Comment un gamin de Speke fasciné par Fangio et Moss est devenu l’un des amis les plus discrets — et les plus respectés — du paddock des années 1970 à 2000
On connaît George Harrison musicien, George Harrison mystique, George Harrison jardinier de Friar Park. On connaît moins bien George Harrison passionné de vitesse, familier des stands, ami intime de champions du monde, financeur discret de carrières entières et auteur d’un des rares morceaux de l’histoire du rock directement inspiré par la Formule 1. Cet article retrace, grand prix par grand prix et amitié par amitié, cinquante ans d’une histoire d’amour méconnue entre un Beatle et la course automobile — et la façon dont cette passion a irrigué son œuvre, de « Faster » à « Blow Away ».
Sommaire
- Aintree, 1955 : l’étincelle d’un gamin de Speke
- Monaco, 1966 et 1971 : la parenthèse beatlemaniaque
- 1977, l’année sans chanson : immersion totale dans le paddock
- « Faster » (1979) : quand le paddock commande une chanson à un Beatle
- Dans les coulisses de l’enregistrement : le témoignage de Russ Titelman
- Une passion à trois — mais pas à quatre
- Accueil critique de « Faster » : entre curiosité et malentendu
- Le collectionneur : Jaguar, Porsche et monoplaces historiques
- « Blow Away » et l’empreinte discrète de la course sur l’album George Harrison
- Regards contemporains : ce que « Faster » dit encore de George Harrison
- Le cercle des amitiés : portraits croisés du paddock
- Niki Lauda
- Emerson Fittipaldi
- Jody Scheckter
- Mario Andretti
- Barry Sheene et Steve Parrish
- Damon Hill
- L’écurie Stewart Grand Prix (1997-1999)
- Rouler pour de vrai : les tours de piste de George Harrison
- L’engagement discret : philanthropie et sport automobile
- Les grands prix de sa vie : chronologie d’une passion
- La dernière image : Montréal, l’an 2000
- Un héritage transmis : Dhani Harrison chez McLaren
- Conclusion : la Formule 1, matrice secrète d’une renaissance créative
- Sources et références
Aintree, 1955 : l’étincelle d’un gamin de Speke
Tout commence loin des studios d’Abbey Road et des amplis Vox, sur les gradins en bois du circuit d’Aintree, à une trentaine de kilomètres de la maison familiale des Harrison à Speke, dans la banlieue de Liverpool. George a douze ans lorsque son père l’emmène assister au Grand Prix de Grande-Bretagne 1955. Ce jour-là, Mercedes-Benz écrase la concurrence avec un quadruplé historique, et le pilote britannique Stirling Moss s’impose de justesse devant son coéquipier argentin Juan Manuel Fangio, sous les yeux d’un public médusé — beaucoup soupçonneront longtemps Fangio d’avoir sciemment laissé filer la victoire à son jeune équipier devant son public.
Le jeune George, lui, ne retient pas la polémique : il retient le bruit, la vitesse, le ballet mécanique des monoplaces. Dans son autobiographie I, Me, Mine, publiée en 1980, il se souvient avec une précision d’archiviste de cette période : il évoque les BRM à moteur seize cylindres, les Connaught, les Vanwall, les Ferrari et les Maserati de l’ère des « moteurs avant », avant la généralisation des châssis à moteur arrière. Il écrivait alors aux constructeurs pour obtenir des photographies des bolides, comme n’importe quel gamin fasciné par la mécanique de son temps.
« Je me souviens des tout premiers jours de la BRM — British Racing Motor —, une chose patriotique, et qui a gagné beaucoup de courses. Gamin, j’écrivais pour recevoir des photos de toutes ces voitures. » — George Harrison, I, Me, Mine (1980)
Cette passion naissante partage d’ailleurs sa source avec celle qui, la même année, le fait basculer vers la guitare : 1955 est aussi l’année où le rock and roll américain — Elvis Presley, Little Richard, et surtout Chuck Berry — déferle sur l’Angleterre. Or le répertoire de Chuck Berry, pilier fondateur de tout ce que deviendra le rock, est saturé de Cadillac, de V8 et de routes filées à toute allure : la vitesse automobile et la ferveur du rock naissant grandissent dans l’esprit du jeune Harrison presque comme une seule et même ivresse. Lui-même le dira plus tard : sans Chuck Berry, pas de Beatles ; et sans Aintree, peut-être pas la même fascination pour la mécanique qui l’accompagnera toute sa vie.
Mais la guitare prend rapidement le dessus. Harrison le reconnaît lui-même sans détour dans ses mémoires : sa passion pour la course s’efface pour une bonne décennie, le temps que sa vie soit totalement absorbée par l’aventure des Beatles.
Il convient de rappeler à quel point l’année 1955 marque, plus généralement, un tournant dramatique pour le sport automobile mondial. Quelques semaines avant le Grand Prix de Grande-Bretagne, la course des 24 Heures du Mans est le théâtre de la catastrophe la plus meurtrière de l’histoire de la discipline : la voiture du pilote français Pierre Levegh est projetée dans la foule, causant la mort de quatre-vingt-trois spectateurs en plus de celle du pilote. Cette tragédie, qui ébranle durablement le sport automobile européen et provoque le retrait temporaire de plusieurs constructeurs, dont Mercedes-Benz, de la compétition, plane en toile de fond de cette même saison qui voit le jeune Harrison tomber amoureux de la discipline — sans que cela, à aucun moment, ne vienne entamer sa fascination naissante.
Le duel entre Fangio et Moss qui marque tant le jeune Harrison ce jour-là à Aintree n’est pas un épisode anodin dans l’histoire du sport : il s’agit de la première victoire en championnat du monde d’un pilote britannique sur le sol britannique, un moment que la presse locale de l’époque qualifiera d’historique. Le doute qui entourera longtemps la question de savoir si Fangio, déjà double champion du monde en titre, a sciemment laissé filer la victoire à son jeune coéquipier pour ménager le public de son pays d’accueil, ne sera jamais définitivement tranché — mais il contribue, à sa manière, à la légende de ce Grand Prix fondateur dans la mémoire de Harrison, qui reviendra sur cet épisode à plusieurs reprises au cours de sa vie, notamment lors de son entretien de 2000 avec le Times.
Monaco, 1966 et 1971 : la parenthèse beatlemaniaque
La passion ne meurt jamais tout à fait : elle patiente. En mai 1966, en pleine tournée mondiale et à l’apogée de la Beatlemania, George Harrison — accompagné de son épouse Pattie Boyd et du reste du groupe — assiste au Grand Prix de Monaco. C’est là, dans la promiscuité électrique du paddock monégasque, qu’il croise pour la première fois un jeune pilote écossais promis à un grand avenir : Jackie Stewart, alors âgé de 27 ans, qui deviendra sur les trente-cinq années suivantes son ami le plus fidèle dans le monde de la course.
Stewart racontera plus tard à quel point ce premier contact fut inattendu de part et d’autre. Harrison, disait-il, n’était pas venu « pour être vu » : il voulait comprendre le fonctionnement intime de la discipline, poser des questions sur les réglages, la stratégie, la rivalité entre équipes. À l’inverse, Stewart confessera avoir été frappé que ce musicien déjà planétairement célèbre se révèle être, dans les faits, un féru d’histoire de la course, capable de citer des résultats et des configurations de moteurs vieux de dix ans.
Cinq ans plus tard, en 1971 — un an tout juste après la séparation des Beatles —, Harrison retourne à Monaco. Stewart, entre-temps, est devenu l’un des meilleurs pilotes du monde, en route vers son deuxième titre de champion du monde cette année-là. Le musicien en rupture de groupe et le pilote en pleine ascension resserrent alors des liens qui ne se distendront plus.
Jackie Stewart, l’ami de toute une vie
S’il fallait résumer l’histoire d’amour de George Harrison avec la Formule 1 à une seule relation humaine, ce serait celle-ci. Sir Jackie Stewart, triple champion du monde (1969, 1971, 1973) et dernier champion du monde encore vivant des années 1960, a entretenu avec le guitariste une amitié d’une rare intensité, qui a largement débordé le cadre des circuits.
Les deux hommes vivaient non loin l’un de l’autre en Angleterre, même si Stewart, alors engagé dans une carrière internationale harassante, se trouvait rarement chez lui. Quand il l’était, il passait de longs moments à Friar Park, la propriété gothique de Harrison à Henley-on-Thames, où l’épouse et les enfants de Stewart séjournaient également de longs séjours en compagnie de la famille Harrison. « Nous avions une relation très spéciale », confiera Stewart des années plus tard.
« Il avait l’un des meilleurs esprits que j’aie jamais côtoyés — ce qui peut sembler fou à dire quand on pense aux grandes multinationales que j’ai fréquentées, mais George avait l’un des esprits les plus créatifs que j’aie jamais rencontrés. Plus que tout, c’était un ami fidèle, qui aimait tout simplement sa course. » — Sir Jackie Stewart
L’amitié dépasse le simple compagnonnage mondain. En 1999, lorsque George Harrison est victime d’une tentative d’agression au couteau à son domicile de Friar Park par un intrus, il cherche refuge dans un hôtel londonien où il possède une suite habituelle — mais l’établissement est alors assiégé par la presse en raison de la présence de Mike Tyson. Harrison se réfugie alors chez… Jackie Stewart, le temps de reprendre ses esprits. Stewart sera également présent au premier rang lors des funérailles de Harrison en 2001, aux côtés de Yoko Ono.
Stewart racontera aussi une anecdote symbolique de la complicité entre les deux hommes : lors d’un tour de piste caritatif à Donington Park, l’ancien champion du monde laisse volontairement Harrison passer devant lui. Ravi, le musicien lui envoie ensuite une photographie de la scène, accompagnée d’un mot approximativement formulé ainsi : « ça doit être facile, ce truc, si j’arrive à aller plus vite que Jackie Stewart. » Stewart affirme conserver encore aujourd’hui ce cliché dans sa salle de bain.
1977, l’année sans chanson : immersion totale dans le paddock
L’épisode le plus déterminant de cette histoire se joue en 1977. Cette année-là, George Harrison ne compose strictement aucune chanson — un fait rarissime pour un artiste de sa trempe, et qu’il assume pleinement : « Je me suis en quelque sorte mis à oublier complètement la musique, et je suis allé aux courses », confiera-t-il dans une interview radiophonique en 1979. Le musicien, en pleine remise en question vis-à-vis de l’industrie du disque, transforme purement et simplement son année sabbatique en tournée du calendrier de Formule 1.
Tout commence en avril 1977 à Long Beach, en Californie, où Harrison se rend en espérant obtenir de bonnes places pour le Grand Prix des États-Unis Ouest. C’est là qu’il fait la connaissance de Barry Sheene, champion du monde de vitesse moto, alors en pleine réflexion sur une possible reconversion en course automobile. Une amitié immédiate et durable se noue entre les deux hommes.
Au fil de la saison 1977, Harrison se lie ensuite avec plusieurs des plus grands pilotes de l’époque : Niki Lauda, double champion du monde autrichien tout juste revenu d’un accident aux portes de la mort ; Emerson Fittipaldi, champion du monde brésilien ; Jody Scheckter, futur champion du monde sud-africain ; et Mario Andretti, légende américaine de la discipline. Il se rapproche également plus intimement encore de Jackie Stewart, alors reconverti dans un rôle médiatique après sa retraite sportive.
C’est après le Grand Prix des États-Unis d’octobre 1977 qu’une conversation avec Niki Lauda va littéralement rallumer la mèche créative de Harrison. Le pilote autrichien, miraculé de son terrible accident du Nürburgring l’année précédente, encourage le musicien à reprendre l’écriture. Harrison compose alors « Blow Away », qu’il décrira lui-même comme une chanson « que Niki, Jody, Emerson et toute la bande pourraient apprécier ».
Le témoignage direct de George Harrison sur sa passion
Peu avant sa mort, en mars 2000, George Harrison accorde un entretien resté célèbre au journaliste Kevin Eason, du Times britannique, à l’occasion du Grand Prix d’Australie. L’anecdote d’ouverture de cet article est devenue un petit classique du folklore de la Formule 1 : ce jour-là, une silhouette anonyme traverse la grille de départ sans attirer l’attention, jusqu’à s’arrêter devant Jenson Button, alors âgé de vingt ans et sur le point de disputer sa toute première course en catégorie reine. L’inconnu lui glisse un sobre « Bonne chance, Jenson » avant de s’éloigner. Interloqué, le jeune pilote se tourne vers son mécanicien : « Sympa, ce type. C’était qui ? » Réponse : George Harrison.
Dans cet entretien, Harrison revient sur l’origine de sa passion, évoquant Aintree et ses souvenirs d’enfance de la course moto, avant de raconter avoir vu, pour la première fois, une affiche de course automobile qui aurait fixé durablement son attention sur la discipline. Interrogé sur ce qui, au fond, le fascine tant dans la Formule 1, sa réponse est restée dans les mémoires des amateurs du paddock :
« C’est cette galerie de personnages incroyables et différents, et leur feuilleton permanent, que je peux observer de près sans avoir la moindre responsabilité directe. C’est mieux que Coronation Street. » — George Harrison, entretien au Times, mars 2000
Interrogé également sur ses affinités personnelles avec les pilotes, il livre une réponse d’un humour très caractéristique de sa personnalité, mêlant vraie complicité et autodérision facétieuse : il évoque avoir joué de la guitare avec Damon Hill et Jacques Villeneuve, de la batterie avec le patron d’écurie Eddie Jordan, et avoir enseigné le ukulélé à Gerhard Berger — avant d’ajouter, mi-sérieux mi-goguenard, faire partie d’un authentique « super-groupe » de la Formule 1 baptisé FLB, aux côtés du directeur sportif de Mercedes, Norbert Haug, à l’accordéon.
« Faster » (1979) : quand le paddock commande une chanson à un Beatle
La présence assidue de Harrison sur les grands prix ne tarde pas à susciter une question récurrente, presque taquine, de la part de ses amis pilotes et des membres des équipes : « Alors, George, tu vas nous écrire une chanson sur la course automobile ? » Harrison relèvera ce défi précisément parce que c’en était un — une commande, en somme, comme il le confessera lui-même dans I, Me, Mine.
Le titre du morceau, « Faster », lui est directement inspiré par l’autobiographie de Jackie Stewart, Faster: A Racer’s Diary. Harrison écrit d’abord le refrain, dont les premiers vers restent parmi les plus cités de son répertoire solo : « Faster than a bullet from a gun / He is faster than everyone » (« Plus rapide qu’une balle de fusil / Il est plus rapide que tout le monde »). Ses manuscrits, reproduits dans I, Me, Mine, portent la date du 20 novembre 1977.
Le tour de force de la chanson tient dans son ambiguïté assumée : en dehors du mot « machinery » (« la mécanique ») et des bruitages de moteurs qui l’encadrent, aucun terme du texte ne renvoie explicitement à la course automobile. Harrison a délibérément voulu que le propos puisse s’appliquer à n’importe quelle trajectoire de réussite sous pression — y compris, bien sûr, à sa propre expérience de Beatle.
« L’histoire peut concerner moi, vous, ou n’importe qui, dans n’importe quelle profession, qui devient un succès et subit la pression habituelle causée par les jalousies, les peurs, les espoirs, etc. J’ai beaucoup de plaisir avec de nombreux pilotes de Formule 1 et leurs équipes — et ils m’ont permis de voir les choses sous un angle très différent de celui de l’industrie musicale. » — George Harrison, I, Me, Mine
Harrison ira jusqu’à préciser, dans un entretien accordé à Rolling Stone en 1979, pourquoi il tenait tant à éviter la facilité : « C’est facile d’écrire sur des moteurs V8 et de faire vroum-vroum ; ç’aurait été de la connerie. » Il ajoutera être particulièrement satisfait que le texte puisse s’appliquer indifféremment à un pilote précis, à l’ensemble du plateau, ou même aux Beatles eux-mêmes, « avec les jalousies et tout ça », si l’on retirait les bruitages de course.
L’enregistrement de « Faster » débute en avril 1978 dans le studio personnel de Harrison, le FPSHOT, à Henley-on-Thames, sous la coproduction de Russ Titelman. Fait rare dans sa discographie solo, Harrison y joue lui-même la basse, en plus des parties de guitares acoustiques douze cordes, de guitare slide et de guitare électrique. Le titre, initialement prévu comme intitulé de l’album entier, laissera finalement place au titre éponyme George Harrison — mais « Faster » ouvrira la face B du disque, sorti sur le label Dark Horse le 14 février 1979.
Juste avant l’enregistrement, le 25 avril 1978, Harrison vit une expérience qui restera l’un des grands souvenirs de sa vie : il prend le volant d’une authentique monoplace de Formule 1 pour la toute première fois, sur le circuit de Brands Hatch, dans le Kent. Ce jour-là, une Surtees TS19 est amenée pour une séance d’essais privée organisée par l’écurie de John Surtees, seul homme de l’histoire à avoir été champion du monde en moto et en Formule 1, au bénéfice de Barry Sheene, qui découvre alors ses premiers tours de roue en monoplace. C’est Sheene lui-même qui obtient pour son ami Beatle la faveur d’effectuer quelques tours dans la voiture.
Un hommage à Ronnie Peterson et un dédicace à « tout le cirque de la Formule 1 »
La sortie de « Faster » coïncide avec l’un des épisodes les plus douloureux de la saison de Formule 1 1978 : la mort du pilote suédois Ronnie Peterson, victime d’un accident au premier tour du Grand Prix d’Italie à Monza en septembre 1978. Sur la pochette intérieure de l’album George Harrison, le musicien dédie sa chanson à « tout le cirque de la Formule 1 » et « à la mémoire de Ronnie Peterson ». Cette même pochette reproduit une photographie de Harrison aux côtés de Jackie Stewart, prise lors du Grand Prix de Grande-Bretagne 1978.
Le morceau devient également un instrument de solidarité pour la communauté du sport automobile : sorti en single caritatif au Royaume-Uni le 13 juillet 1979, il reverse ses recettes au fonds de recherche contre le cancer fondé par le pilote suédois Gunnar Nilsson, disparu à son tour d’un cancer en 1978, quelques mois à peine après Peterson. L’édition en disque-image (picture disc) du single, une première pour un ex-Beatle sur ce format encore neuf, arbore les portraits d’anciens champions du monde — Fangio, Moss, Stewart, Jim Clark, Graham Hill, Jochen Rindt — aux côtés de ceux des pilotes alors en activité qu’il fréquentait personnellement : Lauda, Fittipaldi et Scheckter.
Le clip promotionnel du morceau, tourné en partie lors du Grand Prix du Brésil à São Paulo en février 1979 puis complété fin mai à Monaco, montre Harrison chantant à l’arrière d’une limousine… conduite par Jackie Stewart lui-même en guise de chauffeur d’un jour. Les prises monégasques suivent le week-end du Grand Prix de Monaco 1979, auquel Harrison assiste alors en compagnie de Ringo Starr — les deux anciens Beatles seront d’ailleurs interviewés ensemble avant la course par Stewart pour l’émission américaine Wide World of Sports, Harrison pronostiquant avec justesse la victoire de Jody Scheckter tandis que Starr, plus sentimental, mise sur Fangio… pourtant retraité depuis vingt ans.
Cette anecdote illustre à elle seule la profondeur des connaissances de Harrison en la matière : quelques semaines plus tard, lors du Grand Prix du Brésil, il corrigera d’ailleurs un journaliste persuadé que l’intégralité de l’album George Harrison s’inspirait de la course automobile : « Une chanson sur dix seulement. Elle s’appelle Faster… » Il prédira, là encore avec justesse, que Jody Scheckter remporterait le titre mondial 1979 au volant de sa Ferrari — ce qui se vérifiera en fin de saison.
Dans les coulisses de l’enregistrement : le témoignage de Russ Titelman
Le coproducteur de l’album George Harrison, Russ Titelman, a livré dans un entretien accordé bien des années plus tard au magazine Rolling Stone un témoignage précieux sur l’ampleur réelle de cette passion durant les sessions de Friar Park, à l’automne 1978. Selon lui, Harrison ne se contentait pas d’évoquer sa passion en passant : il racontait des anecdotes entières sur Niki Lauda, dépeint presque comme un héros de tragédie grecque, tandis que Jackie Stewart, Ronnie Peterson ou Mario Andretti passaient eux-mêmes rendre visite au musicien pendant l’enregistrement.
« Il était si complètement immergé dans la course automobile, et il avait un tel amour pour ce sport. Il y mettait autant de lui-même que dans sa musique. » — Russ Titelman, coproducteur de l’album George Harrison
Titelman, qui avait fait la connaissance de Harrison à l’école de sitar de Ravi Shankar, insiste également sur la modestie du musicien en studio — un trait de caractère que l’on retrouve, en creux, dans la manière dont il parlait de ses amitiés dans le paddock : jamais avec l’emphase d’une célébrité collectionnant les relations prestigieuses, mais avec la simplicité de quelqu’un qui aurait simplement eu la chance de partager la passion de gens qu’il admirait sincèrement.
Cette immersion presque totale dans l’univers de la course, au point d’en faire un sujet de conversation quotidien dans son propre studio d’enregistrement, en dit long sur la place que cette passion occupait réellement dans la vie de Harrison à la fin des années 1970 — bien au-delà du strict cadre des week-ends de grand prix.
Une passion à trois — mais pas à quatre
L’un des aspects les plus révélateurs de cette histoire tient à la façon dont elle distingue Harrison de ses anciens camarades de groupe. Jackie Stewart, qui a côtoyé les quatre Beatles à des degrés divers, a livré sur ce point un jugement sans ambiguïté : McCartney, dira-t-il en substance, ne manifestait guère d’intérêt particulier pour la course automobile ; Ringo Starr, lui, s’y montrait sensible, mais dans une tout autre disposition d’esprit — Stewart évoquant avec tendresse la propension bien connue du batteur, à cette époque, à profiter des à-côtés festifs des paddocks plus que de la compétition elle-même. Seul Harrison, selon Stewart, était un authentique féru, un « vrai passionné de mécanique » selon ses propres mots.
Cette distinction se vérifie dans les faits : lorsque Ringo Starr accompagne Harrison au Grand Prix de Monaco 1979 et se retrouve interviewé aux côtés de son ancien compagnon de groupe par Jackie Stewart pour la télévision américaine, son unique commentaire sportif consiste à parier, avec un enthousiasme plus nostalgique que technique, sur la victoire d’un Fangio retraité depuis vingt ans — quand Harrison, dans le même micro, livre un pronostic informé et exact en faveur de Jody Scheckter. Le contraste, presque comique, entre les deux anciens Beatles résume à lui seul la singularité du rapport de Harrison à la discipline : une connaissance réelle, construite depuis l’enfance, et non un simple prétexte à sortie mondaine.
Accueil critique de « Faster » : entre curiosité et malentendu
La réception critique de « Faster » à sa sortie, en 1979, illustre bien le malentendu récurrent qui a longtemps entouré la passion automobile de Harrison dans le monde de la presse musicale : perçue tantôt comme une simple lubie de rock star fortunée, tantôt comme une curiosité biographique mineure, elle est en réalité prise très au sérieux par certains observateurs.
Dans les colonnes du NME, le critique Harry George salue un morceau qui « ouvre un territoire nouveau pour Harrison, en se concentrant sur la double pression propre à la course automobile : le danger et la reconnaissance publique » — un texte qu’il juge « compatissant et sans prétention ». Bob Woffinden, également dans le NME, y verra l’aboutissement le plus réussi de l’année sabbatique du musicien, saluant un « hommage efficace » rendu à la Formule 1.
Le critique du Washington Post, Bob Spitz, associera « Faster » à « Blow Away » comme les deux morceaux les plus « lumineux et imaginatifs » de l’album, suffisamment forts selon lui pour séduire un large public. Plus sévère sur l’ensemble du disque, Robert Christgau, dans le Village Voice, isolera au contraire « Faster » comme l’unique réussite du disque — une chanson selon lui consacrée « à une forme de célébrité », ajoutant avec une pointe d’ironie admirative : « Il s’en souvient ! », en référence à la lucidité du texte sur les mécanismes de la gloire.
Plus tardivement, le critique américain Lindsay Planer, pour AllMusic, saluera la qualité du jeu de guitare acoustique et électrique de Harrison sur ce titre, le désignant comme l’un des arguments les plus solides en faveur de la réévaluation de l’album George Harrison dans son ensemble. L’historien du rock Ian Inglis notera quant à lui, dans son ouvrage The Words and Music of George Harrison, que Harrison a délibérément construit le texte pour qu’il ne soit jamais réductible à un simple hymne à la vitesse : la carrière d’un pilote y devient une métaphore de « la vie en cirque », avec son cortège de peurs partagées — notamment celles de l’épouse d’un pilote, contrainte de refouler ses angoisses face au danger permanent — et de jalousies entre rivaux, autant de thèmes que Harrison, lui-même façonné par vingt ans de célébrité extrême, connaissait de l’intérieur.
Le collectionneur : Jaguar, Porsche et monoplaces historiques
La passion de George Harrison pour la mécanique automobile ne se limitait pas à la Formule 1 en tant que spectacle : elle s’incarnait aussi très concrètement dans son propre garage. Les biographes s’accordent à décrire un homme fasciné par les belles mécaniques au point d’accumuler, au fil des années, une collection de voitures de sport et de véhicules de collection à Friar Park — plusieurs Jaguar d’époque, des Porsche, et plus tard des McLaren de route, incarnation contemporaine du lien entre passion mécanique et passion musicale qu’il n’a jamais cessé d’entretenir.
Cette fascination pour la conduite rapide lui aura d’ailleurs valu quelques déconvenues bien réelles : à deux reprises au cours de sa vie, Harrison se voit retirer son permis de conduire à la suite de condamnations pour conduite dangereuse — rançon assumée d’un amour sincère, et pas seulement contemplatif, pour la vitesse. Loin d’être un simple observateur mondain du paddock, Harrison vivait sa passion de la mécanique à la première personne, au volant comme dans les tribunes.
C’est précisément cette authenticité qui explique pourquoi les figures les plus exigeantes du milieu — un triple champion du monde comme Jackie Stewart, en tête — l’ont si vite reconnu comme l’un des leurs plutôt que comme une simple célébrité de passage. Stewart lui-même insistera sur ce point dans plusieurs entretiens ultérieurs : au débuts des années 1960 et 1970, nombre de célébrités fréquentaient les paddocks pour être vues ; Harrison, lui, posait des questions sur les réglages de suspension et l’historique des rivalités sportives — la marque d’un intérêt réellement documenté, et non d’une posture.
« Blow Away » et l’empreinte discrète de la course sur l’album George Harrison
Si « Faster » demeure l’unique morceau explicitement consacré à la Formule 1 dans la discographie de Harrison, l’influence de cette année 1977 irrigue en réalité tout l’album George Harrison (1979), enregistré à l’automne 1978 à Friar Park. « Blow Away », composée dans la foulée directe de sa conversation avec Niki Lauda après le Grand Prix des États-Unis d’octobre 1977, en est l’exemple le plus direct : chanson lumineuse et optimiste, elle porte la marque du regain d’énergie créative que Harrison attribue lui-même à ses mois passés dans le paddock, loin des studios.
Les biographes de Harrison ont souligné à quel point cette parenthèse automobile a fonctionné comme un authentique ressort narratif de sa carrière solo. L’un d’eux ira jusqu’à retirer, dans une édition ultérieure, un chapitre entier consacré à la collection de voitures de Harrison, jugeant le sujet trop anecdotique — un choix éditorial que plusieurs commentateurs regretteront a posteriori, tant cette passion apparaît, à l’examen, comme l’un des fils rouges méconnus de sa vie créative post-Beatles.
Le critique musical Dave Thompson, dans le magazine Goldmine, résumera ainsi la portée de « Faster » : le morceau documente « la dévotion de Harrison pour la course automobile » et est devenu, à sa manière, « une sorte d’hymne » pour la Formule 1 — établissant dans l’imaginaire collectif un lien entre l’ancien Beatle et le sport mécanique qui perdurera jusqu’à sa mort en 2001.
Dans le documentaire de Martin Scorsese consacré à Harrison, George Harrison: Living in the Material World (2011), le réalisateur Terry Gilliam — compagnon de route de Harrison sur les productions Handmade Films — revient sur cette apparente contradiction entre la quête spirituelle du musicien et sa fascination pour la vitesse mécanique. Le designer automobile Gordon Murray, également interrogé dans ce même film, propose une lecture plus continue de cette passion : selon lui, la capacité des meilleurs pilotes à traiter et ralentir mentalement un flux d’informations sensorielles écrasant n’est pas sans rappeler la discipline propre à la méditation — un pont inattendu, mais cohérent, entre la course et la spiritualité qui habitait Harrison depuis son voyage en Inde de 1966.
« Je sais que la course, pour beaucoup de gens, paraît un peu bête, peut-être d’un point de vue spirituel. Les voitures : des pollueuses, des tueuses, des estropieuses, des bruyantes. Mais la vraie bonne course exige des concurrents une conscience extrêmement aiguisée. Les pilotes doivent être d’une concentration totale, et la poignée d’entre eux qui sont les meilleurs ont connu une forme d’expansion de leur conscience. » — George Harrison, I, Me, Mine
Regards contemporains : ce que « Faster » dit encore de George Harrison
Plus de quarante ans après sa sortie, « Faster » continue d’intriguer les observateurs de l’œuvre de Harrison, précisément parce qu’elle détonne dans un répertoire par ailleurs saturé de préoccupations spirituelles. Le critique et spécialiste de l’œuvre de Harrison Stephen Thomas Erlewine, interrogé en 2025 par le magazine Rolling Stone, relève ainsi le caractère atypiquement « libéré » de ce morceau : selon lui, la mélodie enjouée et la construction narrative limpide du texte suggèrent un George Harrison, pour une fois, délesté de ses habituelles préoccupations métaphysiques.
« Il semble comme si un poids avait été retiré de ses épaules ; il sort de lui-même pour se laisser porter par les plaisirs et les mystères de la course qu’il vit en simple observateur. » — Stephen Thomas Erlewine, critique musical
L’historien du disque et producteur Andy Zax propose, quant à lui, une lecture plus mordante, mais qui n’invalide en rien la sincérité de la démarche : il pointe le caractère volontairement fonctionnel du morceau, une commande assumée davantage qu’une confession, tout en reconnaissant sa solidité de composition. Une manière, en creux, de confirmer combien cette chanson est née d’abord d’une fidélité amicale envers les gens du paddock, plus que d’un besoin d’expression personnelle — ce qui, paradoxalement, en dit long sur la sincérité du lien de Harrison avec ce milieu : il n’a pas eu besoin de s’inventer une inspiration, ses amis pilotes la lui avaient déjà offerte.
Le cercle des amitiés : portraits croisés du paddock
Au-delà de Jackie Stewart, la décennie 1977-1987 voit Harrison tisser un véritable réseau d’amitiés dans le monde de la course, qui dépasse largement le cadre de la simple fréquentation people.
Il n’est certes pas le seul musicien de sa génération à avoir entretenu un rapport privilégié avec le sport automobile — on pense, dans des registres et des décennies différents, à des figures aussi diverses que Nick Mason de Pink Floyd, lui-même pilote amateur de courses historiques, ou plus tard à des artistes ayant assisté ponctuellement à des grands prix par curiosité mondaine. Mais la singularité de Harrison tient précisément à l’ancienneté et à la constance de son engagement : là où beaucoup de célébrités se contentent d’une loge VIP ponctuelle, lui construit, sur près d’un demi-siècle, un réseau d’amitiés personnelles et durables avec les pilotes eux-mêmes, non avec le simple spectacle qu’ils offrent. C’est cette différence de nature — l’amitié plutôt que la proximité de façade — qui permet de comprendre pourquoi tant de grands noms du paddock lui ont rendu, à sa mort, un hommage d’une sincérité rare pour une personnalité extérieure au sport.
Niki Lauda
Le double champion du monde autrichien occupe une place particulière dans cette histoire : c’est une conversation avec lui, en octobre 1977, qui relance directement la carrière de compositeur de Harrison. Le musicien admirait profondément le retour de Lauda à la compétition après son terrible accident du Nürburgring en 1976, dont il gardera l’inspiration jusque dans l’écriture de « Faster » — la chanson évoquant, en filigrane, le retour d’un homme « sur le fil du tout ou rien, là où il ne reste plus rien à perdre ».
Emerson Fittipaldi
L’amitié avec le double champion du monde brésilien traversera les décennies avec une touche d’humour typiquement harrisonienne : en 1996, soit près de vingt ans après leur rencontre, Harrison interprète pour la télévision brésilienne une parodie de sa propre chanson « Here Comes the Sun », rebaptisée pour l’occasion « Here Comes Emerson », dont les paroles modifiées célèbrent le rétablissement de Fittipaldi après un grave accident. La scène est enregistrée à Friar Park même.
Jody Scheckter
Champion du monde 1979 au volant de sa Ferrari — comme Harrison l’avait lui-même pronostiqué dès le mois de février de cette année-là —, Scheckter appartient à ce noyau d’amis évoqué dans « Blow Away », composée pour que « Niki, Jody, Emerson et toute la bande » puissent l’apprécier. Son portrait figure également sur l’édition en disque-image du single « Faster ».
Mario Andretti
La légende américaine complète ce cercle de pilotes fréquentés durant l’année sabbatique de 1977 ; les biographes rapportent que Harrison, féru d’histoire de la discipline depuis l’enfance, prenait un plaisir particulier à échanger avec Andretti sur les évolutions techniques du sport entre l’époque de Fangio et celle des monoplaces à effet de sol de la fin des années 1970.
Barry Sheene et Steve Parrish
La passion de Harrison pour la mécanique ne se limite pas à la Formule 1 : il entretient également des liens très forts avec le monde de la vitesse moto. Sa rencontre avec Barry Sheene, champion du monde de vitesse moto, remonte à avril 1977 à Long Beach ; c’est également Sheene qui présente à Harrison le jeune pilote Steve Parrish, lors du week-end du Grand Prix moto de France à Paul Ricard, en 1977 — un souvenir que Parrish qualifiera plus tard de moment suspendu, presque irréel, roulant dans la Rolls-Royce de Sheene au coucher du soleil, Hotel California des Eagles en fond sonore.
Le soutien de Harrison à Parrish ne se limite pas à l’amitié : lorsque ce dernier, pourtant cinquième du championnat du monde 500cc, se retrouve sans budget après le désengagement de Suzuki fin 1977, Harrison finance discrètement une bonne partie de son équipe pour la saison 1978 — un geste dont le montant, révélé des décennies plus tard par Parrish lui-même, avoisine les 40 000 livres, versées via les bureaux londoniens du label Dark Horse. Cette générosité prendra également la forme d’un engagement caritatif commun lors de la campagne Gunnar Nilsson, où Harrison et Parrish se retrouveront côte à côte au volant de Porsche 924 lors d’un rallye de charité à Silverstone.
Damon Hill
Dans les années 1990, Harrison reporte une partie de son attachement au paddock sur la jeune génération, en apportant son soutien — financier et moral — aux débuts de carrière de Damon Hill, fils de son ami de longue date Graham Hill, croisé lui aussi à Monaco dès 1966. Ce compagnonnage se prolonge jusque dans la musique : Harrison racontera avoir joué de la guitare avec Hill devenu pilote vedette, dans une complicité qui dépasse le simple mécénat.
L’écurie Stewart Grand Prix (1997-1999)
La fidélité de Harrison à Jackie Stewart se prolonge jusque dans l’aventure entrepreneuriale de ce dernier : lorsque l’ancien champion du monde fonde sa propre écurie de Formule 1, Stewart Grand Prix, en 1997, Harrison figure parmi les soutiens et les habitués fidèles du garage durant les trois saisons mouvementées de l’équipe, avant son rachat par Ford et sa transformation en Jaguar Racing en 2000.
Rouler pour de vrai : les tours de piste de George Harrison
George Harrison n’a jamais couru en compétition officielle, mais il aura pris le volant de plusieurs monoplaces et voitures historiques à l’occasion d’événements caritatifs ou d’essais privés — des expériences qu’il racontera avec une fierté non dissimulée.
Le tout premier de ces tours de piste a lieu le 25 avril 1978 à Brands Hatch, dans une Surtees TS19 de Formule 1 contemporaine, à la faveur de la séance d’essais organisée pour Barry Sheene. Le biographe Gary Tillery décrira cette expérience comme l’un des grands moments de la vie de Harrison.
L’année suivante, en juin 1979, Harrison participe au week-end du Gunnar Nilsson Memorial Trophy à Donington Park. Il y prend le volant de la Lotus 18 à moteur Coventry-Climax de 1960 — la voiture même avec laquelle Stirling Moss avait remporté le Grand Prix de Monaco cette année-là — puis s’engage également, en tant que concurrent invité, dans une manche du championnat BMW M1 Procar. Dans un entretien accordé au magazine Goldmine en 1992, Harrison reviendra sur cette expérience avec un mélange d’humilité et d’enthousiasme, racontant n’avoir « jamais vraiment couru sérieusement », mais avoir eu l’occasion de conduire une monoplace de Formule 1 à moteur trois litres relativement ancien.
Quelques mois plus tôt, en janvier 1979, il avait également pris part au Gunnar Nilsson Endurance Drive, épreuve d’endurance caritative de 24 heures organisée à Silverstone au bénéfice du même fonds de lutte contre le cancer.
Une décennie plus tard, en marge d’un autre rassemblement caritatif à Donington Park, Harrison se distingue face à Jackie Stewart lui-même, qui le laisse volontairement passer devant lui — anecdote que Stewart racontera avec émotion, photographie à l’appui, jusqu’à la fin de sa vie.
L’engagement discret : philanthropie et sport automobile
La générosité de George Harrison envers le monde de la course automobile et de la moto s’inscrit dans un schéma familier de sa personnalité : discrétion, absence de calcul d’image, engagement de long terme. Cette philanthropie fait écho, dans le même élan, à son engagement dans le cinéma via Handmade Films, la société qu’il fonde en 1978 pour permettre l’achèvement de La Vie de Brian des Monty Python, et qui produira ensuite des œuvres aussi marquantes que The Long Good Friday ou Withnail and I.
Dans le sport automobile comme au cinéma, Harrison finance sans se mettre en avant. On l’a vu avec Steve Parrish et son équipe moto en 1978. On le retrouve avec la campagne Gunnar Nilsson, lancée après la disparition du pilote suédois d’un cancer en 1978 : Harrison y participe activement, tant par sa présence sur les épreuves caritatives que par les recettes de « Faster » elles-mêmes, entièrement reversées au fonds de recherche installé à l’hôpital Charing Cross de Londres.
Ian Phillips, alors organisateur de la campagne Nilsson et futur directeur d’écuries de Formule 1 (Leyton House, puis Jordan), racontera l’une de ses soirées les plus mémorables en compagnie de Harrison : un dîner au Ritz réunissant, entre autres convives, Juan Manuel Fangio, Tony Brooks, Stirling Moss — et l’acteur américain Gene Hackman. Une scène presque irréelle qui illustre, mieux qu’un long discours, l’ampleur du cercle que la passion automobile de Harrison lui permettait de fréquenter, loin des projecteurs de la musique.
« C’était un esprit généreux, George. Le temps qu’il nous a donné, et à la mémoire de Gunnar, qu’il connaissait et appréciait, était tout simplement merveilleux. » — Ian Phillips
Il faut également mentionner l’épisode, resté célèbre dans le petit monde du paddock, où Harrison aurait proposé à Barry Sheene une compensation financière pour l’inciter à ne pas reprendre la compétition après une blessure grave, tant il redoutait pour son ami un accident plus grave encore. Un geste révélateur de l’affection sincère qu’il portait à ses amis pilotes, bien au-delà du simple plaisir de spectateur fortuné.
Les grands prix de sa vie : chronologie d’une passion
Pour mesurer l’ampleur réelle de cette passion, il est utile d’en dresser la chronologie factuelle, telle qu’elle ressort des biographies et témoignages disponibles :
— 1955 — Grand Prix de Grande-Bretagne, Aintree : premher contact, en spectateur de douze ans, avec la Formule 1 ; duel Fangio-Moss.
— Mai 1966 — Grand Prix de Monaco : Harrison, en pleine tournée des Beatles, y rencontre pour la première fois Jackie Stewart.
— 1971 — Grand Prix de Monaco : retour de Harrison sur le Rocher, un an après la séparation des Beatles ; Stewart y est alors en route vers son deuxième titre mondial.
— Avril 1977 — Grand Prix des États-Unis Ouest, Long Beach : Harrison y fait la connaissance de Barry Sheene.
— Saison 1977 (année sabbatique) — présence sur une large partie du calendrier mondial ; rencontres et amitiés nouées avec Niki Lauda, Emerson Fittipaldi, Jody Scheckter et Mario Andretti.
— Octobre 1977 — Grand Prix des États-Unis (Watkins Glen) : la conversation décisive avec Niki Lauda qui relance l’écriture de « Blow Away ».
— 25 avril 1978 — Brands Hatch : premier tour de piste de Harrison dans une monoplace de Formule 1 contemporaine (Surtees TS19).
— Juillet 1978 — Grand Prix de Grande-Bretagne : photographie emblématique de Harrison aux côtés de Jackie Stewart, reproduite sur la pochette de l’album George Harrison.
— Janvier 1979 — Gunnar Nilsson Endurance Drive, Silverstone : épreuve caritative de 24 heures.
— Février 1979 — Grand Prix du Brésil, São Paulo : tournage d’une partie du clip de « Faster » ; Harrison y corrige les pronostics d’un journaliste et prédit à raison le titre mondial de Jody Scheckter.
— Mai 1979 — Grand Prix de Monaco : Harrison y assiste avec Ringo Starr ; les deux anciens Beatles sont interviewés ensemble par Jackie Stewart pour la télévision américaine.
— Juin 1979 — Gunnar Nilsson Memorial Trophy, Donington Park : Harrison pilote la Lotus 18 de Stirling Moss et participe à une manche du BMW M1 Procar Championship.
— Années 1990 — soutien assidu, en tant que familier des paddocks, aux débuts de carrière de Damon Hill.
— 1997-1999 — présence régulière dans le giron de l’écurie Stewart Grand Prix, fondée par son ami de toujours.
— Mars 2000 — Grand Prix d’Australie : entretien avec Kevin Eason pour The Times, où il salue le jeune Jenson Button avant sa première course.
— 2000 — Grand Prix du Canada : dernière apparition médiatique notable dans un paddock, captée par une équipe de télévision peu de temps avant sa mort.
— Novembre 2000 — contribution à un supplément spécial Formule 1 du Sunday Times (« The Formula One Handbook »).
— 29 novembre 2001 — mort de George Harrison à Los Angeles ; Jackie Stewart assiste à ses funérailles, assis au premier rang aux côtés de Yoko Ono.
La dernière image : Montréal, l’an 2000
L’une des toutes dernières traces filmées de George Harrison dans un paddock de Formule 1 date du Grand Prix du Canada 2000, à peine plus d’un an avant sa mort. Une journaliste parvient à l’arrêter quelques instants après la course pour une brève interview improvisée. Visiblement affaibli par la maladie qui le rongeait déjà, mais fidèle à son humour pince-sans-rire, Harrison feint d’abord de l’ignorer avant de céder, désarmé par la politesse insistante de la reporter.
Interrogé sur la musique qu’il écoute en voiture, il répond avec un aplomb parfaitement calculé qu’il s’agit d’un enregistrement de 1929 du chanteur américain Hoagy Carmichael — une réponse qu’il sait pertinemment que personne, dans l’instant, n’ira vérifier. Lorsque la journaliste lui demande enfin s’il aurait aimé devenir pilote lui-même, il balaie la question d’un mot : la Formule 1, dit-il, reste avant tout à ses yeux « un grand feuilleton ». Interrogé sur ses impressions de la ville de Montréal, il conclut, laconique et espiègle, sur un unique mot : « les croissants » — avant de s’éclipser. Cette scène, restée informelle et jamais vraiment commentée par la presse musicale de l’époque, résume à elle seule la place que la Formule 1 occupait dans les derniers mois de la vie de Harrison : un espace où, jusqu’au bout, il pouvait rester lui-même, drôle et secret, loin de toute solennité.
Un héritage transmis : Dhani Harrison chez McLaren
L’histoire ne s’arrête pas avec la mort de George Harrison en 2001. Quelques années plus tard, son fils Dhani Harrison renoue à son tour avec le monde de la course automobile en travaillant comme designer pour McLaren Automotive, avant de choisir de suivre finalement les traces artistiques de son père en devenant l’un des membres du groupe Fistful of Mercy, aux côtés de Ben Harper et Joseph Arthur. Un symbole discret, mais frappant, de la façon dont la fascination mécanique et la vocation musicale ont continué de se répondre, de génération en génération, dans la famille Harrison.
On notera aussi que Dhani Harrison a hérité, au-delà du goût pour la mécanique, d’un sens de l’understatement très proche de celui de son père : ni l’un ni l’autre n’a jamais cherché à instrumentaliser cette proximité avec le monde de la course à des fins de communication personnelle, préférant la vivre comme un plaisir privé plutôt que comme un attribut de célébrité à monnayer. C’est sans doute la marque la plus fidèle de l’héritage paternel transmis : la passion sincère, débarrassée de toute mise en scène.
Cette double circulation — de la musique vers la course, puis de la course vers la musique — résume assez bien ce que cette passion représentait réellement pour George Harrison : non pas un simple loisir de rock star fortunée, mais un authentique espace de respiration existentielle. Sur les circuits, il pouvait redevenir, ne serait-ce que quelques heures, un homme ordinaire parmi d’autres passionnés — un privilège rarissime pour l’un des quatre visages les plus reconnaissables de la planète.
« Le sport automobile était sa plus grande échappatoire. Quand il allait au Grand Prix avec tant de superstars, un Beatle pouvait enfin se déplacer sans être constamment assailli. De temps en temps, quelqu’un disait : « Tiens, ce type ressemble à George Harrison. » Mais c’était tout. Il adorait ça. C’était un homme d’une grande modestie. » — Sir Jackie Stewart
Conclusion : la Formule 1, matrice secrète d’une renaissance créative
Il serait tentant, comme le note d’ailleurs la presse musicale américaine, de psychanalyser à bon compte cette passion d’un Beatle mystique et spirituellement engagé pour des bolides propulsés à plus de trois cents kilomètres à l’heure à quelques centimètres de la mort. Mais l’explication la plus fidèle aux propos mêmes de Harrison est sans doute plus simple, et plus belle : la course automobile ne le fascinait pas parce qu’elle côtoyait la mort, mais parce qu’elle exigeait, de la part de ses plus grands pratiquants, une présence à l’instant, une conscience aiguë et une maîtrise de soi qui faisaient étrangement écho à sa propre quête spirituelle et à sa pratique de musicien.
Il faut également resituer cette passion dans le contexte plus large de la Formule 1 des années 1960-1970, période où la discipline elle-même se transforme en objet de fascination populaire dépassant très largement son public traditionnel. Le sport y gagne en glamour, en risque assumé et en exposition médiatique, à mesure que des figures comme Jackie Stewart, James Hunt ou Niki Lauda deviennent elles-mêmes des personnalités quasi-people, fréquentant les mêmes cercles mondains que les stars de la musique ou du cinéma. Ce climat explique en partie pourquoi un Beatle pouvait s’y fondre presque naturellement — mais il n’explique pas, à lui seul, la profondeur et la durée de l’engagement de Harrison, qui dépasse de loin le simple effet de mode d’une décennie.
Car ce qui distingue fondamentalement Harrison d’autres célébrités de passage dans les paddocks des années 1970, c’est la constance : cinquante ans séparent le gamin de douze ans agrippé aux grillages d’Aintree du sexagénaire saluant discrètement Jenson Button avant sa première course en 2000. Entre ces deux bornes, ni les tournées mondiales, ni les crises spirituelles, ni les drames personnels — l’agression de 1999, la maladie qui l’emportera en 2001 — n’auront eu raison de cette fidélité tranquille à un sport qu’il aimait sans avoir jamais eu besoin d’y briller lui-même.
De la tribune d’Aintree en 1955 au paddock d’Adélaïde en 2000, en passant par les studios de Friar Park où « Faster » a pris forme, l’histoire de George Harrison et de la Formule 1 dessine un fil rouge méconnu, mais constant, de son existence : celui d’un homme qui, entre deux vies publiques — celle de Beatle, puis celle de mystique solitaire —, a trouvé refuge dans la camaraderie rugueuse et sincère du paddock. Une passion qui, loin d’être anecdotique, a directement nourri l’une des périodes les plus fécondes de sa carrière solo, et qui mérite, cinquante ans plus tard, d’être considérée comme l’une des clés de lecture essentielles de l’homme derrière le mythe.
Sources et références
- Harrison, George. I, Me, Mine. San Francisco : Chronicle Books, 2002 [1980]. ISBN 978-0-8118-5900-4.
- Harrison, Olivia. George Harrison: Living in the Material World. New York : Abrams, 2011. ISBN 978-1-4197-0220-4.
- Clayson, Alan. George Harrison. Londres : Sanctuary, 2003. ISBN 1-86074-489-3.
- Harry, Bill. The George Harrison Encyclopedia. Londres : Virgin Books, 2003. ISBN 978-0-7535-0822-0.
- Badman, Keith. The Beatles Diary Volume 2: After the Break-Up 1970–2001. Londres : Omnibus Press, 2001. ISBN 978-0-7119-8307-6.
- Leng, Simon. While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison. Milwaukee : Hal Leonard, 2006. ISBN 978-1-4234-0609-9.
- Rodriguez, Robert. Fab Four FAQ 2.0: The Beatles’ Solo Years, 1970–1980. Milwaukee : Backbeat Books, 2010. ISBN 978-1-4165-9093-4.
- Madinger, Chip ; Easter, Mark. Eight Arms to Hold You: The Solo Beatles Compendium. Chesterfield : 44.1 Productions, 2000. ISBN 0-615-11724-4.
- Tillery, Gary. Working Class Mystic: A Spiritual Biography of George Harrison. Wheaton : Quest Books, 2011. ISBN 978-0-8356-0900-5.
- Kahn, Ashley. George Harrison on George Harrison: Interviews and Encounters. Chicago : Chicago Review Press, 2020. ISBN 978-1-64160-051-4.
- Eason, Kevin. « Something in the Way They Move: George Harrison on Formula One ». The Times, mars 2000.
- Brown, Mick. « A Conversation with George Harrison ». Rolling Stone, 19 avril 1979.
- Horton, Kaleb. « George Harrison’s Quiet Love Affair With Formula One ». Rolling Stone / Esses Magazine, 2 avril 2025.
- Smith, Sam. « The Lasting Love Affair Between a Beatle and the Racing World ». The Race, 28 novembre 2021.
- « Motor Racing – George Harrison ». georgeharrison.com, galerie officielle.
- « Faster (George Harrison song) ». Wikipedia (consulté en juillet 2026), synthèse sourcée des biographies citées ci-dessus.
- Thompson, Dave. « The Music of George Harrison: An album-by-album guide ». Goldmine, 25 janvier 2002.
- Stewart, Jackie. « The Greatest Party That Never Happened … ». Motor Sport Magazine, décembre 2011.
