J’avais déjà lu et chroniqué ce recueil de trois nouvelles de l’écrivain japonais Yasushi Inoue (1907-1991) il y a six ans, à l’époque du confinement.
Comme je me souvenais de ce livre comme d’une belle œuvre, je l’ai proposé cette année à notre cercle de lecture, qui l’a retenu.
L’occasion de le relire dans un contexte différent et de comparer les avis et les points de vue.
Vous pouvez lire ici mon précédent article sur ce livre.
Les membres de notre cercle de lecture ont, dans l’ensemble, plutôt aimé ces nouvelles : Les notes se sont échelonnées entre 3 étoiles et 4,5 étoiles (sur 5), dont une majorité pour les quatre étoiles ou plus.
Note pratique sur le livre
Editeur : Picquier poche
Date de publication initiale : 1951 ; (de cette traduction) 1999.
Traduit du japonais par Aude Fieschi
Nombre de pages : 104
Quatrième de couverture
Trois couples se croisent. Trois couples se cherchent, s’avouent, se dérobent ou se quittent. Et la vie, petit à petit, les reprend. Faux-semblants des sentiments (La Mort, l’amour et les vagues), illusions perdues (Le Jardin de pierres) ou frustrations inavouées (Anniversaire de mariage), trois courts récits regroupés autour du même lieu commun : l’amour, ou plutôt la comédie de l’amour.
Un regard ironique, bienveillant ou attendri, féroce parfois, devant l’amour, la mort et la vie.
Résumé du début des trois nouvelles
La première histoire se passe dans un hôtel situé à proximité d’une falaise, au bord de la mer. Un homme, Sugi, y a pris une chambre pour une durée de trois jours, avec l’intention de se suicider pour une question d’honneur à l’issue du séjour. Il ignorait en prenant cette chambre qu’une jeune femme, Nami, a elle aussi l’intention de mourir dans ce même hôtel, pendant que Sugi y séjourne. Les deux esseulés vont être amenés à se rencontrer.
La deuxième histoire nous montre un couple en voyage de noces, devant passer une journée à Kyoto, que le mari, Uomi, connait pour y avoir fait ses études, tandis que la jeune épouse, Mitsuko, ne connait presque pas cette ville. Le mari décide de faire découvrir à sa femme le jardin de pierre, Ryôanji. Il faut dire que ce jardin rappelle des souvenirs bien particuliers à Uomi, une double trahison, qu’il a commise vis-à-vis d’un ami et d’une ancienne maîtresse, du temps de sa jeunesse.
La troisième histoire nous présente un veuf, Shunkichi, âgé de seulement trente-sept ans. Son entourage voudrait qu’il se remarie car il parait trop jeune pour rester seul jusqu’à la fin de ses jours. Mais Shunkichi sait que sa première femme est irremplaçable. Elle partageait en effet avec lui un trait de caractère bien particulier, un trait poussé à son comble, ce qu’il ne retrouvera sans doute pas !
Mon Avis
Plusieurs points communs réunissent ces nouvelles : le couple et l’amour, parfois le couple est moins réuni par l’amour que par une communauté d’intérêts (dans la troisième histoire) ou par une fatalité qui lie l’homme et la femme (la décision de se suicider, dans la première histoire). Autre point commun : le thème du voyage. La première histoire se passe dans un hôtel et le but des deux voyageurs est la mort (un tourisme d’un genre particulier !), la deuxième nous raconte un voyage de noces, la troisième relate l’escapade touristique ratée, assez cocasse, d’un couple qui a gagné à la loterie. Autre point commun : De beaux rôles de femmes, qui rompent avec la tradition japonaise de l’épouse soumise, que l’on pouvait trouver dans ces années 1950. Dans la deuxième histoire, la jeune épouse obéissante, que l’on croyait effacée, révèle son vrai caractère et prend son destin en main, dans un épilogue qui surprend. Dans la première histoire, la jeune femme nous réserve également plusieurs surprises qui démontrent sa force de caractère, une plus grande audace que le personnage masculin. Autre point commun : le poids du passé. Contrairement à beaucoup de nouvelles, qui se concentrent exclusivement sur une situation vécue au présent, Inoue nous présente ici des personnages qui ont un passé. Ce qui se produit dans le temps de la nouvelle, les décisions des uns ou des autres, les événements importants, trouvent leur origine dans un passé qui donne des remords ou des regrets aux protagonistes. Dans la première nouvelle, c’est à cause de tout un parcours antérieur que Sugi veut mourir, et ce passé nous est raconté. Dans la deuxième histoire, les deux jeunes mariés sont captifs de leurs souvenirs, aussi bien l’homme que la jeune épouse. Dans la troisième nouvelle, c’est par nostalgie de sa première femme que le personnage masculin ne peut pas envisager de se remarier. Bref, le poids des souvenirs entrave les personnages, bloque leur horizon ou les fait agir de manière imprévue.
Un très beau livre, que j’étais heureuse de relire et qui m’a toujours autant plu !
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Un Extrait page 52
C’était une nuit noire ; les étoiles étaient belles. Sugi prit le raidillon pavé qui menait de la cour de l’hôtel à la mer et descendit sur le sable.
Il ne craignait absolument pas la mort. Il n’avait plus sa place parmi les hommes. Et il se mit à marcher comme quelqu’un qui n’avait plus d’endroit où aller et qui allait prendre comme ultime chemin celui qui conduisait en haut de la falaise. Et dix minutes plus tard, il montait lentement l’étroit sentier qui passait à côté du sanctuaire.
Arrivé au sommet, Sugi craqua un certain nombre d’allumettes pour se repérer : il était à côté d’un grand pin.
A cinq ou six pas devant lui se trouvait un rocher plat d’une trentaine de centimètres de diamètre. Il suffisait de sauter de là dans le vide et voilà.
« Après tout, ce n’est qu’une question de volonté », Sugi essayait de s’en persuader. Il n’avait jamais beaucoup aimé se trouver dans le noir. Et il ne supportait pas d’être à ce point prisonnier de sentiments d’inquiétude et d’angoisse.
Il s’éloigna du pin, fit cinq ou six pas en avant et sentit le rocher. Debout sur le rocher, il prit une cigarette dans la poche de sa veste et l’alluma. Il la porta d’une main tremblante à sa bouche.
Alors qu’il était là, à fumer, le beau visage froid de Nami, les yeux fermés, vint flotter devant ses yeux. Et en même temps, l’idée l’effleura que c’était parce qu’il devait la revoir encore une fois.
(…)
