Choisir quatre chansons pour entrer dans l’œuvre de John Lennon, c’est forcément accepter de laisser quelques monuments sur le bord de la route. On pourrait commencer par Imagine, évidemment, poser Give Peace a Chance comme drapeau blanc, ajouter Jealous Guy pour le remords et Come Together pour rappeler que Lennon savait encore faire ramper le rock avec une élégance venimeuse. Mais ce serait presque trop simple, trop propre, trop commémoratif. Lennon ne se résume pas à une paire de lunettes rondes, à un piano blanc ou à une affiche pacifiste punaisée dans une chambre d’étudiant. Il est plus instable que cela, plus contradictoire, plus passionnant aussi. Pour le comprendre, il faut suivre les fissures : Help!, confession déguisée en tube de Beatlemania ; Strawberry Fields Forever, retour halluciné vers l’enfance ; Working Class Hero, pamphlet nu contre la machine sociale ; Watching the Wheels, dernier manifeste d’un homme qui tente enfin de descendre du manège. Quatre chansons, donc, non comme un palmarès, mais comme une chronologie intime. Quatre portes ouvertes sur un Lennon moins saint que blessé, moins prophète que lucide, moins légende figée qu’homme en lutte permanente avec ses propres reflets.
Choisir quatre chansons pour découvrir John Lennon est une opération plus dangereuse qu’elle n’en a l’air. Le réflexe paresseux consisterait à aligner les monuments, à poser Imagine au milieu de la table comme une hostie laïque, à ajouter Give Peace a Chance pour l’imagerie militante, Jealous Guy pour le remords, puis Come Together pour rappeler que l’homme savait encore marcher sur le groove avec des chaussures de reptile. Ce serait confortable, efficace, presque juste. Mais on manquerait l’essentiel : Lennon n’est pas un slogan, encore moins une statue en jean blanc déposée devant un piano. Lennon est une fracture qui chante. Une suite de contradictions mises en musique par un homme trop intelligent pour croire longtemps à ses propres mythologies, mais trop blessé pour cesser d’en fabriquer.
Pour entrer dans Lennon, il faut donc éviter la carte postale. Il faut commencer là où le vernis craque. Là où la machine Beatles produit encore des miracles pop, mais laisse déjà entendre, sous les harmonies serrées et les sourires de conférence de presse, le bruit sourd d’un homme qui perd pied. Il faut ensuite suivre la piste de l’enfance, cette chambre fermée à clé dans laquelle Lennon revient sans cesse, non par nostalgie mais parce que tout y est resté : la mère absente, la tante stricte, le père fantôme, Liverpool comme décor mental plus que comme ville réelle. Puis il faut traverser le champ de ruines de 1970, lorsque l’ex-Beatle arrache lui-même l’uniforme doré qu’on lui a cousu sur le dos et se retrouve seul avec une guitare sèche, une voix sans maquillage et une colère de classe qui n’est jamais entièrement pure. Enfin, il faut arriver à 1980, non pour contempler le martyre, mais pour écouter un homme qui tente de sortir du manège avant que l’histoire ne le rattrape avec une brutalité obscène.
Les quatre chansons retenues ici ne sont pas un palmarès. Elles sont une chronologie intime. Help!, Strawberry Fields Forever, Working Class Hero, Watching the Wheels. Quatre portes. Quatre époques. Quatre façons de comprendre pourquoi Lennon reste un objet si instable dans l’histoire du rock : à la fois l’un des plus grands mélodistes populaires du XXe siècle, un écrivain de soi d’une lucidité parfois cruelle, un provocateur politique souvent contradictoire, et un homme qui aura passé sa vie à chercher une sortie de secours dans les chansons mêmes qui l’enfermaient dans la légende.
Sommaire
- 1965 : « Help! », ou la confession passée en contrebande dans la Beatlemania
- 1966-1967 : « Strawberry Fields Forever », l’enfance sous acide et la pop comme psychothérapie
- 1970 : « Working Class Hero », l’après-Beatles à l’os
- 1980 : « Watching the Wheels », le retrait comme dernier manifeste
- Ce que ces quatre chansons racontent vraiment de Lennon
1965 : « Help! », ou la confession passée en contrebande dans la Beatlemania
En 1965, les Beatles ne sont plus seulement un groupe. Ils sont un régime climatique. Ils modifient la pression atmosphérique partout où ils passent. Les cris des fans couvrent les amplis, les conférences de presse se transforment en matchs d’escrime verbale, les tournées ressemblent à des opérations militaires, les films prolongent les disques, les disques nourrissent les films, et le calendrier avale tout. On demande aux quatre garçons de Liverpool d’être drôles, disponibles, inspirés, productifs, photogéniques, indestructibles. Ils n’ont pas trente ans à eux quatre dans la tête, mais on les exploite déjà comme une multinationale de la joie.
C’est dans ce contexte que surgit Help!, chanson-titre du deuxième film du groupe, enregistrée au printemps 1965 et publiée à l’été. Officiellement, le morceau répond à une commande. Il faut une chanson pour un film. Il faut un titre qui claque. Il faut un single. Il faut du rythme, de l’urgence, un refrain que l’on peut comprendre à Tokyo, Paris, Londres ou New York sans sous-titres. Lennon fournit tout cela, bien sûr. Il sait écrire des tubes comme d’autres ouvrent une fenêtre. Mais ce qui fait de Help! une chanson capitale, ce n’est pas son efficacité. C’est son mensonge apparent.
Tout, dans l’emballage, indique la légèreté : tempo vif, harmonies lumineuses, batterie qui court droit devant, guitares tendues, refrain immédiat. George Harrison y place un motif descendant qui semble presque commenter la chute annoncée du narrateur, tandis que Paul McCartney et Harrison encadrent la voix de Lennon avec cette précision vocale qui fait encore croire au monde que les Beatles habitent un endroit sans névrose. Mais Lennon, lui, ne chante pas une fantaisie. Il envoie un signal. Un vrai. La chanson dit la perte d’assurance, la dépendance affective, l’ouverture forcée des portes intérieures. Elle dit que le jeune homme arrogant du début, celui qui n’avait besoin de personne, découvre brutalement que l’indépendance était peut-être une pose.
Plus tard, Lennon expliquera qu’il n’avait pas immédiatement compris la portée de ce qu’il écrivait. Il dira, en substance, que le morceau était une demande d’aide réelle dissimulée sous la forme d’un rock rapide. La formule est célèbre : sa période « gros Elvis », moment d’insécurité physique, de dépression et de confusion. L’expression est cruelle, typiquement lennonienne, parce qu’elle retourne le couteau contre lui-même avant que quelqu’un d’autre ne puisse le faire. Lennon avait ce génie-là : se caricaturer avec assez de violence pour reprendre le contrôle de sa propre humiliation. Il transforme sa fragilité en bon mot, mais le bon mot n’annule pas la fragilité. Il la signe.
Ce qui frappe, avec Help!, c’est que la chanson constitue l’un des premiers grands aveux de la pop moderne à se faire passer pour un divertissement total. Bien sûr, Lennon avait déjà écrit I’m a Loser, déjà laissé passer du Dylan dans son jeu de masques, déjà compris que le « je » pouvait être une matière plus dangereuse que les romances adolescentes. Mais Help! franchit un seuil. Le titre lui-même n’est pas métaphorique. Il ne tourne pas autour du sujet. Il ne cherche pas une image poétique pour dire le malaise. Il crie le mot le plus simple du monde. Aide. Pas amour, pas paix, pas révolution. Aide.
On peut mesurer ici l’écart entre Lennon et McCartney au milieu des années 60, non pour les opposer de manière simpliste, mais pour comprendre la tension qui rend les Lennon-McCartney si féconds. McCartney, à ce moment-là, perfectionne l’art de la construction, de la ligne claire, de l’objet mélodique souverain. Lennon, lui, commence à fissurer la façade de l’intérieur. Il ne renonce pas à la forme pop, au contraire : il s’en sert comme d’une enveloppe de contrebande. Plus le morceau est brillant, plus la confession passe. Plus le refrain est chantable, plus la détresse devient universelle. C’est tout Lennon : faire avaler une vérité noire dans un comprimé de sucre.
Musicalement, Help! est beaucoup plus sophistiquée que son apparente simplicité ne le laisse croire. L’entrée vocale, qui commence presque avant que le morceau ait eu le temps de s’installer, crée une sensation de précipitation. Lennon ne raconte pas qu’il va mal après une longue introduction : il arrive déjà en état d’urgence. Les réponses vocales de McCartney et Harrison fonctionnent comme un chœur intérieur, ou comme ces voix du monde extérieur qui reformulent, encadrent, harmonisent ce qui, chez Lennon, est brut. On entend un homme demander de l’aide, mais on entend aussi les Beatles transformer cette demande en architecture pop impeccable. La souffrance devient structure. Le désarroi devient arrangement.
La chanson est aussi un document sur la violence paradoxale de la Beatlemania. De l’extérieur, Lennon est au sommet de la pyramide. Il a l’argent, la célébrité, l’adulation, l’esprit, le pouvoir sexuel, l’influence. De l’intérieur, il se sent piégé dans un personnage qui grossit plus vite que lui. Le film Help!, avec ses couleurs, son absurdité, son humour de bande dessinée, montre des Beatles poursuivis par une intrigue grotesque ; la chanson, elle, raconte un autre type de poursuite, plus intime : Lennon poursuivi par sa propre image. Le monde lui demande d’être John Lennon. Lui commence à comprendre que John Lennon est peut-être une prison.
C’est pourquoi Help! demeure une porte d’entrée idéale. On y trouve déjà le Lennon des grandes années : le sens de la formule, l’instinct mélodique, la brutalité émotionnelle, l’autodérision, la capacité à glisser du vrai dans le format le plus commercial. On y trouve aussi le futur Lennon solo, celui de Plastic Ono Band, avant même qu’il ne sache qu’il ira jusque-là. Quand il dira en 1970 que Help! et Strawberry Fields Forever font partie des chansons réellement personnelles qu’il a écrites, il ne réécrit pas seulement son histoire pour se donner une profondeur rétrospective. Il pointe ce qui était déjà audible : derrière le sourire Beatle, il y avait un homme en train d’appeler depuis l’intérieur du costume.
1966-1967 : « Strawberry Fields Forever », l’enfance sous acide et la pop comme psychothérapie
Si Help! est le cri que la machine pop rend acceptable, Strawberry Fields Forever est le rêve dans lequel Lennon cesse de faire semblant d’être clair. Entre les deux chansons, tout a changé. Les Beatles ont abandonné la scène, l’album Revolver a déplacé les frontières du studio, le LSD a ouvert des portes qu’il ne refermera pas toujours proprement, et Lennon, libéré temporairement de l’obligation de jouer au Beatle devant des foules qui ne l’entendent plus, se retrouve face à son terrain le plus dangereux : sa mémoire.
Strawberry Field est un lieu réel de Liverpool, une maison de l’Armée du Salut près de l’enfance de Lennon. Mais la chanson n’est pas un reportage sentimental sur un jardin perdu. Lennon ne fait pas du tourisme dans son passé. Il retourne sur une scène intérieure où tout se mélange : le jeu, l’interdit, l’abandon, le sentiment d’être différent, la tentation de disparaître dans un monde privé. Il écrit une chanson d’enfance, oui, mais une enfance vue à travers un verre déformant, avec cette lucidité psychédélique qui rend les contours plus flous et les blessures plus nettes.
Le morceau naît pendant une période de retrait, notamment lors du tournage de How I Won the War en Espagne, puis se développe en Angleterre. Il arrive en studio à la fin de 1966, au moment où les Beatles commencent ce qui deviendra l’univers Sgt. Pepper. On a souvent répété que Strawberry Fields Forever aurait dû figurer sur l’album, et George Martin regrettera lui-même que le single ait été séparé du disque. Ce regret n’est pas qu’une affaire de discographie. Il dit quelque chose de la place centrale du morceau : Strawberry Fields Forever est peut-être le vrai sas entre Revolver et Sgt. Pepper, entre la pop électrique des Beatles et la possibilité d’un studio conçu comme un cerveau.
Ce qui rend la chanson vertigineuse, c’est qu’elle est à la fois extrêmement personnelle et absolument artificielle. Lennon apporte une matière intime, mais le studio la transforme en paysage mental. Le Mellotron de McCartney, dès l’ouverture, ne sonne pas comme un instrument ordinaire. Il évoque une fanfare fantôme, un souvenir d’enfance rejoué par une machine un peu malade. Le tempo semble flotter. La voix de Lennon paraît venir d’un endroit où le corps n’est plus tout à fait fiable. Les percussions, les cuivres, les cordes, les variations de bande, les textures accumulées ne décorent pas la chanson : elles lui donnent son système nerveux.
La légende technique est connue, mais elle reste essentielle. Lennon aime deux prises différentes : l’une plus légère, l’autre plus dense, orchestrée, presque menaçante. Problème : elles ne sont pas dans la même tonalité ni au même tempo. Pour un esprit rationnel, c’est une impasse. Pour Lennon, c’est un détail confié aux adultes compétents. Il demande à Martin de les assembler. Martin et l’ingénieur Geoff Emerick réalisent alors l’un des raccords les plus miraculeux de l’histoire de la pop, en jouant sur la vitesse des bandes jusqu’à faire cohabiter deux mondes incompatibles. On peut analyser cette opération comme une prouesse technique ; on peut aussi l’entendre comme un autoportrait involontaire. Strawberry Fields Forever est littéralement une chanson coupée en deux, puis recousue de manière à faire croire que la cassure était prévue depuis le début. Difficile de trouver meilleure métaphore de Lennon.
Dans ses entretiens tardifs, Lennon parlera de cette chanson comme d’une sorte de psychanalyse mise en musique. Il reviendra aussi sur ce sentiment d’être « dans son arbre », ailleurs, trop haut ou trop bas, incompris des autres. La beauté de Strawberry Fields Forever tient à ce que cette solitude n’y prend jamais la forme d’une plainte frontale. Elle devient une énigme. Lennon n’écrit pas : je suis seul, je suis blessé, personne ne me comprend. Il écrit un labyrinthe où chaque phrase semble ouvrir une porte sur une autre porte. Il y a du Lewis Carroll dans cette manière de rendre l’absurde familier, mais il y a surtout du Lennon : une défiance envers la clarté, comme si dire les choses trop directement risquait de les rendre fausses.
Là encore, il faut éviter le cliché. Strawberry Fields Forever n’est pas seulement « psychédélique » parce qu’elle utilise des sons étranges ou parce qu’elle appartient à l’année 1967. Elle l’est parce qu’elle modifie la notion même de réalité dans la chanson populaire. Le morceau ne décrit pas un trip ; il fonctionne comme un trip. Il avance par glissements, par changements de densité, par retours obsédants, par phrases qui paraissent simples et deviennent inquiétantes dès qu’on les écoute de trop près. La formule « rien n’est réel », souvent citée, ne relève pas seulement de l’acide ou de la philosophie orientale mal digérée. Chez Lennon, elle est aussi une défense. Si rien n’est réel, alors la douleur peut peut-être être tenue à distance. Si rien n’est réel, l’enfance peut être rejouée sans être subie. Si rien n’est réel, John peut survivre à Lennon.
Il y a dans cette chanson une tension fondamentale entre régression et avant-garde. Lennon retourne à l’enfance, mais les Beatles inventent le futur du studio. Le sujet est ancien, archaïque, presque prénatal ; la forme est moderne, technologique, impossible à reproduire sur scène avec les moyens habituels du rock de 1967. C’est une des grandes forces du groupe : transformer une blessure privée en avancée collective. McCartney, Martin, Harrison, Ringo Starr, Emerick, tous participent à la mise en monde de l’inconscient lennonien. On parle souvent de Lennon comme d’un pur instinct et de McCartney comme d’un architecte. Strawberry Fields Forever montre que les choses sont plus complexes. Lennon a l’intuition visionnaire, mais cette intuition a besoin d’une équipe capable de bâtir la cathédrale autour de son murmure.
Le morceau est également une réponse indirecte à la question : que devient une idole lorsqu’elle commence à se souvenir ? La pop du début des Beatles regarde vers l’extérieur : la fille, la danse, l’appel, le désir, la scène. Strawberry Fields Forever regarde vers l’intérieur, et même vers l’arrière. C’est un geste risqué. Le rock, à ce moment-là, valorise l’énergie, la jeunesse, la propulsion. Lennon ralentit le temps. Il ne chante pas la conquête du monde ; il chante une zone mentale où le monde se dissout. Et pourtant, loin de réduire l’impact commercial du groupe, cette plongée contribue à agrandir son empire. Voilà le paradoxe Beatles : plus ils se singularisent, plus ils deviennent universels.
Pour découvrir John Lennon, cette chanson est indispensable parce qu’elle révèle son grand sujet : l’identité comme trouble. Lennon n’est jamais seulement celui qui parle. Il est celui qui se regarde parler, celui qui doute de ce qu’il voit, celui qui transforme le doute en forme. Help! disait : j’ai besoin de quelqu’un. Strawberry Fields Forever dit : je ne sais pas exactement où je suis, ni si ce que je vois existe, mais c’est là que je vais vous emmener. Le premier Lennon demande une main. Le second invite à descendre avec lui dans la chambre des miroirs.
1970 : « Working Class Hero », l’après-Beatles à l’os
En 1970, les miroirs éclatent. Les Beatles ne sont plus un refuge, ni même une prison utile. Ils deviennent un cadavre prestigieux dont chacun doit s’extraire. McCartney choisit la ferme, la famille, le bricolage domestique, puis reconstruira patiemment une autre machine. Harrison ouvre les vannes spirituelles et musicales avec All Things Must Pass, comme un homme qui aurait attendu des années qu’on lui rende les clés de sa propre maison. Ringo avance à sa manière, plus solide qu’on ne l’a souvent dit. Lennon, lui, choisit le dépouillement, la table d’opération, l’amputation symbolique.
John Lennon/Plastic Ono Band paraît en décembre 1970 et ne ressemble pas à un premier album solo au sens traditionnel. C’est moins une carrière qui commence qu’une séance d’exorcisme. Après la thérapie primale avec Arthur Janov, après les cris, les régressions, la confrontation avec les blessures d’enfance, Lennon cherche une musique débarrassée de l’ornement Beatle. Fini le merveilleux studio comme cerveau collectif. Fini le psychédélisme luxuriant. Fini le costume de génie pop aimable. Le disque sonne comme une pièce nue : basse, batterie, piano, guitare, voix. Peu de couleurs. Beaucoup d’os.
Au milieu de cet album, Working Class Hero fait figure de couteau posé sur une nappe blanche. Une guitare acoustique, une voix, presque rien d’autre. Le morceau est si simple qu’il en devient brutal. On pourrait croire à un pastiche de folk politique, à une chanson dylanesque passée par le filtre amer de Liverpool. Lennon lui-même reconnaît l’influence de cette tradition sans accepter qu’on réduise le morceau à du Dylan. Il a raison. Working Class Hero n’a pas la profusion verbale de Dylan, ni son goût du masque biblique, ni son ironie de prophète fuyant sa propre prophétie. Lennon vise plus droit, plus sec. Il ne raconte pas une fresque. Il dresse un procès-verbal.
La chanson attaque les mécanismes de fabrication sociale : l’école, la famille, la religion, le sexe, la télévision, l’ambition comme anesthésiant. Lennon décrit une société qui casse les individus puis leur vend l’idée qu’ils peuvent devenir des héros s’ils acceptent les règles du jeu. C’est une chanson contre le dressage. Mais elle est aussi, et c’est ce qui la rend intéressante, une chanson piégée par son propre titre. Working Class Hero : l’expression est magnifique, mais elle expose Lennon à l’accusation immédiate d’imposture. John n’est pas le Beatle le plus ouvrier. Élevé par tante Mimi dans un environnement relativement plus stable et plus petit-bourgeois que celui de certains de ses camarades, il ne peut pas revendiquer sans nuance le certificat prolétarien. McCartney le rappellera plus tard avec une pointe d’agacement : Lennon s’est parfois fabriqué une image plus working class que nature.
Mais réduire Working Class Hero à cette contradiction serait passer à côté de sa violence réelle. Lennon ne dit pas simplement : je suis le peuple. Il dit plutôt : je connais la machine qui transforme les gens en rouages, parce que j’ai senti ses dents, même depuis ma place ambiguë. Sa classe sociale exacte importe, mais elle n’épuise pas la chanson. Ce qui parle ici, c’est l’expérience d’un garçon du Nord de l’Angleterre qui a compris très tôt que l’accent, l’école, le comportement, la respectabilité, l’obéissance et la honte étaient des instruments de tri. Ce n’est pas un traité marxiste. C’est une blessure sociale chantée par quelqu’un qui sait qu’il n’est pas innocent.
Le génie du morceau tient dans sa sécheresse. Sur Help!, la détresse était propulsée par la pop. Sur Strawberry Fields Forever, l’enfance était dissoute dans le rêve de studio. Sur Working Class Hero, Lennon retire les protections. La guitare n’enveloppe pas : elle marque le temps comme une horloge dans une cellule. La voix ne cherche pas la beauté classique : elle expose les mots, les laisse tomber avec un mélange de lassitude et de venin. On n’est pas loin du pamphlet, mais le morceau échappe au tract parce qu’il garde une ambiguïté humaine. Lennon ne chante pas depuis une chaire. Il chante depuis un endroit abîmé, avec une autorité qui vient autant de ses failles que de ses convictions.
Les jurons, qui ont choqué une partie des circuits radiophoniques, ne sont pas décoratifs. Ils font partie de la stratégie de dénudation. Lennon refuse la politesse comme il refuse l’arrangement. Il veut que la chanson garde une rugosité sociale, qu’elle ne puisse pas être entièrement récupérée par le bon goût. Pourtant, là encore, contradiction : Working Class Hero deviendra elle-même un objet culturel, une chanson commentée, reprise, intégrée au patrimoine. Lennon dénonce la fabrication des héros au moment même où il en devient un de plus, plus sombre, plus crédible, mais héroïsé quand même. C’est tout le problème Lennon : il veut brûler l’idole, et les flammes éclairent encore mieux son visage.
Dans la chronologie de son œuvre, Working Class Hero est un point de non-retour. Elle appartient à la grande entreprise de débeatlisation de 1970, aux côtés de Mother et God. Dans God, Lennon prononce la formule de rupture absolue : il ne croit plus aux Beatles, il ne croit plus qu’en lui et Yoko, et encore cette croyance semble moins triomphale que désespérée. Working Class Hero prépare ce geste en s’attaquant à un autre système de croyance : l’idée qu’une société injuste peut être vaincue par l’ascension individuelle. Lennon se méfie du rêve méritocratique comme il se méfie du rêve Beatle. Dans les deux cas, on vend une histoire de salut qui peut devenir une cage.
Il faut écouter ce morceau sans oublier l’homme qui le chante. Lennon, en 1970, est libre mais pas apaisé. Il vient de quitter le plus grand groupe du monde, ou d’en être expulsé par la logique même qu’il a contribué à créer. Il est amoureux de Yoko Ono, mais cet amour est assiégé par la haine publique, le racisme, la misogynie, les fantasmes de fans incapables d’accepter qu’une femme japonaise puisse être autre chose qu’une sorcière dans leur conte de fées britannique. Il est politiquement attiré par la gauche radicale, mais pas toujours rigoureux dans ses engagements. Il cherche la vérité, mais il adore encore la formule assassine. Il veut être nu, mais il met en scène sa nudité. Tout cela s’entend dans Working Class Hero. C’est un morceau sincère, mais pas pur. Et c’est précisément pour cela qu’il est grand.
Pour découvrir Lennon, il faut passer par cette chanson parce qu’elle montre ce qui arrive quand il cesse de séduire. Beaucoup d’artistes confondent sincérité et confession confortable. Lennon, ici, ne cherche pas le confort. Il ne demande pas à être aimé. Il demande à être cru, ou au moins affronté. Working Class Hero est une chanson qui regarde l’auditeur de travers. Elle ne caresse pas la mémoire Beatles. Elle ne fournit pas de refrain euphorisant. Elle ne propose pas la paix universelle. Elle dit que le monde vous broie, que les maîtres changent rarement de visage, et que même la promesse de devenir quelqu’un peut être une forme d’obéissance. C’est Lennon sans psychédélisme, sans harmonies fraternelles, sans costume. Lennon en noir et blanc. Lennon au ras du nerf.
1980 : « Watching the Wheels », le retrait comme dernier manifeste
On a longtemps écouté Watching the Wheels à travers la vitre brisée du 8 décembre 1980. C’est inévitable, et c’est injuste. Inévitable parce que la mort de Lennon transforme chaque chanson de Double Fantasy en présage, chaque phrase en adieu, chaque sourire domestique en photographie maudite. Injuste parce que Watching the Wheels n’est pas une chanson sur la mort. C’est une chanson sur le refus de participer. Une chanson sur la permission de descendre du manège. Une chanson d’homme vivant, justement, qui tente de définir la vie autrement que par la production, l’exposition, la performance et l’approbation du public.
Entre Rock ’n’ Roll en 1975 et Double Fantasy en 1980, Lennon se retire presque entièrement de l’industrie musicale. Pour le rock des années 70, cette absence est une anomalie. Un artiste doit sortir des disques, tourner, occuper l’espace, nourrir la presse, entretenir le mythe. Lennon fait autre chose. Il devient père de Sean, se consacre à la vie domestique, laisse Yoko gérer une grande partie des affaires, cuisine, se promène, observe le monde depuis le Dakota. On l’accuse de paresse, de déclin, de soumission, de folie douce. Comme toujours avec Lennon, les reproches disent autant sur ceux qui les formulent que sur lui. Le public qui l’a adoré comme rebelle supporte mal qu’il se rebelle contre l’obligation de rester rebelle pour lui.
Watching the Wheels répond à cette incompréhension. Lennon dira que la chanson est une sorte de lettre d’amour de John et Yoko, une réponse à ceux qui demandaient ce qu’il avait fabriqué pendant toutes ces années. La réponse est presque provocante dans sa douceur : il regardait les roues tourner. Pas par défaite, pas par incapacité, pas par effondrement, mais parce qu’il avait choisi de ne plus monter sur le carrousel. Après le cri de Help!, après le labyrinthe de Strawberry Fields Forever, après la colère de Working Class Hero, voici Lennon qui découvre une arme inattendue : l’abstention.
Musicalement, le morceau appartient à l’esthétique plus lisse de Double Fantasy, production new-yorkaise adulte, soignée, parfois jugée trop sage par ceux qui voulaient retrouver le tranchant de 1970. Mais cette douceur est le sujet même de la chanson. Le piano avance avec une rondeur tranquille, les chœurs apportent une lumière presque soul, la rythmique ne cherche pas la rupture. Et puis il y a ce détail merveilleux : le hammered dulcimer de Matthew Cunningham, musicien de rue invité en studio, qui ajoute au morceau une vibration légèrement étrange, comme une poussière de hasard dans une production très contrôlée. Lennon, qui a passé sa vie à transformer les accidents en signes, devait apprécier ce genre d’irruption.
La voix de Lennon, en 1980, n’est plus celle de 1965 ni celle de 1970. Elle a perdu un peu de sa morsure juvénile, mais gagné une qualité conversationnelle bouleversante. Il ne hurle pas, ne prophétise pas, ne dénonce pas frontalement. Il explique. Il sourit peut-être. Mais ce sourire n’est pas mou. Il y a dans Watching the Wheels une fermeté calme que l’on sous-estime souvent. Dire non au cirque, pour un homme comme Lennon, n’a rien d’une retraite bourgeoise anodine. C’est une rupture identitaire. Il le dira lui-même : lorsqu’il n’avait plus de disque dans les classements, plus de nom dans les journaux, plus de présence dans les lieux où il fallait être vu, il avait l’impression de ne plus exister. Cette phrase est terrible parce qu’elle révèle l’envers de la célébrité : l’addiction à la preuve publique de soi.
La chanson répond donc à une question centrale de l’existence lennonienne : qui est John Lennon quand personne ne le regarde ? Pendant les années Beatles, la réponse était impossible. Tout le monde le regardait tout le temps. En 1970, il tente de répondre par la vérité nue : je suis John, l’homme qui crie, l’homme qui ne croit plus, l’homme qui arrache les masques. En 1980, la réponse a changé : je suis aussi celui qui peut ne rien prouver. Celui qui peut regarder les roues sans être écrasé par elles. Celui qui peut laisser le monde tourner sans confondre son mouvement avec le mien.
Il faut se méfier, là encore, de la tentation hagiographique. Lennon en père au foyer pacifié, c’est une image aussi simplificatrice que Lennon en révolutionnaire permanent. Les années de retrait ne sont pas un conte zen. Elles comportent leurs zones d’ombre, leurs tensions, leurs dépendances affectives, leurs contradictions conjugales, leur privilège matériel évident. Regarder les roues tourner depuis le Dakota n’est pas la même chose que refuser le monde depuis une chambre sans chauffage. Lennon n’est pas un moine. Il est un millionnaire qui cherche une issue au système qui l’a enrichi. Cette contradiction ne détruit pas la chanson ; elle la rend plus précise. Watching the Wheels n’est pas un manuel universel de sagesse. C’est le témoignage d’un homme qui a eu assez de chance, d’argent et de fatigue pour pouvoir descendre du train, et assez de lucidité pour comprendre que ce geste lui sauvait peut-être la peau.
Dans la discographie de Lennon, le morceau fait pendant à Working Class Hero d’une manière fascinante. En 1970, il attaque la machine sociale qui fabrique des individus conformes. En 1980, il attaque plus doucement la machine médiatique et psychologique qui exige que l’artiste continue d’être rentable, visible, commentable. La colère s’est déplacée. Elle n’a pas disparu. Elle a changé de tempo. Lennon ne chante plus contre les maîtres avec une guitare sèche ; il chante contre l’injonction de continuer avec un piano presque apaisé. Mais le fond reste le même : comment ne pas se laisser définir par un système extérieur ?
La beauté tragique de Watching the Wheels, c’est que cette paix semble à peine commencée. Double Fantasy sort en novembre 1980. Lennon recommence à donner des interviews, à parler de musique, à envisager la suite. Il ne revient pas comme un vétéran en quête de nostalgie, mais comme un homme qui a peut-être trouvé une autre manière d’habiter son nom. Quelques semaines plus tard, il est assassiné devant chez lui. La chanson devient malgré elle un testament. Pourtant, il faut résister à cette lecture unique. La réduire à un adieu, c’est lui retirer sa force active. Watching the Wheels n’annonce pas la fin. Elle affirme un choix. Elle dit : je ne suis plus obligé de courir.
Pour découvrir Lennon, cette chanson est essentielle parce qu’elle montre le dernier déplacement de son œuvre. Le Lennon de Help! cherchait quelqu’un pour le remettre debout. Le Lennon de Strawberry Fields Forever cherchait un lieu mental où sa différence pourrait exister. Le Lennon de Working Class Hero cherchait à dynamiter les illusions sociales. Le Lennon de Watching the Wheels cherche à se libérer de l’obligation d’être Lennon. C’est peut-être son geste le plus difficile. Car on peut quitter un groupe, insulter une institution, provoquer un gouvernement, rendre une médaille, choquer une maison de disques. Mais quitter le personnage que le monde vous renvoie avec amour, haine et obsession, c’est une autre affaire.
Ce que ces quatre chansons racontent vraiment de Lennon
Ces quatre chansons dessinent une autobiographie plus fiable que beaucoup de discours commémoratifs. Help! montre Lennon au moment où la célébrité cesse d’être une aventure et devient une alarme. Strawberry Fields Forever montre Lennon transformant l’enfance en architecture sonore, avec les Beatles au sommet de leur puissance collective. Working Class Hero montre Lennon après l’explosion, seul face à la guitare, la politique, la thérapie, la rage et ses propres contradictions. Watching the Wheels montre Lennon tentant de remplacer le cri par le retrait, non dans la disparition, mais dans une forme de souveraineté domestique.
Ce parcours permet aussi de comprendre pourquoi Lennon fascine encore autant. Il n’est pas seulement un grand auteur de chansons. Il est l’un des premiers musiciens populaires à avoir fait de l’instabilité du moi un matériau central de la pop mondiale. Avant lui, beaucoup d’artistes ont chanté la tristesse, l’amour, la solitude, la révolte. Lennon, lui, chante souvent l’impossibilité de coïncider avec soi-même. Il est celui qui demande de l’aide alors que le monde l’envie. Celui qui retourne à l’enfance au moment où son groupe invente le futur. Celui qui dénonce les héros tout en devenant une icône. Celui qui prêche la paix en restant traversé de violence, de jalousie, d’orgueil, de repentir et de peur. Celui qui veut être ordinaire, mais dont l’ordinaire même devient mythologique.
C’est là qu’il faut le prendre, sans le blanchir ni le salir par principe. Lennon n’a pas besoin d’être sanctifié. Sa musique résiste très bien sans auréole. Elle gagne même à être écoutée avec ses angles, ses mensonges, ses fulgurances et ses impasses. John Lennon n’est pas un personnage confortable. Il ne l’a jamais été. Il peut être drôle et cruel dans la même phrase, visionnaire et puéril dans la même semaine, d’une tendresse désarmante puis d’une brutalité minable. Mais dans ses meilleures chansons, il possède une qualité rare : il ne se contente pas d’exprimer une émotion, il en révèle le mécanisme. Il montre comment un homme se fabrique, se défend, se raconte, se trompe, se démonte, se reconstruit.
C’est pourquoi ces quatre titres constituent une entrée plus juste que n’importe quelle compilation paresseuse. Ils ne disent pas tout Lennon, bien sûr. Il manque le rocker primitif de Twist and Shout, le surréaliste de I Am the Walrus, le chroniqueur halluciné de A Day in the Life, l’amoureux coupable de Jealous Guy, le militant instantané d’Instant Karma!, le rêveur planétaire d’Imagine, le mordant venimeux de How Do You Sleep?, le fantôme tendre de Woman. Mais ils donnent l’axe. Ils racontent le passage du cri à l’énigme, de l’énigme à la déflagration, de la déflagration au détachement. Ils montrent un artiste qui n’a jamais cessé de chercher une forme capable de contenir son désordre.
Découvrir Lennon par ces chansons, ce n’est donc pas entrer dans un musée. C’est suivre un fil électrique. Help! allume le signal rouge. Strawberry Fields Forever ouvre la trappe sous le tapis de l’enfance. Working Class Hero arrache le papier peint et montre les murs nus. Watching the Wheels entrouvre une fenêtre, enfin, même si l’air qui entre est chargé de ce que l’on sait. Quatre chansons, quatre états d’un même homme, quatre preuves que la grandeur de Lennon ne tient pas à sa cohérence, mais à l’intensité avec laquelle il a transformé son incohérence en musique.
Et c’est peut-être cela, au fond, qu’il faut transmettre à ceux qui abordent John Lennon aujourd’hui. Ne commencez pas par le portrait officiel. Ne commencez pas par le saint laïc, le martyr, le donneur de leçons en lunettes rondes, le mari de Yoko, le rival de Paul, l’ex-Beatle assassiné. Commencez par la voix. Écoutez-la changer. Écoutez l’urgence de 1965, le brouillard de 1967, la sécheresse de 1970, la distance de 1980. Vous entendrez moins une légende qu’un homme qui se débat contre ses propres reflets. Et dans ce combat, parfois magnifique, parfois pénible, souvent bouleversant, se trouve le vrai Lennon : non pas celui qui avait réponse à tout, mais celui qui a su faire des chansons avec l’endroit précis où les réponses manquaient.
