Un film en forme de palimpseste : derrière la carte postale, les strates de l’histoire coloniale, la mémoire de la traite et des résistances, les contradictions du passé comme du présent, la menace du gaz et du pétrole. Le titre en wolof n’annonce pas un documentaire patrimonial : Ndar, Saga Waalo est un film‑ville, une saga où les voix s’entrechoquent à la recherche d’un récit commun.
Saint‑Louis du Sénégal n’y est pas le décor qu’annonce la carriole touristique tirée par un cheval. C’est la ville le personnage principal, corps parlant, mémoire à vif. Elle se raconte par ses habitants, par des historiens, par les pierres et les façades. Ce qui intéresse William Ousmane Mbaye, c’est la manière dont Ndar négocie avec son passé, sans en sortir indemne et sans parler d’une seule voix. Une ville qui se souvient, c’est une ville qui se dispute.
Le dispositif est simple et redoutablement efficace. Un guide éclairé sur la carriole. Des témoins face à la caméra. Des conversations dans les rues, les cours, les salons. Des archives qui déboulent comme des fantômes : cartes, gravures, photos d’un temps où Saint‑Louis était vitrine de la « mission civilisatrice ». Les plans de la ville d’aujourd’hui se glissent entre les récits, comme pour vérifier à chaque instant ce que les mots ont laissé sur les murs. Le montage polyphonique de Laurence Attali, compagne de toujours du réalisateur, orchestre ces matériaux sans jamais les lisser : le film avance par sauts, par retours, par percées.
Du coup, on ne sait plus très bien si l’on regarde un documentaire ou une enquête collective. Pas de voix off qui tranche. Pas de récit téléologique. Même des pointes d’ironie. Ndar, Saga Waalo laisse la ville penser à haute voix. Les habitants cheminent dans leur propre histoire comme on se perd dans un quartier. C’est dans ces détours que surgit ce qui fait mal – et ce qui tient encore debout.
Au-delà des identités métisses, des frontières poreuses entre langues et religions, se profile la question de l’esclavage et de la traite. Peu d’esclaves ? Beaucoup d’esclaves ? Davantage qu’à Gorée ? Les mémoires s’affrontent, se contredisent, se complètent sans se recouvrir. On parlait d’abord de traite pour désigner le commerce de la gomme arabique récoltée par les Maures. Les maisons de commerce qui quadrillent l’espace ont fait de Saint‑Louis un nœud économique autant qu’un lieu de prédation. Cette tension mémorielle est l’un des moteurs du film. Elle traverse les discours sur les élites locales, sur les familles coloniales encore présentes dans le tissu social, sur les Signares devenues femmes d’affaires, sur les formes de distinction qui continuent à faire de Saint‑Louis un lieu à part. L’« art de vivre à la Saint‑Louisienne » affleure dans les paroles et les gestes : raffinement, convivialité, sens aigu du bien‑vivre ensemble. Mais il cohabite avec une volonté de rupture, portée par une partie de la jeunesse qui veut « penser l’histoire autrement » et défendre les souverainetés, ne plus s’enfermer dans la nostalgie des grandes maisons et des privilèges hérités.
Face au poids de la domination, le film insiste sur les contre‑histoires, les gestes de résistance. La mémoire n’est pas seulement celle des administrateurs et des commerçants, mais aussi celle du sacrifice des femmes de Ndar, prêtes à risquer leurs corps pour la liberté. Le film fait sentir ce fil souterrain, rarement inscrit sur les plaques de rues mais toujours vivant dans les récits. Dans l’économie du dispositif, ces moments sont décisifs : ils déplacent le centre de gravité, rappellent que l’histoire locale n’est pas qu’une saga coloniale mais aussi un long travail de refus, de contournement, de courage.
La statue de Faidherbe, abattue « par le vent » la nuit du 5 septembre 2017, traverse le film comme un symbole condensé. Figure tutélaire d’un ordre colonial longtemps présenté comme fondateur, elle devient une absence très présente. On ne déboulonne pas une statue pour effacer le passé, mais pour reconfigurer le regard posé sur lui. Dans celui de William Ousmane Mbaye, Saint‑Louis est un champ de bataille mémoriel.
Ce travail sur la mémoire au présent se double d’une inquiétude tournée vers l’avenir. Les menaces liées à l’exploitation du gaz et du pétrole planent sur la ville comme un nouveau cycle d’extraction. Après la gomme, le grain, les corps, voici les ressources fossiles. Le film laisse percevoir la crainte d’une répétition historique. La ville, déjà fragilisée par l’érosion, par les dérèglements climatiques, par les inégalités, risque de devenir laboratoire d’un autre type de colonisation, énergétique cette fois.
En articulant ces temporalités, Ndar, Saga Waalo construit une véritable dramaturgie du temps. Les archives, les paroles et les images contemporaines ne se succèdent pas : elles s’entremêlent et cohabitent. Chaque plan sur une rue, une maison, un rivage fonctionne comme un révélateur : sous la couleur chaude de la lumière, on devine les anciennes cartes, les routes commerciales, les clivages sociaux. La ville devient une horloge à plusieurs aiguilles, où le passé et le futur se disputent le même cadran.
C’est là que le film est le plus fort : il ne cherche pas à réconcilier les mémoires, ni à proposer une synthèse. Il assume les failles, les contradictions, les angles morts. Le spectateur est invité à circuler entre les discours comme on circule dans Saint‑Louis elle‑même, avec la conscience que chaque quartier raconte une version différente de l’Histoire. En laissant les Saint‑Louisiens parler, en faisant confiance aux historiens sans les ériger en arbitres, Mbaye invente un documentaire qui lui ressemble autant qu’il ressemble à son sujet : pluriel, traversé, indocile. Une vraie leçon de cinéma.
Ndar, Saga Waalo est ainsi un film‑ville, mais aussi un film‑boussole. Il ne donne pas la direction, il révèle le champ magnétique, renforcé par les musiques (Baaba Maal, Cheick Tidiane Seck) : forces de la tradition, poids du colonial, énergie de la jeunesse, appétits nouveaux des industries extractives. À l’heure où de nombreuses villes africaines cherchent à reconfigurer leurs symboles, leurs statues, leurs récits publics, Saint‑Louis, telle que le film la montre, avance en regardant derrière elle. C’est cette marche hésitante, lucide, conflictuelle, que Mbaye filme avec obstination : une cité qui accepte de se mettre en procès pour continuer à vivre et à briller
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