Il arrive parfois que l’envie de découvrir un livre naisse bien avant la lecture elle-même. Dans mon cas, ce sont les éloges enthousiastes… et amplement justifiés de l’autrice Mathilde Beaussault (« Les Saules », « La Colline ») lors de son passage dans « La Grande Librairie » qui ont attiré mon attention sur ce premier roman d’Aurélien Gautherie. Et comment ne pas sourire en apprenant, dans les remerciements, que l’existence même de ce livre doit beaucoup à une blessure à l’épaule droite ayant contraint l’auteur à ralentir le rythme de sa vie ? Comme quoi certaines contrariétés du destin peuvent parfois engendrer de très belles naissances littéraires.
Le récit se déroule au début du XXᵉ siècle, dans le petit village de Gjógv, aux îles Féroé, où Olga et Jonas attendent leur premier enfant. Pourtant, dès les premiers mois de sa grossesse, Olga pressent qu’un malheur se prépare. Lorsque naît Anna, ses craintes semblent malheureusement fondées car la petite fille apparaît fragile, presque trop fragile pour ce monde balayé par les vents et les tempêtes. Quelques décennies plus tard, un vieux pêcheur nommé Jonas s’accroche encore à la vie. Son unique souhait est de mourir à la date anniversaire de cette fille qu’il n’a jamais cessé d’aimer. Entre ces deux époques, un drame familial se dévoile peu à peu, porté par une multitude de voix qui tentent de préserver la mémoire d’une existence aussi brève qu’inoubliable.
Dès les premières pages, Aurélien Gautherie impose une signature narrative singulière. « L’Enfant du vent des Féroé » est un roman choral où la parole circule librement entre les personnages, les lieux, les objets et même les éléments naturels. Le village de Gjógv raconte, les seuils des maisons témoignent, un bonnet tricoté pour la petite Anna se souvient, tandis que les vents prennent régulièrement la parole sous forme de vers libres. Cette polyphonie pourrait apparaître artificielle, mais elle se révèle au contraire d’une remarquable fluidité. Chacune de ces voix participe à la construction d’un chœur tragique qui évoque parfois les grandes tragédies antiques.
Le décor constitue l’un des atouts majeurs du roman. Les îles Féroé ne servent pas uniquement de toile de fond, elles deviennent très vite un personnage à part entière. Battues par les rafales, cernées par l’océan, elles imposent leur rudesse et leur beauté à chaque page. Les paysages grandioses, les falaises, les ports encaissés et les villages isolés imprègnent le récit d’une atmosphère presque hypnotique… incitant inévitablement le lecteur à rechercher ce petit village sur Internet, afin d’en contempler les images qui s’installent immédiatement au diapason de cette tragédie nordique d’une beauté renversante.
Mais ce qui bouleverse avant tout, c’est la relation unissant Jonas à sa fille. Loin des démonstrations excessives, Aurélien Gautherie décrit avec une infinie délicatesse l’amour absolu d’un père pour un enfant condamné. Son attachement à Anna, sa fidélité à son souvenir et sa difficulté à survivre à sa disparition donnent au récit une puissance émotionnelle remarquable. Sans jamais tomber dans le pathos, l’auteur explore les ravages du deuil et les traces qu’il laisse dans une existence entière.
Face à lui, Olga constitue un personnage plus ambigu et tout aussi intéressant. Habitée par la culpabilité, prisonnière de ses propres démons, elle incarne une souffrance moins spectaculaire mais tout aussi dévastatrice. Le roman aborde d’ailleurs avec subtilité l’alcoolisme et ses conséquences, sans jugement moral ni facilité psychologique.
La véritable prouesse de ce premier roman réside cependant dans son écriture. Poétique sans être précieuse, sensible sans être mièvre, elle trouve un équilibre rare entre simplicité et élégance. Les passages consacrés aux vents offrent des respirations lyriques qui renforcent l’impression d’écouter une légende venue du bout du monde. Aurélien Gautherie parvient à faire parler le vent et livre un premier roman qui vous emporte comme une bourrasque, tout en provoquant une tempête d’émotions.
Difficile donc de ne pas souligner la maîtrise dont fait preuve Aurélien Gautherie pour un premier roman. La construction est ambitieuse, la narration originale et pourtant jamais démonstrative. Derrière cette apparente douceur se cache une histoire d’une grande noirceur, traversée par la perte, l’absence et la solitude. Mais cette tristesse est constamment illuminée par la tendresse, la mémoire et l’amour. C’est précisément cette tension entre douleur et beauté qui confère au livre toute sa force.
« L’Enfant du vent des Féroé » est de ces romans rares qui semblent souffler encore longtemps après avoir été refermés. À travers un drame familial profondément humain, Aurélien Gautherie compose une complainte mélancolique où les hommes, les objets et les paysages deviennent les gardiens d’une mémoire fragile. Porté par une écriture d’une grande délicatesse et par une construction narrative audacieuse, ce premier roman s’impose comme une magnifique réussite. Une invitation à découvrir les îles Féroé, mais surtout une bouleversante méditation sur l’amour, le souvenir et ce qui demeure lorsque tout semble perdu.
L’Enfant du vent des Féroé, Aurélien Gautherie, Noir sur Blanc, 192 p., 20,00 €
Elles/ils en parlent également : Pamolico, Sylvie, Alex, Séverine, Eva, Mes échappées livresques, Ma collection de livres, Aleslire… et Aux vents des mots…forcément.

