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« Rocky Raccoon » : la chanson des Beatles que John Lennon « remerciait Dieu » de ne pas avoir écrite — enquête sur une citation et sur un western de poche

Publié le 21 juillet 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Un saloon dans les Black Hills du Dakota, une Bible d’hôtel, un médecin ivre, un piano bastringue — et, en coulisses, la ligne de fracture la plus profonde du tandem Lennon-McCartney. Retour sur la ballade la plus clivante du double album blanc, et sur ce que John en a vraiment dit.

C’est une de ces histoires qui circulent en boucle sur les pages Facebook et les sites de fans : John Lennon aurait « remercié Dieu » de ne pas avoir écrit « Rocky Raccoon », le petit western parodique de Paul McCartney niché sur la première face du double album blanc de 1968. La formule est belle, elle est cruelle, elle colle parfaitement au Lennon de la légende — celui qui démolissait les « chansons de mamie » de son partenaire. Elle a un seul défaut : sous cette forme exacte, on la cherche en vain dans les archives.

Ce que Lennon a réellement dit de « Rocky Raccoon » est à la fois moins spectaculaire et beaucoup plus intéressant. Car derrière le mépris amusé de John pour ce numéro de saloon se cache tout ce qui séparait les deux hommes à la fin des Beatles : deux conceptions irréconciliables de ce qu’est une chanson. D’un côté, un Paul conteur, metteur en scène, capable d’inventer un pistolero de poche et de lui écrire ses dialogues ; de l’autre, un John qui, à partir de 1968 et surtout de 1970, ne supporte plus que la première personne — « les seules vraies chansons que j’aie écrites sont celles qui parlaient de moi », dira-t-il en substance à Rolling Stone en décembre 1970, dans le grand entretien-fleuve dont la base qui circule aujourd’hui sur les réseaux est tirée.

À l’occasion de la remise en circulation de cette citation, reprenons donc le dossier « Rocky Raccoon » depuis le début : sa naissance sur un toit de l’Himalaya au printemps 1968, entre Donovan et Lennon justement ; son enregistrement en une soirée à Abbey Road, avec un George Martin métamorphosé en pianiste de saloon et — détail que même les connaisseurs oublient — le tout dernier harmonica joué par John Lennon sur un disque des Beatles ; ce que John en a dit, mot pour mot, en 1972 puis en 1980 ; et ce que cette petite chanson « mineure » révèle, en creux, du fonctionnement et de la fin du plus grand duo d’auteurs du XXe siècle.

En bref

  • « Rocky Raccoon » est une composition de Paul McCartney (créditée Lennon-McCartney), parue le 22 novembre 1968 sur The Beatles, le « double album blanc ». Elle raconte, sur un ton de parodie de western, l’histoire d’un jeune homme des Black Hills du Dakota parti venger un chagrin d’amour dans un duel qu’il perd, avant de trouver une Bible des Gideons dans sa chambre d’hôtel.
  • Écrite à Rishikesh (Inde) au printemps 1968, lors du séjour des Beatles auprès du Maharishi, avec la participation amusée de John Lennon et de Donovan ; elle s’est d’abord appelée « Rocky Sassoon ».
  • Enregistrée le 15 août 1968 au studio 2 d’Abbey Road ; George Martin y joue le solo de piano façon saloon, et John Lennon y tient l’harmonica — sa dernière apparition à cet instrument sur un enregistrement des Beatles.
  • La citation virale (« Lennon a remercié Dieu de ne pas l’avoir écrite ») n’est documentée telle quelle dans aucun entretien vérifiable : les propos authentiques de Lennon sont « Paul. Vous n’auriez pas deviné ? »(publié en janvier-février 1971 sous le titre « Lennon Remembers ») : Lennon y oppose ses chansons « écrites d’expérience » (« Help! », « Strawberry Fields Forever ») aux chansons-récits à la troisième personne, catégorie dont « Rocky Raccoon » est l’exemple mccartneyen par excellence — sans qu’il y cite jamais la chanson.

Sommaire

  • Une citation qui tourne en boucle : que dit exactement la légende ?
  • Rishikesh, printemps 1968 : naissance d’un pistolero de poche
    • Sur le toit de l’ashram, avec John et Donovan
    • De « Rocky Sassoon » à « Rocky Raccoon »
  • Ce que raconte la chanson : un western en trois minutes quarante
    • Gideon et sa Bible : le vrai gag théologique
    • Trois noms pour une seule fille
  • 15 août 1968 : une soirée au studio 2 d’Abbey Road
    • George Martin, pianiste de saloon
    • Le dernier harmonica de John Lennon
  • Le double blanc, ou l’album des quatre solistes
  • Décembre 1970 : pourquoi Lennon ne pouvait plus aimer « Rocky Raccoon »
    • Première personne contre troisième personne : la ligne de fracture
    • « Bungalow Bill », le western de John : l’expérience contre la fiction
    • Ce que John reprochait à Paul — et ce qu’il ne lui reprochait pas
  • Paul défend son western
  • Réception et postérité d’une chanson « mineure »
  • Ce que « Rocky Raccoon » dit du duo Lennon-McCartney
  • Guide d’écoute : trois versions pour faire le tour du raton laveur
  • FAQ : « Rocky Raccoon » en dix questions
  • Glossaire
  • Chronologie
  • Bibliographie et sources

Une citation qui tourne en boucle : que dit exactement la légende ?

La base qui circule sur les pages de fans — celle qui motive cet article — affirme trois choses. Un : « Rocky Raccoon » est une composition originale de Paul McCartney racontant l’histoire d’un duel perdu et d’une Bible trouvée dans une chambre. Deux : Lennon « n’aimait pas la chanson » et aurait « remercié Dieu » qu’elle ne soit pas de lui, sa réponse à David Sheff étant citée comme preuve. Trois : dans « une interview de 1971 avec Rolling Stone », Lennon expliquait que ses meilleures chansons étaient celles écrites « par expérience », comme « Help! » et « Strawberry Fields Forever ».

Le premier point est exact. Le troisième l’est presque — à une date près, et nous allons y revenir, car cette interview est l’un des documents les plus importants de toute l’histoire des Beatles. C’est le deuxième point qui mérite l’enquête : la formule « thanked God », reprise d’article de fan en article de fan depuis des années, est une reconstruction. Elle condense en une phrase choc deux déclarations authentiques mais différentes de Lennon, séparées de huit ans. Distinguons-les, car chacune a sa saveur.

Correctif factuel n° 1 — Ce que Lennon a vraiment dit de « Rocky Raccoon »

Deux sources vérifiables, et deux seulement, documentent l’opinion de John Lennon sur la chanson.

1972, Hit Parader. Dans un numéro où Lennon passe en revue le catalogue des Beatles chanson par chanson pour en attribuer la paternité réelle, son verdict sur « Rocky Raccoon » tient en une pincée de mots : c’est du Paul, et il ajoute en substance qu’on aurait pu s’en douter. Toute la condescendance est dans la brièveté.

1980, Playboy (entretiens avec David Sheff). Interrogé à nouveau chanson par chanson quelques semaines avant sa mort, Lennon répond au sujet de « Rocky Raccoon » que la chanson est de Paul et demande, sarcastique, si on l’imagine vraiment se donner tant de mal pour une histoire de Bible des Gideons — c’est la phrase que la base traduit approximativement par « Vous ne croiriez pas l’histoire. La Bible de Gideon et tout le reste ».

Nulle part, en revanche, on ne trouve de « remerciement à Dieu » en bonne et due forme : la formule semble être une broderie tardive de la presse de fans, calquée sur le ton général de Lennon plutôt que sur une déclaration précise. L’esprit y est, la lettre non — et sur un site qui se pique d’exactitude, la nuance vaut d’être faite : Lennon a désavoué la chanson avec dédain, il n’a jamais prononcé, à notre connaissance, la phrase qu’on lui prête aujourd’hui en titre des posts viraux.

Correctif factuel n° 2 — « Une interview de 1971 » ? Presque.

Le grand entretien de Lennon avec Jann Wenner, fondateur de Rolling Stone — celui dont la base cite le passage sur les chansons « écrites d’expérience » —, a été réalisé le 8 décembre 1970 à New York, quelques jours après la sortie de l’album John Lennon/Plastic Ono Band. Il a été publié en deux parties les 21 janvier et 4 février 1971, puis en volume sous le titre Lennon Remembers. Dire « interview de 1971 » n’est donc pas faux pour la publication, mais masque l’essentiel : ces propos sont ceux d’un homme qui vient de traverser la thérapie primale du Dr Janov et d’enregistrer l’album le plus autobiographique de sa vie. C’est ce contexte — décembre 1970, l’année de « God » et de « Mother » — qui explique la violence du tri qu’il opère alors dans le catalogue des Beatles, et par ricochet son mépris pour les chansons-récits à la McCartney. Détail funeste que l’histoire retiendra : ce 8 décembre 1970 tombe jour pour jour dix ans avant sa mort.

Rishikesh, printemps 1968 : naissance d’un pistolero de poche

Pour comprendre « Rocky Raccoon », il faut d’abord se transporter à huit mille kilomètres de tout saloon : dans l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi, à Rishikesh, sur les contreforts de l’Himalaya, où les quatre Beatles séjournent entre février et avril 1968 pour un stage de méditation transcendantale. Le paradoxe est connu et savoureux : ce séjour spirituel, censé éloigner le groupe de la musique, sera la période d’écriture la plus fertile de toute sa carrière. Privés d’électricité, de studio, de mondanités et — en principe — de substances, munis de leurs seules guitares acoustiques, Lennon, McCartney et Harrison composent en quelques semaines la matière de la quasi-totalité du double album blanc et au-delà : Lennon lui-même racontera à Rolling Stone que c’est en Inde qu’il a écrit sa dernière grande fournée, de « I’m So Tired » à « Yer Blues », chansons de douleur composées, ironie qu’il soulignait lui-même, aux pieds du gourou.

Dans cette ruche acoustique, un visiteur joue un rôle de catalyseur : le chanteur folk écossais Donovan, présent au stage, qui enseigne à Lennon et McCartney la technique du fingerpicking — l’arpège à doigts hérité des folkeux américains. On en entend les fruits immédiats chez John (« Dear Prudence », « Julia ») comme chez Paul (« Blackbird », « Mother Nature’s Son »). Et c’est très exactement dans cet atelier de guitare à ciel ouvert que naît notre western.

Sur le toit de l’ashram, avec John et Donovan

McCartney a raconté la scène à plusieurs reprises, notamment à Barry Miles pour sa biographie autorisée Many Years From Now : la chanson s’ébauche un après-midi sur le toit-terrasse d’un des bâtiments de l’ashram, guitare en main, avec John Lennon et Donovan assis à ses côtés, riant et lançant des idées tandis que Paul improvise les aventures d’un héros de western de pacotille. L’écriture est collective dans l’ambiance sinon dans la lettre : c’est un jeu, une improvisation comique dont Paul attrape les meilleures trouvailles au vol — très exactement le genre de moment de camaraderie créative que les fans imaginent quand ils rêvent des Beatles en Inde.

Le détail piquant, au regard de la suite, mérite d’être souligné au feutre rouge : John Lennon a assisté, hilare, à la naissance de la chanson qu’il désavouera avec tant de dédain. En 1968, « Rocky Raccoon » le fait rire ; en 1972, elle l’exaspère. Entre les deux, il y a eu la fin des Beatles, la thérapie primale et la grande conversion de John au « tout-première-personne » — nous y viendrons. Mais il faut se garder de projeter le mépris de 1972 sur l’atelier de 1968 : à Rishikesh, John joue le jeu, et il montera même l’harmonica en studio quelques mois plus tard.

De « Rocky Sassoon » à « Rocky Raccoon »

Premier titre de travail : « Rocky Sassoon ». McCartney trouvait au patronyme une élégance amusante — on pense au poète de guerre Siegfried Sassoon ou au coiffeur des stars Vidal Sassoon, deux références très Swinging London pour un héros du Far West. À la réflexion, Paul rebaptise son personnage « Raccoon » — le raton laveur —, jugeant que l’animal faisait plus authentiquement cow-boy ; le totem à queue rayée évoque irrésistiblement les toques en fourrure des trappeurs à la Davy Crockett. Le glissement dit tout du projet : il ne s’agit pas d’écrire un western, mais la parodie affectueuse d’un western — un dessin animé de poche, où même le nom du héros est un gag.

McCartney assumera toujours cette dimension. Dans Many Years From Now, il décrit la chanson comme une parodie au second degré, un pastiche de ballade de cow-boy dont il a poussé les curseurs comiques ligne à ligne, se faisant, dit-il en substance, metteur en scène d’une petite saynète dont il écrit l’essentiel des dialogues. Et de s’amuser du détail d’état civil le plus célèbre de la chanson : l’héroïne volage répond à trois noms — Magill à l’état civil, Lil pour les intimes, Nancy pour tout le monde. Trois identités en un vers : la screwball comedy n’est pas loin, et l’on comprend que les mauvaises langues aient parlé de music-hall. C’était précisément l’intention.

Ce que raconte la chanson : un western en trois minutes quarante

Résumons l’intrigue — sans en citer les paroles, mais elle se laisse raconter comme le petit film qu’elle est. Quelque part dans les collines noires du Dakota vit un jeune homme, Rocky Raccoon. Sa fiancée vient de le quitter pour un rival, et l’affront s’est soldé par un œil au beurre noir. Rocky, ivre de vengeance, descend en ville et prend une chambre dans l’hôtel local, bien décidé à provoquer son rival en duel. Dans le tiroir de la chambre l’attend, comme dans tous les hôtels d’Amérique, une Bible déposée par l’association des Gideons.

Le rival — un dénommé Dan — a pour lui la rapidité : au moment fatidique, c’est lui qui dégaine le premier, et Rocky s’effondre dans un coin. Survient alors l’un des personnages secondaires les plus mémorables du catalogue Beatles : un médecin de campagne empestant le gin, qui rafistole le blessé avec une désinvolture d’ivrogne tandis que Rocky, crâneur jusqu’au bout, promet sa revanche. La chanson s’achève sur le héros regagnant sa chambre, où la Bible des Gideons trône toujours — et le narrateur de conclure, pince-sans-rire, que Gideon était passé avant lui pour aider à la renaissance du garçon.

Tout, dans ces trois minutes et quarante secondes, est cliché assumé : le décor de saloon, la fille volage, le duel perdu d’avance, le médecin alcoolique — chaque figure imposée du western hollywoodien défile, poussée d’un cran vers la caricature. La musique suit le même cahier des charges : ballade country à trois accords, débit de conteur de veillée, introduction parlée dans un accent américain de fantaisie que Paul module comme un comédien de radio, et ce piano de saloon désaccordé qui entre en scène au milieu du morceau comme un pianiste de western pousserait les portes battantes.

Gideon et sa Bible : le vrai gag théologique

Le trait de génie comique de la chanson — celui-là même que Lennon moquera auprès de David Sheff — tient dans son accessoire principal : la Bible des Gideons. Les Gideons International, association évangélique fondée dans le Wisconsin en 1899, déposent depuis 1908 des bibles gratuites dans les chambres d’hôtel du monde entier ; des générations de voyageurs, musiciens de tournée en tête, ont ouvert ce tiroir-là. Le gag de McCartney consiste à prendre l’expression au pied de la lettre : dans la chanson, « Gideon » devient un personnage, un mystérieux voyageur qui aurait laissé son livre avant de repartir — quiproquo doux-dingue qui transforme une institution évangélique en cow-boy de passage.

Il y a, sous la blague, un sourire théologique très mccartneyen : le héros vaincu, soigné par un médecin ivre, trouve au fond de son tiroir de quoi « renaître » — et libre à l’auditeur d’y entendre une rédemption sincère ou une ultime pirouette. C’est exactement le registre de « Let It Be » ou de « Lady Madonna » : un imaginaire religieux populaire, affectueux, sans dogme, à des années-lumière du rapport écorché de Lennon au christianisme, lui qui règlera ses comptes avec Dieu en trois minutes définitives sur l’album Plastic Ono Band. On mesure l’ironie de la situation : en 1968, Paul plaisante gentiment avec la Bible des Gideons ; en 1970, John dresse dans « God » la liste de tout ce en quoi il ne croit plus, de la magie à Jésus, de Kennedy aux Beatles eux-mêmes. Deux chansons, deux théologies, deux tempéraments — et l’on comprend mieux pourquoi la Bible de Rocky exaspérait tant l’auteur de « God ».

Trois noms pour une seule fille

Autre trouvaille passée à la postérité : l’identité à tiroirs de l’héroïne, cette fille qui s’appelle Magill, se fait appeler Lil et que tout le monde connaît sous le nom de Nancy. McCartney expliquera qu’il cherchait simplement à faire rire — l’accumulation d’états civils comme gag de vaudeville — mais la trouvaille a fait des petits : elle est devenue l’une des devinettes favorites des quiz Beatles (« quel personnage du catalogue porte trois noms ? ») et l’objet d’exégèses aussi savantes qu’inutiles, certains y voyant un archétype de la femme insaisissable, d’autres un clin d’œil aux pseudonymes de saloon des filles de l’Ouest. La vérité est plus simple et plus belle : sur un toit de l’Himalaya, trois musiciens hilares empilaient les gags, et celui-ci est resté.

15 août 1968 : une soirée au studio 2 d’Abbey Road

Retour d’Inde, printemps houleux : les sessions du double album blanc s’ouvrent fin mai 1968 dans un climat que tous les témoins décriront comme électrique — Yoko Ono désormais assise au côté de John, Paul en surrégime directif, Ringo au bord de la crise de nerfs (il claquera la porte deux semaines après la séance qui nous occupe). C’est dans ce contexte que « Rocky Raccoon » est mis en boîte, pour l’essentiel en une seule soirée, le jeudi 15 août 1968, au studio 2 d’Abbey Road, sous la direction de George Martin, avec Ken Scott à la console.

La séance, documentée par Mark Lewisohn dans ses annales des sessions, est plutôt détendue au regard des standards orageux de l’été 1968 : la chanson, simple, se prête au jeu collectif. Les Beatles enchaînent les prises complètes — l’ambiance troubadour s’y prête, Paul modulant à chaque essai son introduction parlée et son accent de cow-boy, improvisant des variantes dont certaines, conservées sur les archives (une prise alternative figure sur Anthology 3, une autre dans l’édition anniversaire de 2018), montrent un McCartney au bord du fou rire, trébuchant sur ses propres inventions verbales. La prise retenue arrive en fin de soirée, complétée le soir même par les surimpressions.

George Martin, pianiste de saloon

Le solo instrumental du morceau — ce piano bastringue qui semble échappé d’un western de série B — est l’œuvre de George Martin en personne. Le producteur, pianiste émérite et vieux routier de la musique comique (il avait produit Peter Sellers et les Goons avant les Beatles), y retrouve ses premières amours : un chorus de honky-tonk volontairement désuet, au son traité pour évoquer le piano mécanique d’un saloon poussiéreux. La parenté avec le solo « élisabéthain » de « In My Life » (1965) saute aux oreilles : dans les deux cas, Martin met son savoir-faire de studio au service d’un pastiche d’époque. Lennon lui-même, dans l’entretien de décembre 1970 pourtant si sévère pour son ancien producteur, citera précisément ce genre d’intervention — le piano de « In My Life », les cordes traduites pour Paul — comme la vraie contribution de Martin aux Beatles première manière : un traducteur, disait-il, entre les idées des musiciens et le langage des studios. « Rocky Raccoon » est l’une des dernières fois où cette fonction-là s’exerce à l’ancienne, pour le pur plaisir du déguisement sonore.

Le dernier harmonica de John Lennon

Et puis il y a ce détail que même des connaisseurs chevronnés oublient, et qui donne à la chanson honnie de John une valeur patrimoniale inattendue : c’est John Lennon qui joue l’harmonica sur « Rocky Raccoon » — doublé d’un harmonium qui tapisse discrètement le fond du morceau. Or cet harmonica-là est, sauf découverte d’archive, la dernière apparition de l’instrument fétiche des débuts sur un enregistrement des Beatles. Songez au chemin parcouru : l’harmonica, c’est le son du premier single (« Love Me Do », 1962), de « Please Please Me », de « From Me to You », de « I Should Have Known Better » — la signature sonore de la Beatlemania naissante, l’astuce que John avait rapportée de Hambourg. Six ans plus tard, l’instrument fait ses adieux discrets au catalogue… dans une parodie de western de Paul McCartney, jouée par un John goguenard qui la reniera quatre ans plus tard. L’histoire des Beatles est pleine de ces ironies de détail, mais celle-ci est particulièrement savoureuse : la chanson que Lennon désavouait porte sa dernière trace d’harmonica — son ultime clin d’œil au son de 1963.

Le reste de l’instrumentation confirme l’esprit de veillée : McCartney au chant et à la guitare acoustique jouée en fingerpicking — la technique apprise de Donovan à Rishikesh, refermant élégamment la boucle indienne —, Ringo Starr aux balais, une basse discrète, et les chœurs des compères dans les derniers refrains. Pas de guitare électrique, pas d’orchestre, pas d’effets : à l’échelle du double blanc et de ses trente titres, « Rocky Raccoon » appartient à la famille acoustique et artisanale, celle de « Blackbird », « I Will » ou « Julia » — la famille née des guitares de l’ashram.

Le double blanc, ou l’album des quatre solistes

Publié le 22 novembre 1968, The Beatles — que le monde entier appellera le « White Album » — est un paradoxe discographique : le disque le plus vendu du groupe est aussi celui où le groupe, en tant que collectif, existe le moins. Trente chansons, quatre univers : les morceaux y sont de plus en plus souvent enregistrés par leur auteur avec l’aide des autres — quand ce n’est pas sans eux. Lennon en donnera la description la plus célèbre dans l’entretien de décembre 1970 : à l’entendre, la rupture du groupe date de la mort de Brian Epstein, et le double album en fut la première manifestation discographique — chacun y faisant, disait-il, ses propres chansons avec les trois autres en simple groupe d’accompagnement. Et d’ajouter, ce qui est plus rarement cité : qu’il avait aimé ça — cette liberté de chacun pour soi lui convenait mieux que la discipline de groupe.

« Rocky Raccoon » illustre à la perfection ce fonctionnement en archipel — mais version détendue. C’est une chanson de Paul, conçue par Paul, dirigée par Paul, où John et Ringo viennent en voisins prêter leurs services un soir d’août. Nul conflit ici, nulle prise de pouvoir : de toutes les chansons du double blanc, c’est l’une de celles dont l’enregistrement fut le plus paisible. Mais c’est précisément cette paix-là que Lennon récusera rétrospectivement : la coexistence pacifique de quatre solistes n’était plus, à ses yeux de 1970, qu’une fiction commerciale — le mot qu’il emploiera pour l’ensemble du mythe Beatles étant « rêve », et l’on sait ce qu’il en dit dans « God » : le rêve est terminé.

Ajoutons, pour être complet sur le contexte, que la séance du 15 août 1968 se situe à quinze jours d’un autre tournant : le 22 août, Ringo Starr, excédé par l’ambiance et par ses propres doutes, quitte le groupe pendant deux semaines — première défection de l’histoire des Beatles, colmatée à coups de télégrammes d’amour et de fleurs sur la batterie. Le double blanc est ce disque schizophrène : des chansons-vacances comme « Rocky Raccoon » y voisinent avec les pires tensions que le groupe ait connues jusqu’alors.

Décembre 1970 : pourquoi Lennon ne pouvait plus aimer « Rocky Raccoon »

Venons-en au cœur du dossier : l’entretien Rolling Stone dont la base virale extrait sa citation. Le 8 décembre 1970, dans un appartement new-yorkais, John Lennon s’assied face à Jann Wenner pour ce qui restera comme la confession la plus brutale de l’histoire du rock — des heures d’enregistrement, publiées en deux livraisons en janvier et février 1971, où l’ex-Beatle dynamite méthodiquement sa propre légende : les tournées comparées au Satyricon de Fellini, Paul accusé d’avoir piloté Let It Be à son seul profit, le mythe des « quatre parties d’une même personne » réduit en cendres, et cette sentence en forme d’épitaphe : le rêve est fini.

Pour comprendre la charge, il faut rappeler d’où parle Lennon ce jour-là. Il sort de quatre mois de thérapie primale chez le Dr Arthur Janov à Los Angeles — une méthode fondée sur la reviviscence des douleurs originelles, qui l’a ramené de force vers l’enfant abandonné de Liverpool. Il vient d’en tirer John Lennon/Plastic Ono Band, paru le 11 décembre 1970 : onze chansons nues, sans imagerie, sans métaphores, où il appelle sa mère morte, congédie Dieu et les Beatles, et se définit en héros de la classe ouvrière broyé par la machine. C’est l’album du grand nettoyage — et l’entretien Wenner en est le mode d’emploi parlé.

Première personne contre troisième personne : la ligne de fracture

Or que dit Lennon à Wenner, dans le passage précis que cite la base virale ? Que son nouvel album est ce qu’il a fait de mieux parce qu’il est vrai ; que ses seules chansons authentiques, dans tout le catalogue Beatles, furent celles écrites à la première personne, d’expérience vécue — il cite « Help! » et « Strawberry Fields Forever », il aurait pu ajouter « I’m a Loser » ou « In My Life » ; et qu’il n’a jamais aimé écrire des chansons à la troisième personne sur des gens vivant dans des appartements de béton — la flèche, transparente, vise les galeries de personnages de Paul, d’« Eleanor Rigby » à « Penny Lane ». Projeter son imagination dans une situation pour en tirer une jolie histoire : voilà ce que John, fin 1970, appelle du toc.

Relisez maintenant la fiche signalétique de « Rocky Raccoon » : une chanson à la troisième personne, sur un personnage inventé, dans un décor de fantaisie, écrite pour faire rire, sans un gramme de vécu. C’est très exactement, trait pour trait, la définition de ce que Lennon récuse — l’anti-« Mother » absolu. Lennon n’a pas besoin de nommer « Rocky Raccoon » dans l’entretien (et de fait, il ne la nomme pas : la chanson n’apparaît nulle part dans « Lennon Remembers ») ; elle est le cas d’école implicite de toute sa démonstration. Voilà pourquoi la base virale, en accolant la citation Rolling Stone au dossier « Rocky Raccoon », ne trahit pas l’esprit de Lennon même si elle bricole la lettre : le passage sur les chansons « écrites d’expérience » est bel et bien la clé philosophique de son mépris pour le western de Paul.

Il faut pourtant garder la tête froide et rappeler ce que cette doctrine de 1970 a de reconstruit. Car le John Lennon historique n’a jamais été le puriste autobiographique qu’il prétend alors avoir toujours été. C’est lui qui a écrit « Nowhere Man » (troisième personne, même s’il dira l’avoir écrite sur lui-même), « Being for the Benefit of Mr. Kite! » (troisième personne, décalquée d’une affiche de cirque), « Bungalow Bill » (troisième personne, et un western parodique lui aussi, composé au même moment et dans le même ashram que « Rocky Raccoon » !). La frontière entre les deux auteurs n’a jamais été étanche ; elle est devenue un mur dans le discours rétrospectif de John parce qu’en 1970, il avait besoin de ce mur pour exister hors des Beatles. « Rocky Raccoon » n’est pas seulement une chanson que John n’aimait pas : c’est une chanson dont il avait besoin de ne pas l’aimer — la preuve à charge idéale dans le procès qu’il instruisait alors contre son passé.

« Bungalow Bill », le western de John : l’expérience contre la fiction

L’argument mérite qu’on s’y arrête, car il est l’un des plus éclairants qui soient sur la différence réelle entre les deux hommes. Au même moment, dans le même ashram, John Lennon écrit lui aussi sa parodie de chasseur : « The Continuing Story of Bungalow Bill », comptine féroce sur un pensionnaire du stage parti chasser le tigre entre deux séances de méditation. Deux westerns de poche sur le même album, nés à quelques semaines et quelques mètres d’écart. Mais tout les oppose : le Bill de John est une personne réelle, croisée à Rishikesh, épinglée pour de vrai — la chanson est une caricature d’après nature, cruelle, morale, ancrée dans l’expérience du moment. Le Rocky de Paul est un pur être de fiction, sans modèle, sans cible, sans morale — un jouet. Même quand John fait de la troisième personne, c’est du journalisme vachard ; même quand Paul invente, c’est du cinéma. L’un règle des comptes, l’autre monte un spectacle. Toute la dispute de 1970-1971 est déjà contenue dans ce face-à-face de deux cow-boys de pacotille sur les deux faces du même disque.

Ce que John reprochait à Paul — et ce qu’il ne lui reprochait pas

Dernier étage de la fusée : replacer la pique anti-« Rocky Raccoon » dans le contentieux global. L’entretien de décembre 1970 déborde de griefs contre McCartney — le film Let It Be « monté par Paul pour Paul », la sensation d’avoir été réduit, avec George, au rang de musiciens d’accompagnement de Paul après la mort d’Epstein, l’album McCartney jugé indigent, la bataille Klein-Eastman. Mais il faut lire l’entretien en entier pour voir ce que la légende noire oublie : Lennon y répète aussi que Paul est capable de grandes choses, qu’il fut un partenaire d’écriture génial (le récit de la fabrication de « A Day in the Life » à deux est l’un des plus beaux passages du texte), que « Hey Jude » valait bien le sacrifice de « Revolution » en face A. La sévérité de John est celle d’un amoureux déçu, pas d’un ennemi : il le dira lui-même dans ce même entretien, incapable de leur pardonner et incapable de cesser de les aimer.

Le mépris pour « Rocky Raccoon » relève exactement de ce registre : c’est le dédain d’un frère aîné pour ce qu’il considère comme les gamineries de son cadet — la face « music-hall » de Paul, celle des chansons pour grand-mères qu’il raillera nommément à propos d’autres titres du double blanc. Jamais, en revanche, Lennon n’a contesté le métier de la chose : il savait mieux que personne que fabriquer une saynète aussi efficace en trois accords relève d’un artisanat que très peu de gens maîtrisent. Sa pique de 1980 à David Sheff — tout ce mal pour une Bible des Gideons — est un haussement d’épaules, pas une exécution : comparée aux volées de bois vert qu’il réserve la même année à d’autres chansons de Paul, « Rocky Raccoon » s’en tire avec une chiquenaude.

Paul défend son western

Et McCartney, dans tout cela ? Fidèle à sa ligne de toujours, il n’a jamais renié sa créature — il a même toujours revendiqué, avec une pointe de défi, le droit à la légèreté que John lui contestait. À Barry Miles, il décrira « Rocky Raccoon » comme un exercice de style pleinement assumé : partir d’un cliché, le pousser à la parodie, tenir le ton comique de bout en bout, s’offrir le plaisir d’écrire des dialogues — bref, faire son cinéma, au sens propre. La formule que la base virale traduit maladroitement (« très bien mon style ») dit en réalité ceci : c’est une chanson tout à fait dans sa manière, et il en est content.

Sur le fond du procès en frivolité, Paul a développé au fil des décennies une ligne de défense constante, que l’on retrouve d’Anthology à ses entretiens récents : oui, il aime les chansons-personnages, les histoires, les pastiches ; non, ce n’est pas moins « vrai » que l’autobiographie — c’est une autre tradition, celle du music-hall, de Fred Astaire et des chansons de son père, dans laquelle il a grandi à Liverpool autant que John a grandi dans la colère. Et d’ajouter, l’âge venant, un argument qui touche juste : la fantaisie aussi était une part de John — l’homme des livres de nonsense, de « I Am the Walrus » et des jeux de mots — et le John de 1970-71, dans sa rage de vérité nue, réécrivait sa propre histoire autant que celle des Beatles. Les historiens donnent aujourd’hui largement raison à cette lecture : le Lennon de « Lennon Remembers » est une source capitale mais partiale, un homme en pleine thérapie qui brûlait ce qu’il avait adoré — et qui, du reste, désavouera lui-même une partie de ses outrances dans les années suivantes, jusqu’à retrouver dans les années Double Fantasy un rapport apaisé, souvent tendre, à la mémoire de son ancien partenaire.

Notons enfin, pour l’anecdote scénique : contrairement à « Blackbird » ou « I Will », piliers des concerts de McCartney, « Rocky Raccoon » n’a pratiquement jamais eu les honneurs de la scène — tout au plus quelques apparitions fugitives en répétition ou en soundcheck au fil des tournées. Comme si Paul lui-même rangeait son western dans la catégorie des plaisirs de studio : un numéro d’acteur gravé une fois pour toutes un soir d’août 1968, et qu’il serait vain de rejouer.

Réception et postérité d’une chanson « mineure »

À sa sortie, noyée dans les trente titres du double blanc, « Rocky Raccoon » suscite des réactions à l’image de sa nature : les uns saluent le charme et l’humour du numéro, les autres y voient l’exemple même du remplissage qu’un album simple aurait élagué — le débat « le double blanc aurait-il dû être un simple ? » naît dès 1968, George Martin lui-même ayant plaidé pour un disque resserré, et « Rocky Raccoon » figure depuis un demi-siècle sur toutes les listes des candidats à la coupe établies par les partisans du simple. Ses défenseurs répliquent invariablement que c’est précisément ce foisonnement baroque — la coexistence d’un « Helter Skelter » et d’un « Rocky Raccoon » à quelques sillons d’écart — qui fait du double blanc ce qu’il est : le portrait éclaté d’un groupe aux quatre visages, où les « petites » chansons sont les respirations sans lesquelles les grandes étoufferaient.

La postérité a plutôt souri au raton laveur. La chanson est devenue un petit classique des guitaristes folk (son fingerpicking est un exercice d’école), un favori discret de nombreux musiciens country — l’Amérique a toujours entendu avec tendresse cette parodie affectueuse d’elle-même écrite par un Anglais de vingt-six ans qui n’avait alors du Dakota qu’une connaissance de cinéphile. Côté reprises, on retiendra notamment celle, habitée, du folksinger new-yorkais Richie Havens — le même dont Lennon, dans l’entretien de décembre 1970, louait au détour d’une phrase le jeu de guitare étrange et funky : petit chassé-croisé savoureux de plus entre la chanson et son détracteur. Et les amateurs de bizarreries live citeront la performance du groupe Phish qui, pour Halloween 1994, interpréta le double album blanc en intégralité sur scène, « Rocky Raccoon » compris — consécration paradoxale pour une chanson que son propre co-signataire jugeait indigne du canon.

Dernier signe de vitalité : à chaque anniversaire du double blanc — le cinquantenaire de 2018 et sa réédition Giles Martin en tête —, la chanson refait surface dans les classements de titres commentés, généralement flanquée de la citation apocryphe de Lennon qui nous occupe. Les esquisses et prises alternatives publiées à cette occasion (dont la version d’Anthology 3, avec ses paroles improvisées et son fou rire rentré) ont d’ailleurs offert aux fans le plus beau des contre-arguments : on y entend un groupe qui s’amuse, et un John parfaitement à son affaire. La chanson que Lennon « remerciait Dieu » de ne pas avoir écrite est aussi l’une de celles où on l’entend le plus clairement prendre du bon temps.

Ce que « Rocky Raccoon » dit du duo Lennon-McCartney

Reste à tirer la morale de cette petite affaire, car elle dépasse largement le cas d’une ballade parodique. « Rocky Raccoon » est devenue, dans la mémoire collective des fans, une pièce à conviction du grand procès Lennon-McCartney — le procès de la « profondeur » contre la « légèreté », instruit par John lui-même fin 1970 et rejoué depuis un demi-siècle par chaque génération de commentateurs. La citation virale qui motive cet article en est le dernier avatar : elle prospère parce qu’elle flatte une lecture binaire et confortable — John le vrai, Paul le joli.

Or tout ce que l’on sait aujourd’hui — et cet article a essayé de le montrer pièces en main — plaide pour une lecture plus fine. Un : la chanson est née dans le rire partagé, John compris, sur un toit de Rishikesh. Deux : John y a apporté, de bonne grâce, le dernier harmonica de l’histoire des Beatles. Trois : son désaveu date d’après la rupture, au moment précis où il avait un besoin vital de renier tout ce qui, dans les Beatles, n’était pas lui. Quatre : la doctrine au nom de laquelle il la condamnait — seule vaut la chanson d’expérience — est une reconstruction de 1970 que sa propre œuvre dément en partie. Cinq : la formule assassine qui circule (« il remerciait Dieu ») est une broderie de fan-press sans source vérifiable, dérivée de deux piques réelles mais plus mesurées.

Ce qui reste, une fois la légende remise à sa place, c’est peut-être ceci : les Beatles ont été le seul groupe au monde capable de loger sur un même disque « Julia » — la chanson la plus nue que John ait jamais écrite, adressée à sa mère morte — et « Rocky Raccoon », le western de poche le plus gratuit que Paul ait jamais inventé. La tension entre ces deux pôles, que John a fini par vivre comme une guerre, fut d’abord et pendant dix ans une complémentarité miraculeuse : la vérité de l’un donnait du poids aux fantaisies de l’autre, et les fantaisies de l’autre donnaient de l’air aux vérités de l’un. Le jour où chacun n’a plus voulu être que soi, il n’y a plus eu de Beatles — il y a eu, la même semaine de décembre 1970, un album de John qui congédiait Dieu et un entretien de John qui congédiait Paul. Rocky, lui, est toujours dans sa chambre d’hôtel, sa Bible à portée de main, à attendre la revanche. À sa manière de personnage de fiction, il aura survécu à tout le monde.

Guide d’écoute : trois versions pour faire le tour du raton laveur

Pour l’auditeur qui voudrait vérifier tout ce qui précède à l’oreille, trois enregistrements officiels balisent le dossier.

La version canonique (1968). Celle du double blanc, face 1, entre « Wild Honey Pie » et « Don’t Pass Me By ». Points d’écoute recommandés : l’introduction parlée et son accent de composition, qui change subtilement de registre entre le boniment de conteur et la voix chantée ; l’entrée de l’harmonica de Lennon, discret d’abord, puis franchement mis en avant ; le chorus de piano bastringue de George Martin, dont le son « mécanique » est un petit chef-d’œuvre de maquillage sonore ; et les chœurs goguenards du dernier tiers, seuls vestiges du chant collectif à l’ancienne. Écoutée au casque, la version révèle aussi le tapis d’harmonium qui épaissit imperceptiblement le fond à partir du milieu du morceau.

L’esquisse d’Anthology 3 (1996). Une prise antérieure de la même soirée du 15 août 1968, précieuse à double titre. D’abord parce qu’on y entend la chanson en chantier : Paul y improvise des paroles de remplacement, bute sur un vers, repart — le western s’écrit encore en marchant. Ensuite et surtout pour l’ambiance : les rires sont audibles, l’accent dérape, et l’on saisit sur le vif ce que fut cette séance — un moment de détente au milieu de l’été le plus tendu de l’histoire du groupe. Quiconque veut opposer une pièce sonore à la légende du Lennon excédé par la chanson commencera par là.

L’esquisse de Rishikesh et les prises de 2018. L’édition du cinquantenaire du double blanc (2018, mixée par Giles Martin) a exhumé d’une part les démos dites « d’Esher » — enregistrées chez George Harrison en mai 1968 au retour d’Inde, où « Rocky Raccoon » apparaît dans son jus acoustique, à peine sortie du toit de l’ashram — et d’autre part des prises de studio alternatives. La démo d’Esher est le chaînon manquant idéal : on y entend la chanson telle que John et Donovan l’ont vue naître, fingerpicking en avant, avant tout habillage. C’est aussi, pour l’oreille moderne, la version qui vieillit le mieux : débarrassé de son déguisement de saloon, le western de Paul redevient ce qu’il fut d’abord — une chanson de toit-terrasse, écrite pour faire rire deux amis.

FAQ : « Rocky Raccoon » en dix questions

Qui a écrit « Rocky Raccoon » ?
Paul McCartney, seul pour l’essentiel, à Rishikesh (Inde) au printemps 1968, lors du séjour des Beatles auprès du Maharishi. La chanson s’est ébauchée sur un toit de l’ashram en présence de John Lennon et de Donovan, qui ont participé à l’improvisation initiale. Elle est créditée Lennon-McCartney, comme toutes les chansons du tandem.

John Lennon a-t-il vraiment dit qu’il « remerciait Dieu » de ne pas l’avoir écrite ?
Pas sous cette forme, en l’état des sources. Les deux déclarations vérifiables de Lennon sont son verdict lapidaire de 1972 pour Hit Parader (c’est du Paul, et cela s’entend) et sa pique de 1980 à David Sheff pour Playboy (l’imagine-t-on se donner tant de mal pour une histoire de Bible des Gideons ?). La formule « remercié Dieu » est une reformulation de la presse de fans, fidèle à l’esprit, pas à la lettre.

De quand date l’interview Rolling Stone citée dans les posts viraux ?
L’entretien de John Lennon avec Jann Wenner a été réalisé le 8 décembre 1970 à New York et publié en deux parties les 21 janvier et 4 février 1971, puis en livre sous le titre Lennon Remembers. Lennon y oppose ses chansons « écrites d’expérience » (« Help! », « Strawberry Fields Forever ») aux chansons-récits, mais n’y mentionne jamais « Rocky Raccoon » nommément.

Que raconte la chanson ?
Les mésaventures de Rocky Raccoon, jeune homme des Black Hills du Dakota : quitté par sa fiancée (la fille aux trois noms — Magill, dite Lil, connue comme Nancy), il provoque son rival Dan en duel, se fait tirer dessus, est rafistolé par un médecin ivre de gin, et trouve dans sa chambre d’hôtel une Bible déposée par les Gideons, promesse ironique de renaissance.

Qui joue quoi sur l’enregistrement ?
Paul McCartney : chant et guitare acoustique en fingerpicking ; John Lennon : harmonica et harmonium ; Ringo Starr : batterie aux balais ; George Martin : le solo de piano façon saloon. La chanson a été enregistrée le 15 août 1968 au studio 2 d’Abbey Road.

Pourquoi le détail de l’harmonica est-il important ?
Parce que c’est, sauf découverte contraire, la dernière fois que l’harmonica — l’instrument signature des premiers Beatles, de « Love Me Do » à « I Should Have Known Better » — apparaît sur un enregistrement du groupe. Et il est joué par John Lennon, sur une chanson qu’il désavouera ensuite.

Pourquoi la chanson s’est-elle d’abord appelée « Rocky Sassoon » ?
C’était le premier nom du héros ; McCartney l’a changé en « Raccoon » (raton laveur), jugeant que cela sonnait davantage cow-boy — clin d’œil aux toques de trappeur à la Davy Crockett — et servait mieux la parodie.

Qu’est-ce que la « Bible des Gideons » ?
Les bibles gratuites que l’association évangélique Gideons International dépose depuis 1908 dans les chambres d’hôtel. La chanson joue sur un quiproquo : « Gideon » y devient un personnage, mystérieux voyageur qui aurait laissé son livre avant de repartir.

Existe-t-il des versions alternatives officielles ?
Oui : une prise alternative avec paroles improvisées sur Anthology 3 (1996), la démo acoustique d’Esher (mai 1968) et des prises de studio inédites dans l’édition du cinquantenaire du double blanc (2018).

Paul McCartney la joue-t-il en concert ?
Pratiquement jamais : contrairement à « Blackbird » ou « I Will », « Rocky Raccoon » est restée une pièce de studio, en dehors de rares apparitions en répétition ou en soundcheck.

Glossaire

Double album blanc (« White Album ») : The Beatles, double 33 tours paru le 22 novembre 1968, à la pochette blanche signée Richard Hamilton ; trente chansons largement écrites à Rishikesh, enregistrées dans un climat de tensions croissantes.

Rishikesh : ville sainte du nord de l’Inde où les Beatles séjournèrent de février à avril 1968 à l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi ; période d’écriture la plus prolifique de leur carrière.

Fingerpicking : technique de jeu en arpèges aux doigts, enseignée à Lennon et McCartney par Donovan à Rishikesh ; on l’entend sur « Rocky Raccoon », « Blackbird », « Dear Prudence » ou « Julia ».

Démos d’Esher : maquettes acoustiques enregistrées en mai 1968 chez George Harrison (Kinfauns, Esher) au retour d’Inde ; publiées officiellement dans l’édition 2018 du double blanc.

« Lennon Remembers » : titre donné au grand entretien de John Lennon avec Jann Wenner (réalisé le 8 décembre 1970, publié en janvier-février 1971 dans Rolling Stone, puis en volume) ; règlement de comptes fondateur avec le mythe des Beatles.

Thérapie primale : méthode du Dr Arthur Janov, suivie par John Lennon et Yoko Ono de juin à septembre 1970 à Los Angeles ; elle irrigue l’album John Lennon/Plastic Ono Band et le ton de l’entretien Rolling Stone.

Hit Parader (1972) : magazine américain dans lequel Lennon attribua, chanson par chanson, la paternité réelle des titres du catalogue Lennon-McCartney.

Gideons International : association évangélique américaine fondée en 1899, qui distribue des bibles gratuites, notamment dans les chambres d’hôtel — accessoire central de la chanson.

Chronologie

  • Février-avril 1968 : séjour des Beatles à Rishikesh ; « Rocky Raccoon » (d’abord « Rocky Sassoon ») s’ébauche sur un toit de l’ashram avec John Lennon et Donovan.
  • Mai 1968 : démo acoustique de la chanson chez George Harrison à Esher, parmi la vingtaine de maquettes du futur double album.
  • 30 mai 1968 : début des sessions du double blanc à Abbey Road.
  • 15 août 1968 : enregistrement de « Rocky Raccoon » au studio 2 d’Abbey Road (prises successives, surimpressions le soir même ; piano de George Martin, harmonica de John Lennon).
  • 22 août 1968 : Ringo Starr quitte temporairement le groupe pendant deux semaines.
  • 22 novembre 1968 : sortie de The Beatles (double album blanc).
  • Juin-septembre 1970 : thérapie primale de John Lennon chez Arthur Janov à Los Angeles.
  • 8 décembre 1970 : entretien-fleuve de Lennon avec Jann Wenner à New York ; il y oppose les chansons « d’expérience » aux chansons-récits.
  • 11 décembre 1970 : sortie de John Lennon/Plastic Ono Band.
  • 21 janvier et 4 février 1971 : publication de l’entretien dans Rolling Stone (« Lennon Remembers »).
  • 1972 : dans Hit Parader, Lennon expédie « Rocky Raccoon » d’un verdict lapidaire (c’est du Paul, on aurait pu s’en douter).
  • Septembre 1980 : entretiens avec David Sheff pour Playboy ; nouvelle pique de Lennon sur la Bible des Gideons.
  • 1996 : parution d’une prise alternative sur Anthology 3.
  • 1997 : dans Many Years From Now (Barry Miles), McCartney détaille la genèse de la chanson et son intention parodique.
  • Novembre 2018 : édition du cinquantenaire du double blanc (démos d’Esher et prises inédites).
  • 21 juillet 2026 : la citation apocryphe refait le tour des pages de fans — d’où le présent article.

Bibliographie et sources

  • Jann S. Wenner, Lennon Remembers, entretien des 8 décembre 1970 (Rolling Stone, 21 janvier et 4 février 1971 ; en volume, Straight Arrow Books, 1971) — source du passage sur les chansons « écrites d’expérience », transcription complète consultée pour cet article.
  • David Sheff, All We Are Saying: The Last Major Interview with John Lennon and Yoko Ono, Playboy Press/St. Martin’s, 1981 — le commentaire chanson par chanson de septembre 1980, dont la pique sur la Bible des Gideons.
  • « Lennon on Lennon-McCartney », Hit Parader, 1972 — l’attribution chanson par chanson du catalogue, et le verdict lapidaire sur « Rocky Raccoon ».
  • Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Secker & Warburg, 1997 — genèse à Rishikesh, « Rocky Sassoon », l’intention parodique, Magill/Lil/Nancy.
  • Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, Hamlyn, 1988 — la séance du 15 août 1968, distribution instrumentale.
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head, Fourth Estate, 1994 — analyse critique du titre et du débat « double contre simple ».
  • The Beatles, Anthology, Chronicle Books, 2000 — le séjour à Rishikesh, Donovan et le fingerpicking, le climat des sessions de 1968.
  • Livrets de The Beatles (White Album) — 50th Anniversary Edition (Apple/UMG, 2018) — démos d’Esher et prises alternatives.

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