J’avoue avoir abordé ce roman avec un a priori favorable. D’abord parce que j’avais beaucoup aimé « Le Secret de Jeanne » et adoré « Billie Pretty a disparu », qui demeure pour moi le meilleur roman de l’autrice. Ensuite parce que j’adore cette couverture, qui attire immédiatement le regard. Avec « Selon Barbara », Sophie Astrabie livre un récit ambitieux où enquête familiale, drame intime et réflexion sociale s’entrelacent avec une remarquable fluidité.
En 1976, à Marseille, la vie de Barbara Vanier bascule lors d’une nuit d’été marquée par un drame dont les conséquences se feront sentir pendant plusieurs décennies. À l’époque, sa jeune sœur Nathalie, quinze ans plus jeune qu’elle, est incapable de comprendre tout ce qui se joue. Trente ans plus tard, devenue chroniqueuse judiciaire, Nathalie décide de rouvrir cette affaire jamais véritablement résolue. Guidée par des archives incomplètes, des fragments de journaux intimes et des indices laissés dans l’ombre, elle entreprend une quête qui la mènera bien au-delà des apparences, de Marseille jusqu’à l’île de Sein. Plus qu’une enquête, c’est une plongée dans les secrets familiaux, les renoncements et les vérités que l’on préfère parfois taire.
L’une des plus grandes réussites du roman réside dans sa peinture de la condition féminine au cours des années 1970. Sophie Astrabie rappelle avec finesse combien cette période, souvent perçue comme celle de l’émancipation, demeurait traversée de contradictions. Certes, les combats pour l’accès à la contraception, à l’avortement ou à une plus grande autonomie des femmes progressaient, mais les mentalités restaient profondément marquées par le poids d’une société patriarcale. Barbara, Françoise et Patricia incarnent chacune à leur manière ces femmes contraintes de négocier avec les limites imposées par leur époque, souvent au prix de sacrifices silencieux.
Le roman aborde également avec beaucoup de sensibilité les thèmes de la maternité, du désir ou du refus d’enfant, de la sororité et de la solidarité féminine. Derrière le mystère qui structure le récit, ce sont avant tout des femmes confrontées à des choix impossibles que l’on découvre. À cet égard, le livre trouve une résonance très contemporaine car il montre combien certaines interrogations d’hier continuent d’habiter notre présent.
Sur le plan narratif, Sophie Astrabie construit une intrigue en forme de puzzle. Témoignages, archives, carnets, souvenirs et changements de temporalité se combinent progressivement pour révéler une vérité plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord. Le mécanisme est habile et entretient efficacement le suspense. On tourne les pages avec l’envie constante de comprendre ce qui s’est réellement passé.
Pourtant, c’est aussi là que se situe, selon moi, la principale limite du roman. Cette architecture très construite, presque mécanique par moments, crée une certaine distance émotionnelle avec plusieurs personnages. Là où « Billie Pretty a disparu » m’avait permis d’entrer immédiatement dans l’intimité de ses protagonistes, « Selon Barbara » m’a laissé davantage à la porte de leurs émotions. Une construction certes brillante… mais qui tient malheureusement le lecteur à distance.
J’ai également été parfois gêné par l’accumulation de hasards qui permettent à l’intrigue d’avancer. Certaines rencontres, certaines coïncidences et certains enchaînements paraissent excessivement favorables à la résolution de l’enquête. Si ces éléments servent efficacement la narration, ils tendent également à fragiliser la crédibilité du récit et à atténuer l’impression de vraisemblance que le roman cherche pourtant souvent à installer.
Ces réserves n’enlèvent toutefois rien aux nombreuses qualités du livre. La plume de Sophie Astrabie demeure d’une grande élégance. Elle possède ce talent rare pour explorer les fragilités humaines sans jamais juger ses personnages. Son regard est à la fois tendre, lucide et profondément empathique. Quant à l’île de Sein, avec ses vents, son isolement et sa beauté brute, elle confère au roman une atmosphère singulière qui accompagne parfaitement la quête de vérité menée par Nathalie.
Sans atteindre pour moi la puissance émotionnelle de « Billie Pretty a disparu », « Selon Barbara » confirme le talent de Sophie Astrabie pour raconter les femmes, leurs combats invisibles et les conséquences parfois vertigineuses des choix les plus infimes. Porté par une intrigue captivante, une réflexion pertinente sur la condition féminine des années 1970 et une écriture toujours aussi délicate, ce roman séduira les lecteurs qui aiment les secrets de famille, les enquêtes intimistes et les récits où le destin se joue dans les détails.
Selon Barbara, Sophie Astrabie, Flammarion, 368 p., 22,00 €
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