Comme beaucoup de lecteurs, j’avais suivi l’affaire des viols de Mazan à travers les journaux télévisés et les nombreux articles consacrés à ce procès historique. J’éprouvais déjà un immense respect pour le courage de Gisèle Pelicot, tout en conservant une interrogation difficile à chasser : comment est-il possible de ne se rendre compte de rien pendant tant d’années ? C’est précisément avec cette même incompréhension face aux événements que Gisèle Pelicot entame ce récit et entreprend un patient travail de compréhension, de reconstruction et de transmission.
Mariée depuis près de cinquante ans à l’homme qu’elle croyait connaître, Gisèle Pelicot voit son existence voler en éclats lorsqu’une enquête policière révèle que son époux la droguait à son insu depuis des années et organisait les viols qu’elle subissait alors dans un état d’inconscience totale. Dans ce récit écrit avec Judith Perrignon, elle revient sur cette découverte inimaginable, sur l’enquête, sur le procès de Mazan devenu symbole mondial de la lutte contre les violences sexuelles, mais aussi sur son enfance, sa vie familiale, ses joies et ses blessures. Plus qu’un récit du procès, le livre raconte le chemin parcouru par une femme qui refuse d’être réduite à son statut de victime et qui cherche à retrouver une place dans sa propre existence.
La première qualité du livre réside certainement dans ce qu’il choisit de ne pas être. Ceux qui s’attendent à un document sensationnaliste ou à une accumulation de détails sordides risquent d’être surpris. Gisèle Pelicot et Judith Perrignon privilégient une approche pudique, sobre et profondément humaine. Les faits sont présents, bien sûr, mais jamais instrumentalisés. Le texte refuse le voyeurisme et se concentre sur ce qui importe réellement : comprendre comment continuer à vivre après l’effondrement.
La construction du récit se révèle particulièrement efficace. Les souvenirs d’enfance, les moments heureux du couple, les révélations de l’enquête et le déroulement du procès s’entrelacent dans un mouvement constant entre passé et présent. Cette alternance permet de mieux mesurer l’ampleur du séisme vécu par l’autrice mais aussi la complexité des questions auxquelles elle tente de répondre. Comment concilier les souvenirs d’un homme aimé avec la réalité du prédateur ? Comment reconstruire sa mémoire lorsque celle-ci semble soudainement contaminée par le mensonge ?
Ce qui frappe le plus à la lecture, c’est sans doute le refus obstiné de Gisèle Pelicot de céder à la haine. Bien qu’elle soit devenue malgré elle une icône mondiale, elle demeure dans ces pages une femme profondément humaine, avec ses doutes, ses contradictions et ses fragilités. Son plus grand acte de courage ne réside peut-être pas uniquement dans le fait d’avoir survécu à l’épreuve. Il se trouve dans sa décision de rendre le procès public afin que « la honte change de camp ». Ce choix, dont elle décrit avec beaucoup de sincérité la lente maturation, transforme une tragédie personnelle en acte citoyen. Grâce à lui, les regards se détournent enfin des victimes pour se porter sur les agresseurs.
Le titre « Et la joie de vivre » pourrait sembler paradoxal au regard du sujet. Pourtant, il résume parfaitement l’essence du livre. Ce qui m’a particulièrement touché, c’est cette volonté constante d’aller vers la lumière. Malgré les trahisons, la douleur et les fractures familiales provoquées par l’affaire, l’autrice continue de croire à l’amour, à la possibilité du bonheur et à la beauté de certains souvenirs. Cette foi dans la vie constitue probablement la plus grande victoire des bourreaux qu’elle leur refuse.
« Et la joie de vivre » est donc bien davantage qu’un témoignage sur le procès de Mazan. C’est le récit bouleversant d’une femme qui refuse d’être définie par ce que d’autres lui ont fait subir. Derrière l’émotion et l’indignation qu’il suscite, ce livre impressionne surtout par sa dignité, sa lucidité et son extraordinaire foi dans la possibilité de se reconstruire. On referme ces pages avec une admiration immense pour Gisèle Pelicot. Non parce qu’elle serait une héroïne parfaite, mais parce qu’elle demeure profondément humaine. En donnant un visage à la résilience et en contribuant à faire changer la honte de camp, elle livre un témoignage nécessaire, poignant et profondément inspirant.
Je débordais déjà d’admiration pour Gisèle Pelicot lorsque je la voyais, lors des reportages télévisés, gravir les marches du tribunal sous les applaudissements d’une foule venue la soutenir et lui rendre hommage. Ces images avaient quelque chose de profondément marquant : une femme que l’on aurait pu imaginer anéantie avançait pourtant la tête haute, avec une dignité qui forçait le respect. Mais cette admiration a pris une tout autre dimension à la lecture de ce livre. Parce qu’entre ces images aperçues à la télévision et cette montée des marches vers le tribunal, il y a désormais tout ce que j’ai partagé avec elle au fil des pages : l’incompréhension lorsque son monde s’effondre, la découverte progressive de l’horreur, la trahison inimaginable de celui avec qui elle avait construit sa vie, les doutes, la colère, les blessures et l’immense effort nécessaire pour rester debout. Du coup, lorsque cette scène du procès est revenue dans le récit, je ne la regardais plus avec les yeux d’un simple spectateur. Je connaissais désormais le chemin parcouru pour arriver jusque-là. Et je dois bien avouer que j’avais les larmes aux yeux. Parce que cette femme qui avançait sous les applaudissements n’était plus seulement une figure médiatique ou un symbole. C’était une personne dont j’avais accompagné le parcours, une femme qui avait traversé l’indicible sans jamais renoncer à sa dignité.
Merci, Gisèle. Merci pour votre dignité. Merci pour votre courage. Merci d’avoir tenu debout lorsque tant de personnes se seraient effondrées. Merci pour votre combat. Merci d’avoir accepté d’exposer votre douleur au grand jour pour faire avancer la société. Merci d’avoir contribué à faire changer la honte de camp. Merci d’avoir donné un visage à la résilience. Merci, enfin, de rappeler que même après les pires tragédies, il demeure possible de choisir la lumière plutôt que l’obscurité. Cette leçon d’humanité est sans doute ce que l’on emporte de plus précieux après avoir refermé ce livre.
Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot avec Judith Perrignon, Flammarion, 320 p., 22,50 €.
Elles/ils en parlent également : Matatoune, Karine, Victoire, Ma bibliothèque bleue, Charge d’âme, MHF

