Avec « De là-haut » Amélie Antoine s’éloigne quelque peu du thriller psychologique et change donc légèrement de registre en proposant un roman intimiste centré sur une relation mère-fille profondément fracturée. L’autrice y aborde néanmoins plusieurs thèmes qui traversent l’ensemble de son œuvre, allant des blessures familiales aux non-dits, en passant par la solitude et ces moments où une vie entière semble pouvoir basculer à cause d’un choix, d’une maladresse ou d’une parole qui n’a jamais été prononcée.
Le roman invite à suivre les pas d’Adélie, qui a cinquante-trois ans et qui vit seule à Lyon. Ancienne maquilleuse, elle mène une existence discrète dont la principale passion est devenue Thomas Pesquet, dont elle suit avec ferveur les missions spatiales et les apparitions médiatiques. Sa fille Julia vit quant à elle à Biarritz, entourée de son mari et de ses deux petites filles. Entre les deux femmes, les liens se sont progressivement distendus jusqu’à devenir presque symboliques. Quelques appels convenus, de rares visites, beaucoup de rancœurs et encore davantage de malentendus. Lorsque Adélie est confrontée à une situation qui l’oblige à regarder l’avenir autrement, mère et fille vont être contraintes de se rapprocher. Peut-être pour la première fois de leur vie.
Ce qui frappe d’abord dans « De là-haut », c’est la finesse avec laquelle Amélie Antoine dissèque les mécanismes qui conduisent deux êtres qui s’aiment à ne plus parvenir à communiquer. Julia reproche à sa mère son égoïsme supposé, ses absences émotionnelles et certains choix du passé. Adélie, de son côté, ne comprend pas toujours l’intensité du ressentiment de sa fille et préfère éviter le conflit quitte à s’enfermer davantage dans le silence.
L’autrice excelle lorsqu’elle explore les zones grises des relations humaines. Il n’y a ici ni coupable désignée ni victime absolue. Chacune possède sa part de responsabilité, ses blessures et ses angles morts. Cette absence de manichéisme confère au roman une authenticité qui le rend particulièrement touchant. Comme souvent chez Amélie Antoine, les personnages apparaissent d’une grande justesse psychologique. Adélie, notamment, est une héroïne complexe et attachante, fantasque sans être caricaturale, profondément libre mais également terriblement seule. Son portrait résonne longtemps après la lecture.
Sans jamais sombrer dans le pathos, le roman aborde deux thèmes particulièrement sensibles : la solitude des personnes vieillissantes et le droit de choisir sa propre fin de vie. Adélie découvre que son avenir sera marqué par une maladie incurable et doit réfléchir à ce qu’elle est prête à accepter ou non. Ce questionnement est traité avec beaucoup de délicatesse. L’autrice ne cherche jamais à imposer une position idéologique mais invite plutôt le lecteur à réfléchir à la dignité, à l’autonomie et à la liberté individuelle lorsque le corps commence à trahir. Le sujet est difficile, parfois bouleversant, mais toujours abordé avec humanité. J’ai également apprécié la manière dont Amélie Antoine décrit la solitude urbaine. Adélie vit entourée de millions de personnes mais demeure profondément isolée. Cette réalité, souvent invisible, donne au roman une dimension sociale discrète mais pertinente.
En tant que lecteur appréciant particulièrement l’œuvre d’Amélie Antoine (« Raisons obscures », « Quand on n’a que l’humour », « Le bonheur l’emportera », « Le jour où », « Sans elle », « Pourquoi tu pleures? », « À poings fermés », « Ne vois-tu rien venir ? », « Un enfant sans histoire(s) »), je dois reconnaître avoir retrouvé ici tout ce qui fait la force de son écriture : une plume fluide, sensible et capable de susciter l’émotion sans artifices. La première moitié du roman est particulièrement réussie. L’alternance des points de vue fonctionne parfaitement et l’on tourne les pages avec le désir de comprendre ce qui a précisément conduit cette mère et cette fille à s’éloigner à ce point. Même si j’avais assez rapidement deviné le principal retournement de situation qui intervient au milieu du récit et que cela a légèrement diminué l’effet de surprise recherché, cela n’a aucunement gâché mon plaisir de lecture.
Mes réserves concernent davantage la seconde partie du roman. Une fois les principaux enjeux installés, le récit me semble parfois tourner en rond et perdre un peu de l’intensité qui caractérisait son début. Certains échanges ou réflexions paraissent alors plus répétitifs et, même si je le suis avec plaisir sur Instagram, l’omniprésence de Thomas Pesquet devient un peu « too much » au fil des pages. Je comprends parfaitement la fonction symbolique du personnage dans la construction d’Adélie et que cela permet de prendre de la hauteur pour mieux regarder sa vie, mais ces nombreuses références qui viennent initialement enrichir le récit, finissent néanmoins parfois par alourdir la narration.
Malgré ces quelques réserves, « De là-haut » reste un très beau roman, profondément humain et sincère. Amélie Antoine y démontre une nouvelle fois son talent pour explorer les fragilités de l’âme humaine et les blessures familiales avec une sensibilité rare. Si la seconde moitié m’a légèrement moins convaincu que l’excellente première partie, l’émotion demeure intacte et certains passages touchent avec une justesse remarquable.
Un roman qui parlera à tous ceux qui se sont déjà demandé combien d’histoires d’amour, familiales ou non, se brisent moins par manque de sentiments que par manque de mots.
De là-haut, Amélie Antoine, Le Muscadier, 400 p., 21,90 €.

