Évitant de lire les quatrièmes de couverture afin de me laisser surprendre par le contenu des récits et ne connaissant pas l’histoire de Frédéric Pommier (vu que j’ai la chance de ne pas être Français), je n’ai cependant mis que quelques pages pour interrompre cette lecture, relever la tête en pensant… « mais comment je fais pour à chaque fois tomber sur des lectures pareilles ? »… puis de me dire que la littérature est forcément une sorte de miroir de la société et que vu l’état du monde actuel, il était logique d’être régulièrement confronté à des récits parlant de sujets que l’on préférerait éviter. Mais, pas de chance pour nous lecteurs, car on vit malheureusement au sein d’une société où des hommes politiques et autres peuvent impunément abuser d’enfants, que ce soit sur une île ou ailleurs, et… lorsque quelqu’un trouve enfin le courage de dénoncer ces faits, le chemin vers la reconnaissance et la justice ressemble souvent à un parcours d’obstacles. Et oui… droit à la défense, présomption d’innocence, plainte pour diffamation, prescription… les règles du « jeu » sont ce qu’elles sont. Et pourtant, en refermant ce livre les larmes aux yeux et débordant de colère, je peux vous assurer que j’ai eu la certitude de ne pas avoir lu une p***** de fiction, mais le témoignage d’un enfant abusé et détruit, dont la dépouille gît désormais dans un corps d’adulte meurtri. Un homme dont il faut saluer l’immense courage de partager cette histoire qui n’aurait jamais dû exister, mais qui est malheureusement bel et bien la sienne.
Journaliste à France Inter, Frédéric Pommier livre donc avec « Derrière les arbres » un récit autobiographique consacré aux violences sexuelles qu’il a subies entre l’âge de quatre et sept ans. Construit comme une tragédie en cinq actes, l’ouvrage revient sur plus de quarante années marquées par le silence, l’amnésie traumatique, les comportements de survie et, finalement, la nécessité de comprendre puis de raconter.
Ce livre qui arrache progressivement les mots du silence s’ouvre sur l’enfance volée d’un petit garçon confronté à plusieurs prédateurs. Incapable de mettre des mots sur ce qu’il subit, il enfouit les événements dans une mémoire qui semble les effacer sans jamais en faire disparaître toutes les traces. Les années passent, l’adolescence puis l’âge adulte s’installent, avec leurs excès, leurs blessures invisibles et leurs tentatives maladroites de reprendre possession d’un corps qui ne lui appartient plus vraiment. Lorsqu’un événement fait resurgir les souvenirs enfouis, commence alors une lente et douloureuse quête de vérité. Comment reconstruire son histoire lorsque des pans entiers de son existence ont été engloutis dans le silence ? Comment faire entendre la voix de l’enfant que personne n’a protégé ? C’est à ces questions que Frédéric Pommier tente de répondre au fil d’un récit aussi bouleversant que nécessaire.
Ce qui frappe d’emblée dans « Derrière les arbres », c’est la violence du sujet. Les premières pages sont particulièrement éprouvantes et certaines scènes sont difficiles à lire. Non parce qu’elles chercheraient à provoquer ou à choquer gratuitement, mais parce qu’elles donnent à voir l’insupportable dans toute sa brutalité. Pourtant, réduire ce livre à un simple témoignage sur les violences subies serait profondément injuste. Ce qui m’a le plus marqué, c’est la manière dont Frédéric Pommier montre les conséquences du traumatisme sur l’ensemble d’une vie. L’amnésie traumatique, les comportements à risque, les difficultés relationnelles, le rapport complexe au corps et à la sexualité… tout cela est exploré avec une sincérité désarmante.
La construction en cinq actes apporte également une réelle dimension littéraire au récit. L’auteur passe progressivement de « le garçon » à « Frédéric », puis enfin à « je », comme si retrouver sa voix constituait déjà une victoire sur ceux qui avaient tenté de la lui voler. Cette évolution narrative symbolise magnifiquement le chemin de reconstruction parcouru. Une chronique de la destruction… mais aussi de la reconstruction…
L’écriture, quant à elle, impressionne par sa justesse. Jamais démonstratif, jamais larmoyant, Frédéric Pommier trouve les mots pour raconter l’indicible. Une retenue qui rend souvent les passages les plus douloureux encore plus percutants. Les passages consacrés à la sexualité de l’auteur à l’âge adulte suscitent inévitablement un certain malaise, mais je ne les ai néanmoins jamais perçus comme gratuits. Ils participent à la compréhension d’un parcours de vie dont les blessures ont profondément influencé le rapport au corps, au désir et aux autres. Il faut donc saluer cette volonté de ne rien cacher d’une réalité complexe de la part de ce père de famille qui sait pertinemment que ses enfants liront un jour ces passages pas forcément faciles à partager.
Mais au-delà du malaise, du désarroi et de l’indignation, ce qui demeure après la lecture, c’est avant tout l’immense courage de Frédéric Pommier. Le courage de remuer quarante années de souffrance. Le courage de faire revenir à la surface des souvenirs que beaucoup auraient préféré laisser enfouis. Le courage, enfin, d’exposer publiquement sa vulnérabilité pour donner une voix à tous ceux qui ne peuvent ou ne savent pas encore parler.
Et c’est peut-être là que réside la véritable force du livre… dans cette conviction que la reconstruction reste possible, même après les blessures les plus profondes. Non, « Derrière les arbres » n’offre pas de miracle ni de guérison totale. Mais il montre qu’il existe un chemin pour sortir de la nuit, aussi long, douloureux et imparfait soit-il.
Certaines lectures divertissent. D’autres bouleversent. « Derrière les arbres » appartient clairement à cette seconde catégorie. C’est un livre difficile, parfois insoutenable, qui suscite la colère, la tristesse et l’incompréhension. Mais c’est aussi un texte profondément humain qui nous rappelle que derrière les statistiques, les faits divers et les procès médiatisés se cachent des vies brisées qui continuent de chercher la lumière.
Je referme donc ce livre en colère et profondément bouleversé, mais également impressionné par le courage de l’auteur. Car derrière ces pages se tient un homme qui a accepté de rouvrir ses blessures pour donner une voix à tous ceux qui n’osent pas encore parler. Merci, Frédéric Pommier, pour ce témoignage d’une sincérité désarmante, pour ce courage exceptionnel et pour avoir donné une voix à l’enfant que l’on a tenté de réduire au silence.
Derrière les arbres, Frédéric Pommier, Flammarion, 336 p., 21,50 €
Elles/ils en parlent également : Astrid, Charge d’âme

