Ah que cela fait du bien !
Après avoir lu le dernier roman de Frédéric Pommier (« Derrière les arbres ») et le témoignage poignant de Gisèle Pelicot (« Et la joie de vivre »), cela fait plaisir de retrouver de la beauté et de l’innocence… même lorsque celles-ci prennent racine dans la solitude, le grand âge et les blessures que la vie laisse derrière elle.
Avec « Lupita », Marie-Sabine Roger livre en effet une nouvelle fois un roman profondément humain, délicatement poétique et peuplé de personnages que l’on quitte à regret. L’autrice de « Dernière visite à ma mère » explore ici la vieillesse, la transmission et les liens que l’on choisit, avec une sensibilité qui évite toujours le sentimentalisme facile.
Joseph vit seul dans un modeste appartement. Enfin, pas tout à fait seul car il partage son quotidien avec Lupita, sa précieuse princesse. Chaque jour, il parcourt les rues à la recherche d’objets abandonnés qu’il récupère avec une patience d’orfèvre. Ce que d’autres considèrent comme des déchets devient sous ses doigts matière à création et à souvenirs. Un soir, il découvre sur le palier de son immeuble Lula, la petite fille de sa voisine Luisa, laissée seule dans le froid. En lui ouvrant sa porte, Joseph ouvre également une brèche dans une existence réglée depuis longtemps. Peu à peu, la présence de cette enfant lumineuse va réveiller les fantômes du passé, dévoiler les secrets de Lupita et faire surgir toute une histoire familiale intimement liée à un étrange théâtre de marionnettes.
Ce qui frappe d’emblée dans « Lupita », c’est la douceur de son écriture. Marie-Sabine Roger possède ce talent rare qui consiste à traiter des thèmes douloureux sans jamais alourdir son récit. La vieillesse, la maladie de Parkinson, la solitude ou le deuil sont présents à chaque page, mais toujours traversés par une lumière discrète qui empêche le roman de sombrer dans la noirceur.
« Bien souvent, le bonheur ne se voit qu’à travers ses traces, en se retournant sur ses pas. »
Joseph est sans doute l’une des plus belles réussites du livre. Vieil homme cabossé par l’existence, collectionneur d’objets délaissés autant que de souvenirs précieux, il incarne une humanité bouleversante. Ses fragilités, ses silences, ses obsessions et sa tendresse composent un personnage d’une grande vérité. À travers lui, l’autrice rappelle avec justesse que la vieillesse n’efface ni les chagrins ni les élans du cœur.
La galerie de personnages qui l’entoure est tout aussi attachante. Lula apporte la spontanéité de l’enfance, Luisa une bienveillance lumineuse, tandis que Lupita demeure longtemps entourée d’un voile de mystère qui nourrit la curiosité du lecteur. Ensemble, ils forment une famille improbable dont la force naît précisément de l’absence de liens du sang. Marie-Sabine Roger célèbre ici ces affections choisies qui deviennent parfois plus solides que les héritages familiaux.
L’univers du Prodigieux Petit Théâtre constitue l’autre grande richesse du roman. Bien plus qu’un simple décor, ce théâtre de marionnettes agit comme une métaphore délicate des existences que l’on tente de réparer, des histoires que l’on transmet et des fils invisibles reliant les générations. Cet héritage familial apporte au récit une dimension presque féerique qui contraste magnifiquement avec le cadre modeste du quotidien de Joseph.
Tissant progressivement les fils invisibles du bonheur, « Lupita » est avant tout un roman d’atmosphère. Un roman où l’essentiel se niche dans une crêpe partagée, un regard échangé, une porte que l’on accepte enfin d’ouvrir à l’autre. Marie-Sabine Roger excelle à débusquer la poésie dans les gestes ordinaires. Sans effets spectaculaires ni rebondissements tonitruants, elle construit un récit qui touche au cœur avec une sincérité désarmante.
Dans un monde littéraire parfois tenté par le cynisme ou la surenchère émotionnelle, « Lupita » rappelle la puissance des histoires simples lorsqu’elles sont racontées avec talent. Porté par des personnages profondément humains, un univers de marionnettiste empreint de magie et une écriture d’une rare délicatesse, ce roman laisse derrière lui une douce mélancolie et un sourire discret. Un petit bijou de tendresse qui nous invite à regarder autrement ceux que l’âge ou la solitude rendent invisibles.
Lupita, Marie-Sabine Roger, Calmann-Lévy, 176 p., 20,50 €
Elles/ils en parlent également : Ludivine

