Son thérapeute lui avait dit de commencer à écrire un journal.
Elle s'est donc acheté un cahier de notes.
N'a pas aimé sa caligraphie. Ses cursives. Ses lettres parfois attachées, parfois pas. L'a détesté même. Est-ce que la forme des lettres confirmait une détresse psychologique plus profonde? Pas envie de le penser. Elle a fermé son cahier de notes. A choisi qu'un réseau social pouvait être un journal.
49 ans qu'elle a. Son mari l'a quitté après 20 ans de mariage. Un chiffre rond. Noces de porcelaine. C'est fragile de la porcelaine. Elle avait oublié. Son nom était Ghislain. Un nom trop vieux pour un génération X. Ghislain va très très bien. Bien entendu qu'il va bien. Il l'a quitté pour une instructeure de Yoga. Son nom est Harmony. BIEN ENTENDU QUE SON NOM EST HARMONY.
Elle n'avait pas souhaité écrire tout en majuscules. Ça c'était fait tout seul. Spontanément. Impulsivement.
Elle a 35 ans bien courbés. Porte du beige pour des raisons incompréhensibles en 2026. Elle enseignerait aux femmes comment respirer pendant leur grossesse, "au travers du foetus dans leur ventre". Ça non plus, c'est pas facile à comprendre. Elle respirait par ses poumons depuis 49 ans, se trompait-elle ? Était-ce aussi là qu'elle se trompait, comme dans son investissement en amour ? Peut-être que tous ses problèmes commençaient par là. Étais-ce pour ça qu'en 20 ans, elle n'avait pas eu d'enfants ? Parce qu'inconsciemment, elle sentait qu'elle n'arriverait pas à respirer par le foetus ?
Peu importe.
Elle trouvait qu'elle prenait tout ça assez bien. Très bien même. Le thérapeute n'est pas complètement d'accord. Mais il facture à l'heure, ça fait donc partie du jeu d'étirer les conversations. Elle avait passé la majeure partie de sa vie à gérer. Les factures, la maison, le chien, les vacances, les rendez-vous, les contracteurs, les visites aux familles, Noël. Les rendez-vous chez le dentiste de Ghislain parce que semble-t-il, il n'arrivait jamais à y penser tout seul. Quand quelque chose ne tournait pas rond. C'était elle qui réparait. Tourneviseries/marteau/perceuse inclus.
Puis, son mariage n'allait plus et personne, mais personne ne lui avait communiqué le mémo. Ni même de plan de match pour la suite. C'est la partie la plus fascinante de la chose. Tout le monde a reconnu la dysfonction. Mais c'était comme dire "Les Canadiens ont perdu hier". L'intérêt tombait vite. Elle se trouvait mal entourée. Les ami(e)s ont d'abord été fantastiques. Le vin, les soupers, les appels, les Facetime, les "tu mérites mieux", l'équipe complète des réponses d'urgence pour coeur en détresse. Quelques conseils malheureux du net ont aussi fait leur chemin vers sa désolation mentale. Comme "Ils pensent tous avec leur pénis, oublie les hommes". Bien entendu, tout le monde est retourné à son couple, ses enfants, sa famille. son travail, ses vacances, ses cours de pilates. L'harmonie du coeur.
Ce qui est bien.
TOUT VA BIEN.
Encore les majuscules involontaires.
Impulsion.
Elle avait dressé une liste de gens qui avait cessé de prendre de ses nouvelles et les cochait après un certain temps. Mais ça n'avait rien à voir avec ce qu'elle avait envie de raconter. Elle avait aussi noté toute sortes de nom d'utilisateur de réseaux sociaux, et creusé dans leurs fiches personnelles. Avait appuyé sur le coeur de beaucoup de beaux hommes, et "suivi" de charmantes personnes. Mais elle n'avait pas envie de chercher. Ni prévu.
Le thérapeute dit qu'il faille qu'elle gère (encore) tout ça. Elle commençait à détester le verbe gérer et ses dérivés. Parlant de dérives, le thérapeute le disait en anglais, "Il faut que tu "process" tout ça.". Les aliments sont "processed". Les assurances sont "processed". ELLE NE VOULAIT QUE COMPRENDRE QU'EST-CE QUI S'ÉTAIT CALISSEMENT PASSÉ !
Ma-jus-cu-les in-vo-lon-tai-res.
Elle enquête encore là-dessus. Elle refuse la vulnérabilité et le dégoût. Mais confesse. Pour se libérer de tout ça. Et mieux boire son vin. Tout le monde peut la lire. Il n'y a pas de doute, elle est charmante. Et tout ça est désolant. Autoportraits à l'appui.
Elle prévient toutefois, si quelqu'un lui dit une seule fois "Tout arrive pour une raison", elle ira chercher les patrons des réseaux sociaux pour que ces gens soient bannis à vie de commenter sur le net.
La vie est trop courte pour que l'harmonie devienne une obligation. Ou un prof de Yoga. Elle a relu son texte une dernière fois, le doigt suspendu au-dessus du bouton publier. C'était imparfait, impulsif, un peu trop caustique pour les algorithmes du bonheur. Elle a cliqué. Que le monde entier lise sa dérive. Elle, au moins, elle respirait par les poumons.
Et ce soir, le vin aurait le goût de la vérité.
Dire la vérité est subversif en 2026.
