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Fred Vargas – Une unique lueur

Par Yvantilleuil

Fred Vargas unique lueurAh, quel plaisir de retrouver le charme des détours avec cette onzième enquête du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg. Dès les premières pages, une impression familière ressurgit… celle de retrouver une voix singulière dans le paysage du polar contemporain, une autrice capable de transformer une intrigue criminelle en expérience littéraire.

« Une unique lueur » commence par la découverte du corps d’une jeune femme d’une beauté saisissante, disposée avec un soin presque cérémoniel dans une rue parisienne. À ses côtés, quelques fleurs, un sifflet en or, des détails énigmatiques dont personne ne comprend immédiatement la signification. Adamsberg, lui, ressent aussitôt ce trouble qui lui est propre… quelque chose lui échappe, tout en lui paraissant étrangement familier. Cette intuition fugace sera le point de départ d’une enquête qui entraînera la brigade criminelle du XIIIe arrondissement sur des chemins inattendus, entre poésie du XIXe siècle, mythologie personnelle et mémoire du cinéma hollywoodien.

Raconter l’intrigue de cette nouvelle enquête relève presque de l’impossible. Comme souvent chez Fred Vargas (« Temps glaciaires », « Quand sort la recluse »), l’intérêt du roman ne réside pas tant dans l’énigme elle-même que dans la manière dont celle-ci se dévoile. L’autrice avance par bifurcations, associations d’idées, chemins de traverse. Là où d’autres romanciers privilégieraient l’efficacité ou la tension immédiate, elle préfère les détours, les conversations improbables, les intuitions flottantes et les rapprochements inattendus.

C’est précisément là que réside la grande réussite du roman. Fred Vargas possède un style immédiatement identifiable, à la fois envoûtant, espiègle et élégamment décalé. Peu d’écrivains parviennent à envelopper un polar classique d’une atmosphère aussi particulière. Chez elle, l’enquête policière ne se réduit jamais à une simple mécanique narrative. Elle devient un espace où se rencontrent la poésie, l’érudition, l’humour, les obsessions humaines et la beauté des mots. Le réel semble constamment traversé par une légère brume onirique qui transforme le moindre détail en indice potentiel.

Le cœur battant du roman demeure évidemment Jean-Baptiste Adamsberg. Le « pelleteux de nuages » avance toujours à contre-courant des méthodes policières traditionnelles. Là où ses collègues accumulent les preuves, lui récolte des sensations. Sa pensée se construit comme un vaste désordre fertile. Des souvenirs remontent à la surface, des mots se répondent, des images se superposent jusqu’à former peu à peu une figure cohérente. Vargas nous fait pénétrer au plus près de ce fonctionnement mental si particulier. Le lecteur a parfois l’impression de tourner en rond, d’errer dans un dédale d’associations obscures. Pourtant, sans même s’en apercevoir, il progresse lentement vers le cœur du mystère.

Cette progression spiralienne constitue l’une des signatures les plus fascinantes de l’autrice. On avance sans hâte. On accepte de se perdre. On se laisse porter. Le plaisir naît autant de l’enquête que de la compagnie de ces personnages devenus familiers au fil des années. Danglard et son érudition encyclopédique, Veyrenc et sa poésie naturelle, Retancourt et sa force tranquille, Froissy, Mercadet ou encore la Boule participent à cette impression unique d’entrer dans une communauté dont les habitudes, les manies et les dialogues forment un monde en soi. Le commissariat du XIIIe arrondissement est moins un décor qu’un véritable refuge romanesque.

Les références à Gérard de Nerval et à Lauren Bacall auraient pu paraître artificielles sous une plume moins habile. Fred Vargas les intègre pourtant avec une remarquable fluidité. Elles enrichissent l’intrigue sans jamais la réduire à un simple jeu intellectuel. Ce dialogue entre littérature, cinéma et enquête criminelle contribue à donner au récit sa profondeur particulière et nourrit cette impression délicieuse d’évoluer dans un univers où la culture devient une matière vivante.

Au fond, ce roman rappelle pourquoi Fred Vargas occupe une place à part dans la littérature policière. Elle continue à faire confiance à l’intelligence et à la curiosité du lecteur. Elle ose ralentir le rythme, privilégier l’atmosphère à l’action, la poésie à l’efficacité immédiate. Et lorsqu’elle est inspirée, comme c’est largement le cas ici, cette approche demeure d’une richesse rare.

« Une unique lueur » permet de retrouver ce mélange inimitable de fantaisie, d’intuition et de mélancolie qui fait tout le charme des enquêtes d’Adamsberg. Une promenade sinueuse dans les méandres de l’esprit humain où, derrière chaque détour, brille effectivement une unique lueur.

Une unique lueur, Fred Vargas, Flammarion, 522 p., 23,00 €.

Elles/ils en parlent également : Matatoune, Baz’Art, Jean-Marc, Lilou, Alain, Bigmammy, François, Nuit blanche du noir, Le Monde du Polar, Aleslire, Collectif polar, La Bibliothèque Roz

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