16 AOÛT 1947.

Copyright Logan Guttierrez
J'ai eu envie de parler de moi-même. J'ai souhaité aborder une des raisons qui explique l'existence de ce blog, mon père, un homme habité par ses projets. Mon père aurait 79 ans.
C'était l'anniversaire de la naissance de mon père. Cet article change un peu de ce que j'exprime sur ce blog. Je l'ai écrit sous le coup de l'émotion qui m'étreins parfois à cette date. Je pense que je suis un peu plus nostalgique ces derniers temps. Il y a plein de choses que j'aurais bien voulu qu'il voit de ses propres yeux. Je fais une recherche sur Antoine Ouabonzi sur Google et je suis tombé sur deux choses très intéressantes encore présentes sur le web, 18 ans après sa mort.Retour 1. Ses publications dans le domaine de la phytochimie encore visible. Intéressant. Mon père a fait une thèse à l'Université Claude Bernard de Lyon sur le gnetum africanum et aux premières heures de son retour au Congo, il travaillait sur la domestication de cette plante. Comprenons-nous, le gnetum africanum est ce qu'on appelle au Congo, le kôkô. Les camerounais appellent cela ôkôk. En mode verlan. C'est une sorte de lianes qui pousse dans la nature. Les femmes vont les cueillir et et découpées en fines lamelles, elles nourrissent sans discontinuité les populations congolaises. Le fameux "trois pièces" vient juste après le saka-saka dans les plats populaires, du nord comme au sud du Congo. Cette plante n'a jamais été apprivoisée. C'est cela l'Afrique centrale. Avoir des produits que la nature nous met à porter de main, pour les cueillir. Mon père a expérimenté des choses sur ce produit, mais aussi en s'impliquant sur la détermination de certains principes actifs d'autres plantes aux vertus thérapeutiques mais faute de moyens et d'investissement par les autorités publiques dans le domaine de la recherche scientifique (qui se meurt littéralement aujourd'hui au Congo) pendant un temps l'ont conduit dans une forme d'impasse. Pendant plus d'une décennie, porté son attention à la promotion du tennis au Congo, en parallèle d'activités de recherche plus théoriques.Retour 2. Ma nièce et mon neveu. Le deuxième retour immédiat de Google attaché à la requête "Antoine Ouabonzi", ce sont des images des enfants de mon frère Dinga, brandissant des trophées. Ils ont pour leur classe d'âge un très bon niveau au tennis. Il y a deux ans ma nièce qualifiée au championnat national, est venue jouer à Roland Garros quelques tours. J'aurais aimé que mon père voit cela. Je l'ai vu construire ou reconstruire une fédération de sport digne de ce nom. A côté des grands clubs des expatriés comme le tennis club de Brazzaville ou le club hippique par exemple où les inscriptions correspondaient à une année de salaire d'un fonctionnaire comme mon père. Identifiant les clubs abandonnés de Brazzaville comme celui de l'ATC vers le Beach, celui de l'ASECNA, celui du laboratoire national (qui avait un entraîneur, Georges Dumont, alias Grand Georges), il a monté une ligue communale à Brazzaville, et puis il a lancé les premiers tournois communaux à Brazzaville, encouragé la même chose à Pointe Noire. Les championnats nationaux suivront très rapidement avec les différentes ligues communales. En 1988, auront lieu les premiers championnats d'Afrique centrale, des minimes jusqu'aux seniors au tennis club de Brazzaville. Avec une délégation essentiellement formée au Congo. Le futur champion du Sénégal, Daouda Ndiaye formé à l'Inter club de Brazzaville, aura d'abord fait ses classes sous le drapeau congolais dans le cadre de la coupe Davis. Cela me fait réfléchir. Que vaut une fédération de sport en Afrique si ces pratiquants au plus haut niveau ont essentiellement été formés à l'étranger ? J'en discutais hier Joss Doszen que vous connaissez. On parlait de football, de ces sélections africaines essentiellement bâties avec les apports avec footballeurs franco-quelque chose. On marche sur la tête. Bref, faire vivre une fédération cela a été une passion pour lui, des nuits blanches à rédiger des rapports, des après-midis à trouver des sponsors pour les tournois, les fins de journée pour des donner des courts de tennis à des jeunes joueuses et joueurs issue.s à la fois des classes moyennes congolaises et du prolétariat. Je suis un modeste joueur à côté de mon père. Avec le recul, il m'est arrivé de me demander si ces années estudiantines très militantes, très idéologiques, aux temps forts de la FEANF, expliquent ce désir de rendre un sport bourgeois aux prolétaires. Sortons des requêtes Google. Il se recentrera sur la recherche scientifique, une fois nommé à la direction du Centre de Recherche sur les Ressources Végétales de Brazzaville. Il y mettra toute son énergie. La dernière année de sa vie qu'il vivra chez moi, luttant contre un cancer, il continuera son travail de recherche et d'administration de ce centre, jusqu'à la dernière minute. Il me dira une phrase crève-cœur qui résonne encore dans mes tripes : "j'ai encore tellement de choses à faire". Il est parti à soixante ans en ayant donné le maximum à son pays, en travaillant et en laissant son empreinte tant sur les hommes que sur les plantes qui ne demandent qu'à nous soigner si les Etats africains fournissaient véritablement aux chercheurs les moyens nécessaires pour leurs actions.
copyright Mario Cogh
Un dernier mot qui ramènera ce texte à l'esprit de ce blog qui n'est pas un journal intime. J'assume en tant que lecteur les partis pris qu'on s'autorise. Je reprends un post Facebook publié en janvier 2024.
Vous savez que je voyage beaucoup avec les livres. Et si je réagis à cette histoire drôle de surveillance du grand et majestueux fleuve Congo, c'est probablement en raison de ma lecture actuelle, La mise en papa de Dieudonne Niangouna. Je me régale. Celles et ceux qui connaissent le travail.du dramaturge congolais savent que lui et conventionnel, cela fait deux. Parfois un peu trop. Mais dans le cadre de ce roman, il est génial. Il s'inscrit dans une tradition littéraire congolaise particulièrement irrévérencieuse vis-à-vis de la langue française et son histoire commence sur le fleuve ou plutôt celle de Papa se termine sur celui-ci. J'avance progressivement. Le fleuve Congo prend sous la plume de Niangouna des formes inattendues. Surveiller le fleuve, ce n'est pas qu'une histoire de sirènes, de baleines, de silures. Le fleuve est témoin de nos tragédies congolaises. On l'écoute.
Parfois en tant que lecteur, on ne sait pas toujours pourquoi on est sensible à un texte. Incontestablement l'écriture y est pour quelque chose. Mais il y a d'autres choses. L'un des romans qui m'a le plus touché dans mon adoleseence, Le rouge et le noir, pouvait être résumé par la sentence : "la différence engendre la haine", banale en soi, mais quand on plonge dans le parcours de Julien Sorel, elle est juste, complète, satisfaisante, c'est même parfait. Et je me reconnaissais dans ce propos. Dans La mise en Papa de Niangouna, je dois reconnaitre que je trouvais beaucoup de similarités entre son père et le mien. Mais je pense que ce qui m'a tenu suspendu à ce roman exigeant, qui se mérite vraiment en tant que lectrice et lecteur, c'est cet épisode sur le fleuve, où l'intellectuel finit par se retrouver. Mon père aussi s'est retrouvé sur ce fleuve nourricier, ce fleuve compensateur des manquements de l'Etat où certains intellectuels venaient se refaire une santé ou la perdre. Le mépris profond de cet Etat vis-à-vis de ses élites refusant à un moment de leur vie toute forme de compromis se conclut par une forme de marginalisation. Le fleuve est une alternative.
