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Amélie Nothomb – L’Adolescence du perroquet

Par Yvantilleuil

Amélie Nothomb L’Adolescence perroquetComme chaque mois d’août, Amélie Nothomb est au rendez-vous. Avec « L’Adolescence du perroquet », son trente-cinquième roman, elle délaisse les récits plus ouvertement autobiographiques de ces dernières années (« Premier Sang », « Tant mieux ») pour revenir à l’un de ses terrains de jeu favoris : la fable étrange, décalée et profondément symbolique. Au cœur de ce court roman, un gris du Gabon nommé Jo et un homme solitaire qui découvrira, à ses dépens, que l’amour n’est jamais un dû.

Alban mène une existence discrète entre son travail de chroniqueur radio et ses visites régulières au Louvre, dont il admire la beauté comme un refuge contre la banalité du quotidien. Lorsqu’il recueille un bébé gris du Gabon confié presque par hasard, sa vie bascule. Peu à peu, l’oiseau devient le centre de son univers. Alban le nourrit, l’élève, l’observe grandir et développe envers lui un attachement qui dépasse largement celui d’un simple propriétaire pour son animal. Mais lorsque Jo entre dans cette interminable « adolescence » propre à son espèce, l’harmonie se fissure. Rébellion, agressivité, rejet… le perroquet semble désormais considérer avec hostilité celui qui lui a consacré tant d’amour.

Amélie Nothomb s’amuse à prendre au pied de la lettre une situation absurde pour mieux examiner un sujet sérieux. Derrière l’apparente fantaisie d’une relation entre un homme et un perroquet se cache en effet une réflexion étonnamment profonde sur la réciprocité des sentiments. Alban aime Jo sans condition, lui pardonne tout, accepte les cris, les destructions et même les violences. Mais l’amour qu’il reçoit en retour ne correspond jamais à ce qu’il espérait. Ce décalage nourrit tout le roman et lui confère une tonalité parfois mélancolique, malgré son humour constant. L’autrice explore ainsi une vérité souvent difficile à accepter : aimer quelqu’un ne crée aucune obligation d’être aimé en retour. Cette idée, à la fois cruelle et profondément humaine, donne au récit une portée qui dépasse largement son anecdote animalière.

Le perroquet n’étant évidemment pas seulement un perroquet, Amélie Nothomb offre progressivement une métaphore réjouissante et grinçante de la parentalité. Au fil des pages, Jo apparaît comme une incarnation de l’adolescent récalcitrant. Après une enfance fusionnelle vient l’âge des contestations, des refus, des provocations et de l’émancipation. Alban découvre alors ce que bien des parents connaissent… l’enfant chéri devient un individu autonome dont les désirs ne coïncident plus avec ceux de celui qui l’a élevé.

L’intelligence du livre réside dans ce parallèle constamment entretenu entre l’éducation d’un animal et celle d’un enfant. En déplaçant la question de la parentalité dans un contexte insolite, Nothomb parvient à renouveler un sujet pourtant abondamment traité en littérature. Cette métaphore fonctionne d’autant mieux qu’elle reste toujours ambiguë. Est-ce réellement Jo qui traverse une crise d’adolescence ? Ou est-ce Alban qui refuse d’accepter qu’un être aimé puisse lui échapper ?

Depuis longtemps, Amélie Nothomb possède un talent rare… celui de rendre plausibles les situations les plus invraisemblables. On retrouve ici son humour absurde, sa logique légèrement décalée et ce goût pour les prémisses extravagantes qui caractérisent ses meilleurs contes philosophiques. Voir un quadragénaire développer une relation quasi filiale avec un gris du Gabon pourrait sembler ridicule. Sous sa plume, cela devient étrangement naturel.

Cette fantaisie permanente allège un propos qui pourrait autrement paraître pesant. Le lecteur sourit souvent, parfois franchement, devant les catastrophes provoquées par Jo ou les raisonnements déconcertants d’Alban. La relation entre les deux protagonistes oscille constamment entre tendresse, grotesque et ironie. On pourra toutefois reprocher au roman une certaine minceur narrative. Le récit avance davantage par variations autour d’une idée centrale que par véritable progression dramatique et l’intrigue finit malheureusement par légèrement tourner sur elle-même.

Etant donné que son dispositif repose presque entièrement sur sa métaphore centrale et que sa conclusion ouverte laisse le lecteur légèrement perplexe, « L’Adolescence du perroquet » ne rejoindra probablement pas le panthéon des romans majeurs d’Amélie Nothomb. Pourtant, il serait dommage de ne voir dans ce livre qu’une fantaisie passagère. Derrière son apparente légèreté, il interroge avec finesse ce que signifie aimer sans posséder, éduquer sans contrôler et accepter qu’un être cher nous échappe.

Drôle, étrange, parfois grinçant, « L’Adolescence du perroquet » est un petit conte philosophique qui utilise la fantaisie pour parler d’un sujet universel : l’amour confronté à l’ingratitude. Mettant en scène le plus ingrat des enfants et décortiquant le prix de l’amour parental plume après plume, Amélie Nothomb y déploie son ironie habituelle et son goût des situations improbables tout en posant une question qui demeure longtemps après la dernière page : que devient notre amour lorsqu’il cesse d’être partagé ?

Un roman imparfait, certes, mais suffisamment singulier pour susciter réflexion, sourire et débat.

L’Adolescence du perroquet, Amélie Nothomb, Albin Michel, 160 p., 18,90 €.

Elles/ils en parlent également : Stelphique, Nath, Rémy, Ma collection de livres, Benzine Mag, Cinéphile m’était conté, Le carnet et les instants

Amélie Nothomb L’Adolescence perroquet


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