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Bien-être

Publié le 28 août 2026 par Adtraviata
Bien-être

Quatrième de couverture :

« Tous les couples ont une histoire qu’ils se racontent sur eux-mêmes, une histoire qui ronronne sous eux comme une sorte de moteur et les guide, à travers les écueils, vers l’avenir. »

À l’aube des années 1990 à Chicago, Elizabeth et Jack vivent l’un en face de l’autre et s’épient en cachette. Rien ne semble les relier – elle est étudiante en psychologie ; lui, photographe rebelle. Mais lorsqu’ils se rencontrent enfin, le charme opère et ils entament aussitôt une histoire d’amour, pour la vie, pensent-ils. Mais qu’en est-il vingt ans plus tard ? Une fois que le couple s’est embourgeoisé, qu’il se débat avec un fils tyrannique et que le désir s’érode ? L’achat d’un appartement sur plan devient alors le révélateur de tous leurs désaccords. Au fond, étaient-ils faits l’un pour l’autre ?
Ample fresque romanesque, 
Bien-être décortique l’histoire d’un couple et l’état de la middle class américaine avec un panache, une ingéniosité et un humour irrésistibles.

Ca commence l’hiver à Chicago. Un jeune homme, étudiant en photographie, habitant un vieil immeuble d’un quartier mal famé, épie la jeune femme qui habite en face de chez lui. Il observe, il est fasciné, il emprunte des tas de bouquins pour faire comme elle, pour lire sur tous les sujets. On apprendra qu’elle l’a repéré aussi et le suit de bar en bar où il photographie des groupes musicaux. Un soir, ils se parlent enfin : « Viens avec » lui dit-il. Ce sera la confirmation du coup de foudre et le début d’une longue histoire de couple. Lui, c’est Jack, petit et maigre, venu du Kansas, des grandes prairies, d’une famille où sa mère lui a toujours répété qu’il n’était pas désiré et dont le père était le plus souvent absent, occupé au brûlage des hautes herbes. Elle, c’est Elizabeth, issue d’une riche famille de « pionniers » qui ont prospéré sur le mensonge et la spéculation, sa mère préfère ses colletions de meubles et de bijoux, son père la couvre de cadeaux mais a des colères imprévisibles et violentes et ne cesse de faire déménager sa famille pour ses affaires. Jack est donc étudiant en photographie, elle étudie la psychologie, les sciences cognitives. Après des débuts romantiques et anticonformistes, Jack et Elizabeth, qui ont coupé les ponts avec leur famille, finissent par se marier, par avoir un enfant, Toby, lui aussi sujet à des crises de colère, par engloutir toutes leurs économies dans l’achat d’un appartement sur plan, leur « maison pour la vie ». C’est cet appartement (dont la construction est entravée par de multiples problèmes) qui va cristalliser les difficultés de leur couple arrivé à ce qu’on appelle la courbe du U, les meilleurs années étant les deux pointes du U, la jeunesse et la vieillesse. Sont-ils toujours faits l’un pour l’autre ? Chacun comprend-il les attentes de l’autre ? Comment se donner de l’air ? Mais aussi comment et pourquoi en sont-ils arrivés à cette forme d’embourgeoisement qu’ils rejetaient tant au départ ?

Autant de facettes, autant de thèmes que Nathan Hill déploie dans ce gros roman, dans une construction qui se déploie entre l’enfance, la jeunesse et l’âge adulte et semble aléatoire, comme les liens hypertextes que découvre Jack dans son école d’art et qui nous mènent loin de notre recherche initiale. En réalité, rien n’est dû au hasard chez Nathan Hill, en nous parlant des réseaux sociaux, des théories de l’éducation et de la parentalité, de l’effet placebo qu’étudie Elizabeth, des théories du complot, il nous ramène toujours aux fondements du couple de Jack et Elizabeth et ne fait que relier les fils qui tissent leur psychologie intime et leur relation. Le romancier nous amène vers deux révélations très touchantes qui apporteront peut-être une réponse à cette lancinante question : sommes-nous vraiment des âmes soeurs ?

Dans cet ample déploiement narratif, le titre du roman (le même en anglais et en français, Wellness et Bien-être) peut se comprendre de différentes façons. Le bien-être d’être ensemble, de se lover au sein d’un couple original, le bien-être des effets placebo dans la clinique du Bien-être où travaille Elizabeth, le bien-être physique, sexuel, le bien-être de l’enfant, mais aussi le « être bien » dans la société, dans les règles morales d’une classe sociale, dans le paraître, dans la recherche du bonheur à tout prix. Etre bien, bien-être grâce aux certitudes rassurantes ou dans l’acceptation du chaos qui ne manque de nous arriver, de nous étouffer parfois ?

Les personnages sont fouillés, même les personnages secondaires participent à la qualité de l’ensemble, apportent leurs touches personnelles au puzzle Jack-Elizabeth. J’avoue avoir été plus touchée par Jack pendant une grande partie du roman mais Elizabeth se rattrape bien à la fin. Cerise sur le gâteau, Nathan Hill fait preuve d’un humour caustique salutaire ! J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman !

« Il vit seul au troisième étage d’un vieil immeuble en brique sans vue sur le ciel. Quand il regarde par la fenêtre, il ne voit que sa fenêtre à elle – de l’autre côté de l’étroite ruelle, presque à portée de main, où elle vit seule, elle aussi, au troisième étage d’un autre vieil immeuble. Il ne connaît pas son prénom, ni elle le sien. Ils ne se sont jamais parlé. C’est l’hiver à Chicago. » (Premières lignes)

« Il adore le bruit de la ville parce qu’il y trouve un côté rassurant – la preuve d’autres gens, de voisins, de compatriotes. Et puis il y a aussi quelque chose de grandiose à devenir insensible au bruit, à pouvoir dormir paisiblement malgré les bips et les éclats de voix, les alarmes des voitures et les sirènes de police – c’est un signe de transcendance. Là d’où il vient, le seul bruit était celui du vent, sourd et incessant, un vent de prairie continuel et monotone. Parfois, étouffés par ce vent après le coucher du soleil, on entendait les aboiements et les hurlements des coyotes qui chassaient dans la campagne la nuit venue. De temps en temps les hurlements d’une meute se réduisaient d’un coup à un seul son, une unique voix lugubre, et le cri devenait plus pressant, plus perçant, puis plus plaintif, pareil à un gémissement, et Jack, qui ne dormait pas encore, l’entendait malgré les couvertures rabattues sur sa tête, et savait exactement ce qui se passait. Un coyote était prisonnier du barbelé. »

« Les individus ont tendance à agir et à penser automatiquement, mais si on leur demande de donner une explication, ils se ruent dans le néant et en tirent une histoire, à laquelle, incroyablement, ils se mettent eux-mêmes à croire.
— Même si l’histoire n’est pas vraie.
— Elle n’a pas besoin d’être vraie. Il suffit qu’elle soit satisfaisante. Nous le faisons tous, dans une certaine mesure. Entre le monde et nous, il y a une histoire, un récit. Souvent beau, qui nous satisfait et nous plaît. »

« Peut-être que le docteur Sanborne avait raison : la certitude n’était qu’une histoire que l’esprit fabriquait pour se défendre contre la douleur de vivre. Ce qui impliquait, presque par définition, que cette même certitude était une façon d’éviter de vivre. On pouvait choisir d’être certain, ou on pouvait choisir d’être en vie. »

Nathan HILL, Bien-être, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Bru, Folio, 2026 (Gallimard, 2024)

Le très beau billet d’Ingamnic

C’était mon abonnement de juin chez Au Temps Lire et une seconde participation au Pavé de l’été chez Sybilline et une nouvelle participation au Challenge American Year 3 de Belette.


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