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Au re-commencement, Beloved de Toni Morrison

Par Gangoueus @lareus
Thandie Newton, actrice dans Beloved de J. DemmeDurant mes années fac, soit sept ans, j'ai arrêté avec la littérature. Ce n'était pas compatible avec la compréhension de la thermodynamique, de l'algèbre ou de la physique du solide. Alors que j'avais partagé mon collège et mon lycée entre le génie industriel, le CCF et la bibliothèque de mes parents, le jonglage n'était plus possible à l'université...Pendant cette période d'abstinence littéraire, Toni Morrison obtenait à Oslo le prix Nobel de littérature en 1993. J'ai soigneusement noté la lointaine référence. Suivez bien l'histoire. Beloved avait été mentionné comme l'œuvre majeure de l'écrivaine américaine... Alors que je finissais mes études à Montpellier, en 1999, je tombe sur une affiche de l'adaptation de ce roman Beloved, au cinéma Diagonal près de la place de la Comédie, une sorte de MK2 de province. Bref, la référence résonne fort. A l'époque, je commençais à sortir de mon hibernation d'étudiant et je ne connaissais pas Oprah Winfrey, Danny Glover était quant à lui une valeur sûre à l'affiche. Mais c'est sur Beloved que je me focalise... Je m'engouffre dans la salle obscure. J'ai du temps. Le film est juste une claque, un coup de fouet, un uppercut version Mike Tyson "prime" ou un crochet du gauche à la sauce Alex Pereira. J'oublie de vous dire quelque chose, le film a été réalisé par Jonathan Demme. J'avais vu Philadelphia et Le silence des agneaux. De beaux succès commerciaux et une belle validation de la critique internationale. C'est avec une avide curiosité que je veux savoir comment il traite ce roman. Le résultat est saisissant, bouleversant. Je me suis empressé d'acquérir le roman pour lire cette histoire où une mère crèche dans une sorte de maison hantée avec ses deux filles. C'est très particulier. L'atmosphère est très sombre voire glauque. Il y a une convocation d'un univers fantastique qui correspond au réalisme magique du roman. En même temps, à côté du quotidien de Sethe, se met en place une narration très élaborée faite d'analepses où progressivement se tisse un lien entre le présent et une sordide plantation, la fuite d'une esclave, son arrivée en Ohio. Il se passe alors un truc que je ne peux pas vous raconter. Comprenez que vous devez revivre l'expérience du film ou de la lecture comme moi... Que vous soyez choqué comme moi. Ébranlé comme moi. Ce film est une expérience. Marquante. Troublante. Dérangeante. Déchirante. Il a changé ma vie. Et j'aime dire que sans ce film, mon blog n'existerait pas. J'ai eu envie de comprendre comment les Afro descendants se racontaient et comment ils étaient racontés par ceux qui les côtoient. J'ai lu TOUT de la fiction de Toni Morrison dans la foulée. Avec voracité. J'ai énormément été touché par L'oeil le plus bleu. J'étais saisi par le fait que les commentaires soulignaient que le livre avait été mal reçu par la communauté afro américaine ne comprenant pas la fascination de Pecola Breedlove pour les yeux bleus de deux filles blanches de sa classe... J'ai suivi la littérature de Toni jusqu'au bout. La rencontre avec Morrison a été exceptionnelle et Jonathan Demme a été le premier élément de cette démarche. Thandie Newton est envoûtante. Kimberly Elise est exceptionnelle. Le match se joue entre ces deux actrices. Je ne garde pas un souvenir impérissable d'Oprah Winfrey. Et Danny Glover a cette posture du mâle vagabond des sociétés post-esclavagistes... Il cherche à se fixer. Mais les choses ne sont pas simples. Récemment un auteur a remis en cause cette perception que j'avais de ce film, soulignant l'échec commercial de cette œuvre et surtout la critique mitigée ou pour être plus précis la critique partagée. J'ai donc fait des recherches pour comprendre comment le film a été reçu en fin des années 90 aux US. Le commentaire de cet écrivain est juste. Pourtant je ne doute pas de mon expérience. A juste titre puisque cette adaptation a collé au plus près à la structure et à l'atmosphère du roman, et celui-ci a de nombreux codes complexes que je dirai non américains. Il est à sa manière un objet, qui ne s'apprivoise pas facilement. Le traitement du deuil, de la résilience ou de l'exorcisme n'est pas commune et ne peut être accessible à tous. Plusieurs critiques ont reconnu ne pas avoir les clés de compréhension du film. Et moi, je vous dis que ce film a résonné en moi comme le roman Cent ans de solitude du Colombien Garcia-Marquez. Il a une part d'africanité non pas à cause du sujet de l'esclavage et de ce traitement inhumain infligé aux Noirs par ce système inique mais plutôt par la structure narrative en spirale et l'invitation d'un fantastique que je considère africain sinon afro pour être modéré.Pourquoi cette longue tirade ? Un artiste doit croire en son œuvre, quelqu'en fut la portée de la réception. Ce n'est pas Jonathan Demme qui a perdu 60 millions de dollars mais sa productrice. Lui, il a rendu une expérience sur ce thème complexe, sensible, à une période précise de l'histoire où les gens n'étaient pas prêts ou assez ouverts pour la recevoir. J'aimerais revoir ce film. J'aimerais me dire que je ne me suis pas trompé. Que ce film m'a bouleversé parce que l'adaptation de Demme était fidèle à l'imaginaire proposé par Morrison. Jonathan Demme ne connaitra jamais l'impact de son travail d'artiste initiant une connexion profonde entre moi et l'écrivaine américaine. Il a cru à son adaptation qui pour moi est son meilleur film.

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