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Bérénice Pichat – Un marché noir

Par Yvantilleuil

Bérénice Pichat marché noirAprès mon coup de cœur pour « La Petite Bonne » je ne pouvais pas passer à côté de ce deuxième roman de Bérénice Pichat qui nous emmène dans les zones grises de l’Occupation. Avec « Un marché noir », elle nous entraîne en effet dans le Paris occupé des années 1941-1944, là où la faim ronge les corps, où la peur gangrène les esprits et où la frontière entre héroïsme et compromission devient chaque jour un peu plus floue.

Servane a dix-sept ans et faim. Une faim omniprésente, obsédante, qui rythme ses journées au point d’effacer presque tout le reste. Orpheline de mère, vivant avec son beau-père dans un Paris étouffé par l’Occupation, elle accepte un jour de transporter des colis pour améliorer son ordinaire. Peu à peu, elle se persuade qu’elle participe à quelque chose de plus grand qu’elle, qu’elle résiste à sa manière. À l’opposé se tient Paul, ancien militaire devenu trafiquant. Lui a choisi d’exploiter les failles du système. Habile, ambitieux, convaincu que tout s’achète, il prospère grâce au marché noir. Entre ces deux trajectoires que tout semble opposer se noue une histoire dont les ramifications ne se dévoilent que progressivement et dont il serait cruel de révéler davantage.

Ce qui frappe d’emblée dans « Un marché noir », c’est la manière dont Bérénice Pichat refuse les simplifications. L’Occupation n’est jamais présentée comme un affrontement confortable entre les « bons » et les « méchants », entre les résistants et les collabos. Les personnages avancent dans un brouillard moral où chaque décision est dictée par la nécessité, la peur, l’espoir ou l’instinct de survie.

Servane est sans doute la figure la plus attachante du roman. Son innocence initiale, sa soif de vivre malgré les privations et sa volonté de donner du sens à ses actes la rendent immédiatement émouvante. Mais l’autrice évite soigneusement d’en faire une héroïne irréprochable. Quant à Paul, il constitue probablement le personnage le plus fascinant du livre. Opportuniste, manipulateur, parfois détestable, il échappe pourtant constamment aux jugements définitifs. Plus on avance dans le récit, plus ses motivations se dévoilent et plus les certitudes du lecteur vacillent.

L’une des grandes réussites du roman réside également dans sa construction. Divisé en deux grandes parties consacrées aux parcours de Servane et de Paul, le récit est ponctué de témoignages et interventions extérieures qui enrichissent progressivement la compréhension des événements. Ce dispositif narratif entretient un suspense remarquable et oblige sans cesse à reconsidérer ce que l’on croyait acquis.

La reconstitution historique impressionne par sa précision. Les longues files d’attente devant les commerces vides, les tickets de rationnement, les dénonciations, le couvre-feu, les bombardements alliés, les trafics clandestins ou encore les compromissions quotidiennes composent un décor extrêmement vivant. Sans jamais céder au didactisme, Bérénice Pichat nous fait ressentir physiquement ce que signifiait vivre avec la faim au ventre et la peur au coin de la rue.

Si j’ai dû attendre la deuxième partie du roman, consacrée à Paul, pour tomber totalement sous le charme du roman, j’ai vraiment aimé la capacité de l’autrice à raconter l’Histoire à hauteur d’humain, là où les convictions vacillent, où les certitudes s’effondrent et où survivre devient parfois le plus difficile des choix. Et que dire de cette conclusion riche en émotion, qui invite à repenser rétrospectivement l’ensemble du récit, tout en démontrant à quel point l’autrice maîtrise l’art du dévoilement.

Un roman sensible, intelligent et profondément humain, qui nous rappelle que les périodes les plus troublées révèlent autant nos faiblesses que notre courage. Un livre que chaque lecteur refermera inévitablement avec une question persistante… et nous, qu’aurions-nous fait à leur place ?

Un marché noir, Bérénice Pichat, Les Avrils, 275 p., 22,00 €.

Elles/ils en parlent également : Matatoune, Kitty, Lola, Virginie, Les liseuses de Bordeaux

Lisez également l’excellente série en bande dessinée « Il Etait Une Fois en France » de Fabien Nury et Sylvain Vallée.

Bérénice Pichat marché noir


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