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Paulette et les étoiles

Publié le 01 septembre 2026 par Comment7
Paulette étoiles

Fil narratif à partir de : Noah Eshkol, « Danse et composition », Musée d’art et d’histoire du judaïsme, paris – la mort de Paulette Lemaître – Mircea Cārtārescu, Le Corps, Denoël 2026 – des souvenirs amoureux…

Paulette étoiles

Pourquoi, pourquoi l’émerveillement qui l’emporte en ces grands draps colorés, wall carpets, tapis volants un temps immobilisées sur les murs du musée, s’abimait-il en impression d’embrasser un art funéraire ? Dégât collatéral de son état dépressif ? Il écarta, le temps de la visite, ce biais interprétatif pour vibrer avec ce qui, dans ces collages de tissus colorés, faisait fête, laissait sourdre, des ténèbres, la persistance de la vie, son obstination à tisser, relier, faire tenir ensemble des bords inconciliables. Puis malgré tout, peu après, la première impression revint à la surface, s’imposa, avec la force d’une prémonition, d’un présage que l’on n’interprète tel quel qu’après coup. Quand il apprit le décès d’une ancienne amoureuse, pas une ancienne parmi d’autres, mais bel et bien la première, la prime amoureuse, la rencontre à partir de quoi, véritablement, sa vie amoureuse prit naissance, sans effacer pour autant de plus anciens coups de foudre, platoniques, improbables, préhistoire illuminée de son récit amoureux, tout aussi importants, tout autant fondateurs, mais autrement.

Noah Eshkol fréquente les hangars, les réserves, les placards, les décharges, tous lieux où peuvent être relégués les multiples tissus rejetés, déclassés, sans usages, sans destination. Des chutes. Une sorte de mémoire informelle, éparpillée, de ce qui, des manières d’habiller, aménager, emballer, recouvrir, cesse un beau jour d’intéresser qui que ce soit. Au rebut, obsolète. Elle y prélève des échantillons, des coupons, matière première de son travail artistique. Autant dire qu’elle assemble des morceaux de perte – sans aucune identification nette de ce qui est perdu. Elle réalise des montages – comme une monteuse au cinéma, les tissus étant les images-archives d’un film à jamais inachevé –  de fragments d’étoffes imprégnées d’absence, sombrés dans l’indistinct anonyme, dans l’ensevelissement de ce qui est dépouillé de toute utilité, toute valeur. Traces coupées de ce qui les liait à une vie, un corps, une histoire, un projet, un rite, une séduction. Déchets textiles, utilitaires, décoratifs, vestimentaires, artisanaux, industriels, poétiques, techniques, religieux, présents partout, dans les coins, les angles morts. Inutiles, surnuméraires, presque effacés, lisses, déchets. Tissus quelconques, au rebut, symbolisant ce que l’on perd sans même l’enregistrement conscient d’une perte, contribuant à la croissance d’un abîme d’abandons indissociable d’une vie bien remplie ! Elle ramène ces pertes dans une trame signifiante, narrative, qui pallie le manque indistinct, au cœur du souffle. Tissus trouvés riches de possibles, de recommencements. Par détours, flashback, arrêt sur image, exhumation de traumatismes. Elle improvise, cousant à l’aveugle des formes découpées, à l’intuition, des apparitions, traque l’invisible immanent, elle fait apparaître des cartographies de disparitions (qu’elle baptise ensuite selon une dramaturgie contemporaine, signalant les fractures tragiques déchirant l’humain, inspirée par l’histoire israélienne et palestinienne). Elle restitue, sous forme de libres interprétations, ce qui a disparu (et continuera, malgré son intervention, son œuvre, à disparaître). Ce sont les mains, les doigts qui agissent, voient, sentent, coupent, cousent, explorent le mystère des destinées, en transe, prenant le contrôle du cerveau. Ce que savent les mains.

Il perçut, émerveillé, ces compositions de tissus comme un travail inlassable autant de deuil que d’accouchement, d’adieux et d’avènements, de ce qu’entretissent vif et mort complices, épousant les trames de lumières et ténèbres des drames et joies, cicatrices de l’humanité. Des sortes de suaires somptueux où draper sa pauvre caboche cicatrisée de pertes, comme chrysalide, pour se transformer alors en autre chose. Revivre. Effacer le cauchemar. Des entrailles de fripes, froides, vidées, exhumées, dépliées, cousues et reconnectées, interconnectées à d’autres sources de chaleur, de vitalité. Mises en culture bactérienne d’un nouvel imaginaire. En recherche d’autres stades du vivant. En même temps que ces images textiles convoquaient de tous leurs fils sensibles, le patrimoine infini de deuils universels, il en émanait quelque chose de doux, de profondément réconfortant, la perte et le réconfort en irradiaient simultanément. Une étrange douceur descendait sur lui, principalement depuis les motifs fleuris et étoilés. À perte d’horizons. Plus précisément, ça prenait la forme de retrouvailles. Quelque chose d’oublié lui revenait. Bien entendu, depuis le plus lointain et diffus de l’enfance, les vêtements que portaient sa mère, contre laquelle, blotti, il se faisait câliner, les yeux contre les dessins de l’imprimé palpitant de la chaleur du corps, son imagination se représentant des forêts fantastiques, sauvages. Des infinis bienveillants morcelés. Mais surtout, le balaya l’impact, après-coup, quasi archéologique, quasi glissement de terrain intérieur, des attouchements accumulés – passe-passe, ni vu ni connu, de l’ordre de ce échappe au contrôle – avec les robes de son ancienne amoureuse. Premiers vêtements féminins qu’il lui était donné de dévorer du regard, sans restriction, manier tendrement, caresser jusqu’à basculer en terrain inconnu. Frontières.

Il éprouva un plaisir intense à se représenter le processus d’expérience artistique, en regardant les œuvres de Noah Eshkol, depuis l’attention « survolante » et constante pour dénicher, y compris là où on ne l’attend pas, des tissus abandonnés jusqu’au temps de « recherche » une fois les étoffes en mains, pratique d’une « voyance » s’exerçant sur leur hétérogénéité, jusqu’à ce que les motifs, les couleurs, les textures, les fibres, les géométries lui parlent, l’ensemble dessinant la philosophie d’une veille constante même si, parfois, somnambule, à l’égard de ce qui lâche prise, se perd au fil du temps. Et puis les gestes de l’artiste jouant avec les draps, les denim, le lin, la soie, la batiste, l’indienne, la jute, la laine, les velours… Les regarder sous toutes coutures, les toucher, les manipuler, les plier, les déplier, les transformer en pièces de puzzle d’images possibles, de figures orphelines en latence de correspondances, puis la découpe, à l’instinct, l’assemblage à tâtons, la conviction d’avoir levé une piste valable, une bonne composition. Enfin le fil, l’aiguille, la couture. À travers tout. Les points de suture rafistolant toujours, d’une certaine manière un bout d’imaginaire global démembré, déchiqueté. Coudre comme on écoperait une embarcation-monde qui coule. Exercice d’un art du reprisage de l’inconscient collectif, des refoulements monstrueux. Du care. Ces gestes qu’active le regard plongé dans les wall carpets, l’environnent comme le frôlement d’oiseaux tisserands impalpables et réaniment la mémoire d’autres gestes immatériels, à peine visibles, à peine conscients, à peine reproductibles, par lesquels « circulaient » des choses entre Paulette et lui, étranges l’un pour l’autre, constituant peu à peu un chemin commun, plein d’accidents, zigzags de sens, ne se révélant réellement qu’une fois quasiment effacé. Un ballet de gestes modestes qui le modelait, le déliait. Gestuelle renvoyant aussi aux rites subtils, relevant du fétichisme, sans les connotations perverses, quand il lui arrivait d’enfouir les mains dans la garde-robe, obscure, aux moments de solitude, d’angoisse de la perdre, d’attente de retrouvailles. Comme d’abandonner ses mains au courant d’une eau vive, les faufilant entre les linges pour sentir le manque se transformer en fluide agréable, essentiel.

Se représenter le doigté laborieux et créatif de l’artiste le prédisposait à exhumer le travail tout autant artistique, discret, latent, designant le quotidien, des mains de Paulette, pour « s’arranger », souligner les différentes facettes de sa personnalité, selon les circonstances, transformer et accommoder des vêtements, transcender des fripes où elle seule discernait un potentiel magnifique, décorer et créer des atmosphères en bricolant des objets chargés d’onirisme, toute une activité de doigts de fée s’illustrant, tout un temps, dans la confection de mosaïques, jeux de couleurs, de miroirs, incrustation de tessons trouvés, de vaisselles brisées, variations poétiques et malicieuses du miroir aux alouettes. Les compositions textiles de Noah Eshkol ressemblent aux schémas de ballets virtuelles, de solos de danseuses dans sa tête (ancienne danseuse, elle a cessé de danser pour l’art textile). De même, la poly-gestuelle de Paulette impulsait des mouvements de danse aux nuits et jours ordinaires,  danses harmonieuses, décalées, chaotiques, langoureuses, frénétiques, incantatoires, cathartiques. Tout était possible. l[Vertiges de l’amour/Alain Baschung]

Pourquoi, après presque quarante ans de séparation, sans regret, sans nostalgie, sans réels contacts avérés, sans échanges réguliers, l’annonce de sa mort le bouleversa autant, mais pas de front, par ricochet ? De quelle perte, de quelle disparition s’agissait-il ? C’est comme si l’amour auquel elle l’avait ouvert n’avait pas été circonscrit à l’aventure qui les avait rapproché quelques années, mais l’événement originel, mystérieux, à partir duquel l’amour allait grandir en lui, devenir un univers sans cesse à explorer, de la même manière que le big-bang est le coup d’envoi d’un raz de marée de matières, de lumières, de vides, de planètes, de galaxie, en expansion constante. La source de cet amour infini, personnalisé un temps par cette femme singulière, venait de s’éteindre, ou rejoignait les lointaines étoiles inatteignables. Mais comme les événements cosmiques survenus il y a des milliards d’années, toujours observables via les sentiments-satellites à fleur de peau. Cet amour initial légué comme mode d’emploi de sa vie à venir, en cours, était loin de la parfaite idylle. Il avait même pris « perfection » et « idylle » comme tête de turc! Paulette oscillait entre profondes fragilités, dangereuses instabilités, et puissance solaire radieuse, offerte au monde entier. C’était la première « leçon », l’amour est narration, « invention », qui relie ces extrêmes, les rend habitables, complémentaires, qui doit traverser et se nourrir de tous les états. Dans cette oscillation de la sensibilité, les occasions étaient multiples de déstabiliser, déconstruire l’omniprésent patrimoine machiste, initier aux sagesses féministes, aux curiosités sorcières – table ouverte aux altérités -, au respect du vulnérable, rendant désirable, indispensable, l’attention aux fragilités à transformer en forces différentes. L’amour dont elle offrait l’expérience embarquait aussi deux formidables gamins  et invitait à ne pas aimer, en elle, uniquement l’amante, mais d’emblée, la mère. Comment faire famille aimante en faisant la nique aux conventions, aux stéréotypes de parents, même provisoirement, privilégier l’importance d’aimer les enfants et les générations qui suivent de manière inconditionnelle, comme curiosité essentielle, vitale, dégagé de l’obligation d’engendrer « ses » propres descendant-e-s, de réserver son vrai amour de père aux fruits de « sa » semence (au nom du père et avec acte de propriété, au passage, sur l’appareil reproductif; pas de ça ici, on parle d’amour). Et de découvrir des horizons larges où, nouer des échanges responsables avec deux garçons délurés, lui permettait de se co-construire en adulte grâce à eux. Ouvrant à un processus sans fin.

Il s’étonna néanmoins de la disproportion entre son chagrin et le peu (relatif) de souvenirs palpables, d’évocations tangibles, charnelles, concernant leur intimité amoureuse – justes des atmosphères, des images aériennes voire célestes. La rupture était consommée depuis quatre décennies, elle devenait certes officielle, mais sans blessure vive, sans sentiment d’être, là, privé soudain, cruellement, de choses concrètes. Pourquoi un tel relent dépressif s’empara de ses jours ? C’est par la bande que s’imposa peu à peu une image cosmique :  avec elle, et inversant le rapport de force de la chanson de Dalida (« il venait d’avoir 18 ans…), bouleversant le scenario cynique de la femme mûre et du jeune mâle performant, il avait vu de près la voie lactée. Elle lui avait la tête dans les toiles. C’est inoubliable, c’est un bien symbolique, spirituel, qui fructifie, à bas bruit. Cela lui donna envie de relire un bout de texte, caractéristique du fantastique métaphorique de Mircea Cārtārescu. Une scène avec une étrange jeune fille, dotée d’une peau qui, dans le noir, se révèle ciel étoilé. Une magie qu’il se dit avoir toucher du doigt, pour de bon, mais autrement, dans un autre texte. « Elle lui demanda s’il était d’accord pour jouer au ciel étoilé. C’était un joli jeu, il n’avait rien à faire, c’était elle, le ciel étoilé, et lui, il devait regarder. » La peau de Soïle – c’est ainsi qu’elle s’appelle – reproduit fidèlement, organiquement, la carte du ciel. « Dès toute petite, des grains de beauté lui apparaissaient sur la peau, partout partout, et sa mère, d’abord inquiète, renonça à la conduire chez le médecin quand elle se rendit compte qu’ils formaient sur la peau de la fillette des constellations, celles que l’on voyait briller durant les nuits estivales, à commencer par les plus connues, La Grand Ourse et la petite Ourse, Orion, Cassiopée, les Pléiades et les Hyades, le cercle du zodiaque, et ce tableau était complété année après année d’une myriades d’étoiles, plus petites, de tourbillons et de ceintures stellaires, jusqu’au moment om toutes celles que l’on voyait à l’œil nu sur la voûte céleste se voyaient aussi sur elle. » – « « Pour jouer, il faut éteindre la lumière », chuchota Soïle, alors Herman se leva et souffla la bougie. » Herman est le déclassé, le marginal à qui Soïle dédie ce jeu – mais lui-même était-il autre chose qu’un marginal, en complet décrochage scolaire, objecteur de conscience, demandeur d’emploi en vadrouille, domicilié dans un taudis. Il fait d’abord l’expérience de l’obscurité déréalisante. « Il resta debout assez longtemps dans le noir complet et il perdit les contours de son corps, puis ceux de son esprit. Il était l’obscurité elle-même, chaude et énigmatique, et pendant un instant, Herman sentit l’immense félicité de la mort. » Puis, le prodige eut lieu, se révéla à lui. « « Ensuite, peu à peu, apparut l’Univers. Soïle ôta ses vêtements, dévoilant les constellations dont les points éclairaient, au cours de leurs pulsations et en irradiant dans le noir. Les épaules, les seins, les côtés, le ventre, les omoplates, les hanches, les fesses de la femme qui tournait lentement autour de la pièce étaient couverts d’étoiles. L’homme perdit lentement tous ses repères. Il avait l’impression d’être couché sur le dos sous un ciel immense, frémissant de lueur stellaire, et de déchiffrer chaque dessin trompeur de chaque constellation et d’apercevoir même les étoiles filantes sillonnant le ciel sans nuage. Il sentait comme jamais qu’en plus de notre enveloppe charnelle, nous avons tous un autre corps, que nous sommes tous roulés dans du cosmos, de manière intime et étroite, comme dans un embrasement sans fin. » (p.398)

Grande lectrice, amatrice de contes et d’imagination amoureuse hors piste, Paulette aurait certainement apprécié cette histoire, cette représentation d’un « faire l’amour » avec et à travers les étoiles, d’entretenir – avec toutes sortes de trucs de sorcières – l’autre dimension de l’amour, l’incalculable, l’impérissable, toujours curieux.  [Love Cry/Albert Ayler]

Pierre Hemptinne

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