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Caroline Hinault – Ce qui se joue

Par Yvantilleuil

Caroline Hinault joueAvec « Ce qui se joue », Caroline Hinault signe un roman qui surprend dès les premières pages. Derrière son point de départ aussi inattendu qu’inquiétant, un mystérieux virus qui prive progressivement les enseignants du langage, l’autrice compose une œuvre foisonnante, drôle, inventive et profondément humaniste. Sous l’apparence d’une dystopie légère se cache une déclaration d’amour à la littérature, à la transmission et à celles et ceux qui consacrent leur vie à faire grandir les autres.

Le mystérieux virus baptisé Fatum frappe aléatoirement et sans prévenir. Tout commence par la Marche funèbre de Chopin qui résonne inlassablement dans l’esprit de ses victimes. Puis viennent les premiers troubles du langage, jusqu’à ne plus pouvoir prononcer qu’un étrange « poï ». Face à cette épidémie qui touche uniquement les enseignants, le ministère missionne Martial Reverdy pour enquêter dans plusieurs établissements. Son observation le conduit au lycée Aimé-Césaire, dans la classe de Monia Boukary, professeure de français passionnée, flamboyante et profondément investie auprès de ses élèves. Au fil des mois, tandis que la maladie gagne du terrain, Reverdy découvre ce qui se joue réellement derrière la porte d’une salle de classe… bien davantage qu’une simple transmission de connaissances. Car dans cet espace clos où se croisent adolescents, professeurs, textes, doutes et découvertes, c’est déjà une certaine idée du vivre-ensemble qui se construit.

Ce qui frappe d’emblée dans « Ce qui se joue », c’est l’intelligence de son dispositif. Caroline Hinault part d’une idée presque absurde, un virus qui s’attaque exclusivement au langage chez les enseignants, pour interroger des questions fondamentales : que devient une société qui perd ses mots ? Comment transmettre sans langage ? Que reste-t-il lorsque les outils mêmes de la pensée commencent à disparaître ?

Mais le roman ne verse jamais dans la démonstration froide. Au contraire, il déborde de vie. La dystopie n’est ici qu’un levier permettant d’éclairer notre présent. À mesure que le Fatum progresse, c’est toute une réflexion sur l’école, la culture, la démocratie et la place des services publics qui se déploie. Sans lourdeur, mais avec une remarquable lucidité.

Le véritable cœur du roman reste pourtant la classe de Seconde F. Caroline Hinault réussit le tour de force de recréer cette alchimie si particulière que connaissent ceux qui ont eu la chance de croiser un enseignant marquant. Chaque élève existe. Chacun possède sa voix, ses fragilités, ses résistances. Peu à peu, le lecteur prend place au fond de la salle, à côté de Reverdy… et attend les cours de Madame Boukary avec la même impatience que ses élèves. Et… même pour moi qui n’aimais pas vraiment l’école… ce fût étonnamment un véritable délice de retourner en classe !

Car… quel personnage haut en couleur que cette Monia Boukary ! Rarement un personnage d’enseignante aura semblé aussi vivant. Passionnée sans être idéalisée, exigeante sans être autoritaire, elle incarne cette vocation discrète qui consiste à croire dans les capacités d’autrui avant même qu’il n’y croie lui-même.

C’est probablement là que le roman touche le plus juste. Derrière l’hommage à l’enseignement se dessine un hommage à toutes ces personnes qui, parfois sans le savoir, changent une trajectoire de vie. Ces femmes et ces hommes qui ouvrent une porte, éveillent une curiosité, donnent confiance à un enfant qui n’en a pas encore vraiment… comme Madame Lesage, ma première institutrice au Heilig-Hart College de Ganshoren.

Caroline Hinault rappelle avec une justesse bouleversante que la vocation d’enseignant ne se mesure ni en statistiques, ni en réformes ministérielles, ni en résultats scolaires. Elle se mesure parfois à l’empreinte silencieuse laissée dans une vie des décennies plus tard. Monia Boukary appartient à cette famille-là. Celle des enseignants dont les élèves se souviennent longtemps après avoir oublié les cours eux-mêmes. Celle des passeurs qui nous offrent davantage que des connaissances : une manière d’habiter le monde.

L’autre grande réussite du roman réside dans sa construction formelle. Caroline Hinault refuse les chemins balisés. Théâtre, poésie, dialogues, satire, pastiches administratifs, chroniques… chaque chapitre adopte une forme différente. L’exercice aurait pu paraître artificiel. Il devient au contraire une démonstration éclatante de la richesse infinie du langage. Tandis que les personnages risquent de perdre les mots, le roman en explore toutes les possibilités.

Cette inventivité permanente s’accompagne d’un humour jubilatoire. Les échanges avec les élèves, les détournements des classiques, les observations sur l’administration ou certaines caricatures du monde éducatif provoquent régulièrement le sourire. Un sourire qui côtoie pourtant l’émotion. Caroline Hinault possède ce rare talent de passer du rire à la gravité sans rupture de ton.

Car ce qui demeure après la lecture, c’est avant tout un sentiment de gratitude. Gratitude envers les livres. Envers les mots. Envers les enseignants. Gratitude aussi envers une autrice qui parvient à défendre des idées fortes sans jamais sacrifier le plaisir du récit.

Rarement un roman sur l’école aura paru aussi vivant, aussi drôle et aussi nécessaire. En célébrant la littérature, la transmission et la force des mots, Caroline Hinault livre une œuvre généreuse qui interroge notre époque tout en ravivant notre confiance dans l’intelligence collective.

« Ce qui se joue » est de ces romans qui donnent envie de relire les classiques et de remercier tous les enseignants, voire un ancien professeur en particulier… merci Madame Lesage !

Ce qui se joue, Caroline Hinault, Le Rouergue, 416 p., 23,00 €.

Elles/ils en parlent également : Aleslire, Syndrome Quickson, Benoit

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