« Mrs Dalloway » était dans ma bibliothèque depuis près de trente ans et c’est seulement maintenant que j’ai réussi à le lire en entier. J’avais fait plusieurs essais, pourtant, espacés chaque fois d’une dizaine d’années mais ça ne marchait pas du tout. Au bout d’une trentaine de pages, j’étais découragée, assommée, et je lâchais l’affaire. Il aura fallu, finalement, que j’atteigne la cinquantaine, la même tranche d’âge que l’héroïne du roman (Mrs Dalloway a cinquante-deux ans), pour entrer véritablement dans ce livre et l’apprécier pleinement.
Note pratique sur le livre
Editions : Folio classique
Date de publication originale : 1925 ; de cette traduction : 1994
Traduit de l’anglais par Marie-Claire Pasquier
Préface de Bernard Brugière
Nombre de pages : 321
Quatrième de Couverture
Le roman, publié en 1925, raconte la journée d’une femme élégante de Londres, en mêlant impressions présentes et souvenirs, personnages surgis du passé, comme un ancien amour, ou membres de sa famille et de son entourage. Ce grand monologue intérieur exprime la difficulté de relier soi et les autres, le présent et le passé, le langage et le silence, le mouvement et l’immobilité. La qualité la plus importante du livre est d’être un roman poétique, porté par la musique d’une phrase chantante et comme ailée. Les impressions y deviennent des aventures. C’est pourquoi c’est peut-être le chef d’œuvre de l’auteur – la plus grande romancière anglaise du XXe siècle.
Mon avis
J’avais essayé au moins trois ou quatre fois de lire ce roman, depuis le dernier quart de siècle, et je bloquais toujours dans les quarante ou cinquante premières pages, un peu noyée, ne comprenant pas qui parlait, n’arrivant pas à me repérer. Mais cette année, j’ai entrepris de lire la préface avant de commencer le livre et cette préface m’a donné les clés nécessaires pour dépasser cette barre de la longue scène chez la fleuriste.
Contrairement à beaucoup de romans du 19e ou 20e siècle, où un auteur omniscient, faisant office de narrateur, dispose devant nous les personnages et les situations dans un certain ordre, avec une certaine orchestration pourrait-on dire, ici, le déroulement des événements est beaucoup plus éclaté, plus diffus, nous passons de l’intériorité d’un personnage à celle d’un autre personnage, presque sans transition, glissant des pensées des uns aux sensations des autres. On pourrait dire que c’est un roman de la subjectivité, où l’écrivaine s’efface derrière ses personnages, s’abstenant de commenter leurs réflexions ou leurs actes, même si on a bien conscience que plusieurs de ces personnages sont souvent les porte-paroles de l’écrivaine.
Ainsi, on peut voir dans ce livre une critique féroce de la haute société anglaise de ces années 1920, une dénonciation de leur snobisme, de leur arrivisme, de leurs mentalités méchantes et serviles. Virginia Woolf, par la bouche de ses personnages, et en particulier par le biais de Peter Walsh, l’un des plus sympathiques et des plus clairvoyants, nous montre toute cette vie sociale factice et hypocrite, les travers des grands hommes, le ridicule des puissants. Dénonciation, aussi, du colonialisme et du sexisme, par petites touches fugaces mais bien perceptibles.
L’un des personnages cruciaux, bien qu’il ne connaisse pas Clarissa et qu’il n’ait rien à voir avec la réception qu’elle veut donner, est Septimus, le poète fou, un homme qui a été traumatisé par la guerre de 14, par les scènes horribles auxquelles il a assisté en tant que combattant. Personnage qui va se sacrifier, comme pour sauver les autres – peut-être ? – tout en voulant se sauver lui-même des griffes de l’horrible psychiatre, le très respecté et pourtant charlatan toxique, Sir William Bradshaw.
L’écriture de Virginia Woolf est merveilleusement poétique, entremêlant sensations, sentiments, réflexions, nous donnant autant à ressentir qu’à analyser. Son sens psychologique est extrêmement développé. Elle aime aussi comparer la façon de penser des personnes de cinquante ans avec celle de leur jeunesse, et en effet l’écrivaine avait atteint une certaine maturité quand elle a écrit « Mrs Dalloway« , à la quarantaine.
Un roman magnifique ! Une œuvre dense et intense.
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Un Extrait page 146
Elle fronça les sourcils ; elle tapa du pied. Il fallait qu’elle aille retrouver Septimus étant donné que c’était presque l’heure d’aller chez Sir William Bradshaw. Il fallait qu’elle aille lui dire, qu’elle aille le retrouver sur sa chaise verte sous l’arbre, assis là à se parler tout seul, ou à parler à ce type mort, Evans, qu’elle n’avait vu qu’une seule fois, quelques instants, dans la boutique. Un type gentil, pas bavard, un grand ami de Septimus, et il s’était fait tuer à la guerre. Mais ce sont des choses qui arrivent à tout le monde. Tout le monde a des amis qui se sont fait tuer à la guerre. Tout le monde sacrifie quelque chose en se mariant. Elle, elle avait perdu sa maison. Elle était venue vivre ici, dans cette affreuse ville. Mais Septimus, lui, se laissait aller à ruminer toutes ces choses horribles, comme elle aurait pu le faire aussi, si elle avait voulu. Il était devenu de plus en plus bizarre. Il disait qu’il entendait des gens parler derrière les murs de la chambre. Mrs Filmer trouvait cela étrange. Il voyait aussi des choses – il avait vu la tête d’une vieille femme au milieu d’une fougère. Pourtant, il savait être heureux, quand il voulait. Ils étaient allés à Hampton Court, sur l’impériale d’un omnibus, et ils avaient été parfaitement heureux. Toutes les petites fleurs rouges et jaunes étaient écloses, dans l’herbe, comme des lanternes flottantes, avait-il dit, et il avait bavardé, et ri, et raconté des histoires. (…)
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Un extrait page 292–293
Car il n’aimait rien tant que de se répandre en bontés, que de faire battre de joie le cœur des vieilles dames qui s’étaient crues oubliées dans la tristesse de leurs vieux jours : au moment où elles se disaient que personne ne pensait plus à elles, voilà ce cher Hugh qui venait leur rendre visite et passait une heure avec elles à évoquer le passé, à se rappeler des petits riens, à les complimenter sur le gâteau fait à la maison, alors que Hugh pouvait manger des gâteaux avec des duchesses tous les jours que Dieu fait, et d’ailleurs, à le regarder, il devait souvent se livrer à cette agréable occupation. Le Juge Suprême, l’Infiniment Miséricordieux lui trouverait peut-être des excuses. Peter Walsh, lui, était sans pitié. Il faut bien qu’il y ait des méchants sur terre, et ce qui est sûr, c’est que les misérables qu’on pend pour avoir écrabouillé la cervelle d’une fille dans un train font moins de mal, en fin de compte, que Hugh Whitbread avec toutes ses bontés. Regardez-le, sur la pointe des pieds, esquissant des entrechats, faisant des courbettes, au moment où le Premier Ministre et Lady Bruton émergeaient, donnant ainsi à entendre à la terre entière qu’il avait le privilège de dire quelque chose, quelque chose en privé, à Lady Bruton sur son passage. Elle s’arrêta. Elle hocha sa belle vieille tête. Elle devait selon toute probabilité le remercier pour quelque acte de servilité. Elle avait ses lèche-bottes, des petits fonctionnaires des ministères qui s’empressaient de faire aboutir ses petites affaires, en échange de quoi elle les invitait à déjeuner. Mais c’était une femme du XVIIIe siècle. Ça avait son charme.
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