
Chaque mois, dans ses 10 derniers jours, tout comme je le fais pour le cinéma (dans ses 10 premiers) et tout comme je le fais pour la musique (vers le milieu) je vous parle de l'une de mes trois immenses passions: La littérature!
Lire c'est accepter d'apprendre l'univers des autres, entrer dedans, C'est écouter l'autre. Tenter de le comprendre, confronter ses propres idées, ses peurs, découvrir, se renseigner, en apprendre parfois sur soi-même, plonger dans un monde qui n'est pas le nôtre. C'est vibrer sur un ton qui n'est pas le sien. Nager en eaux nouvelles. Se calibrer sur le rythme respiratoire d'un(e) autre.

Et respirer, c'est vivre.
MACBETH de WILLIAM SHAKESPEARE
Dès la scène d'ouverture, Shakespeare plonge le spectateur dans une atmosphère de confusion morale. Le célèbre leitmotiv des 3 sorcières est "Le beau est affreux, l'affreux est beau." (fair is foul and foul is fair). Il pose les bases de toute la pièce. Rien n'est ce qu'il parait.
Lorsque ces créatures interloquent Macbeth, alors valeureux général de l'armée écossaise, en lui promettant un destin royal, elles ne lui dictent pas ses actions. Elle se contentent de planter une graine. C'est là toute la subtilité du texte: la prophétie est-elle une fatalité inscrite dans le marbre ou une simple étincelle qui vient embraser une ambition déjà latente ? Shakespeare joue constamment sur cette ambiguïté. Les sorcières agissent comme des catalyseurs psychologiques, révélant les désirs enfouis de Macbeth plutôt qu'elles ne contrôle le libre arbitre.

Si la tentation nait sur la lande écossaise, elle prend corps au sein du foyer. L'entrée en scène de Lady Macbeth redéfinit la dynamique tragique. Souvent perçue comme une figure manipulatrice et impitoyable, elle est surtout pragmatique du couple. Face aux hésitations de son époux, rongé par un reste de conscience et de loyauté, elle déploie une rhétorique implacable, remettant en question sa virilité et son courage.

Le couple Macbeth offre l'un des portraits psychologiques les plus fascinants de la littérature occidentale. Ils ne forment pas un duo de méchants monolithiques, mais une alliance fusionnelle unie par un pacte destructeur. L'ambition, loin d'être un projet solitaire, devient une affaire de couple, une force brute qui les pousse à franchir le point de non-retour. L'acte qu'ils s'apprêtent à commettre est une transgression totale: violer les lois de l'hospitalité, de la parenté, de la royauté. Il y a architecture de la culpabilité et de la paranaoïa. Du moteur d'ambition, et de la complicité tragique. De l'illusion de la fatalité et des sorcières prophétiques.

Une fois le seuil de l'irréparable franchi, la pièce bascule de la tragédie politique au thriller psychologique et horrifique. Le pouvoir tant convoité ne se traduit pas par le triomphe, mais par l'isolement immédiat. C'est ici que Shakespeare déploie toute sa maitrise des tourments de l'âme humaine. La culpabilité se manifeste de manière viscérale. Le sommeil, décrit par Macbeth comme "
le baume de l'esprit blessé" est assassiné en même temps que leurs victimes. L'insomnie devient une torture psychologique, un espace suspendu où la réalité se distord. Les hallucinations visuelles et auditives prennent le relais de la raison. La célèbre tache de sang imaginaire que Lady Macbeth tente obsessivement de laver sur ses mains symbolise l'indélébile souillure du crime. Le sang, omniprésent dans le texte, n'est plus seulement un fluide corporel, mais un personnage à part entière qui réclame justice et refuse d'être effacé.

De cette culpabilité naît une paranoïa galopante. Pour sécuriser un trône instable, Macbeth s'enfonce dans une spirale de violence. Chaque allié potentiel devient une menace, chaque regard, un soupçon. L'homme de guerre autrefois admiré se transforme en un tyran solitaire, prisonnier d'un engrenage où la seule issue logique semble être l'accumulation de nouvelles transgressions.
Sur le plan symbolique, Macbeth est un portrait profondément obscur, presque entièrement baignée de nuit, de brouillard et de tempêtes. Ce choix esthétique dépasse le simple décor de théâtre. Chez Shakespeare, la macrocosme (l'univers, la nature) reflète toujours le microcosme (L'état d'esprit).

Lady Macbeth craint que son mari ne soit trop plein du "lait de la tendresse humaine" pour saisir la couronne. Elle devient le moteur de l'action, orchestre un plan pour accélérer le destin lors d'une visite de courtoisie du roi Duncan dans leur château. La cage dorée qui se dresse isolera et détruira le couple.
Écrite en 1606, ce texte est d'une modernité absolue par sa rapidité. Contrairement à Hamlet, qui prend le temps de philosopher, Macbeth fonce à un rythme effréné. Nous sommes dans une spirale infernale où la tension ne faiblira pas.

On nous force à avoir de l'empathie pour un homme qui prend des mauvaises décisions. Nous montrant du même coup que la frontière entre l'héroïsme et la monstruosité est parfois terriblement mince.
Ce brillant texte, par superstition est souvent appelée "la Pièce Écossaise" dans le milieu du théâtre, au lieu de Macbeth, car elle plonge dans un univers sombre, baigné de brume, de sang et de sorcellerie. C'est une exploration psychologique universelle sur la corruption de l'âme par l'ambition démesurée.
Ce brillant texte a 420 ans, cette année.