
Nous avons devant nous un vrai jour d’automne. Les couleurs sont franches et joyeuses, malgré le brouillard qui les encercle ou peut-être grâce à ce brouillard qui les dorlote. S’il vous plaît, ne me mettez pas la pression dessus. Je sais parfaitement où vous voulez en venir. À table, les enfants, à table. Asseyez-vous et contemplez. Ces belles couleurs, ces couleurs chatoyantes et qui, à la fois, s’effacent. Elles nous parlent du déclin de l’Europe. Elles nous parlent d’un monde qui veut tourner la page. Elles nous parlent d’un champion qui a claqué la porte. Elles nous parlent du premier jour d’octobre. Elles nous parlent d’un cœur qui bat encore, mais le cœur n’y est plus.
Alors tant pis pour toutes ces zones grises de l’esprit. Tant pis pour les esprits, pour les âmes aigries. Aigrie, l’eus-tu cru, qu’il me disait ainsi, mon ami d’enfance, mon ami de lycée. L’eus-tu cru qu’il eût cru, tu seras un marchand de pattes, mon ami, et tu épateras la galerie. Jeu de mots facile, jeu de mots enfantin. C’est simple comme le bonjour, compliqué comme une mauvaise nuit.
J’aime bien cultiver la simplicité. Simple d’esprit, simple de cœur. Je n’y vois aucun mal. Je veux simplement le bonheur de tous. Oubliez mon ego, oubliez ma patrie, mais n’oubliez pas, je ne veux pas oublier ma fratrie. Ne pas négliger ma fratrie.
Et la carotide est-elle encore en place ? Préférez-vous être soigné dans une clinique privée ou vous rendre aux urgences publiques ? Je ne suis pas un privilégié, même si j’en ai l’apparence. Je veux être traité comme n’importe quel quidam, le premier venu au tourment de la rue. Ah non ! Faites en sorte de ne pas m’oublier dans le couloir, sur le brancard. Je déteste être cloué au sol, encore moins à un lit, dans un état végétal, même si je suis végétarien par affinité et complicité. Et je ne mange de la viande qu’avec une mauvaise conscience affichée, bien-pensante.
Que de choses ai-je été amené à faire avec ce bagage de la conscience ? Mais j’ai fait comme tout le monde. Ceci n’est pas une excuse. Ce n’est pas parce que tout le monde saute dans le trou que tu dois faire pareil. Pense par toi-même. Oui, d’accord, depuis tout petit, c’est ce que je me suis dit. Mais depuis tout petit, j’ai été abreuvé par des films et de la fiction ciselés à la sauce occidentale. C’est difficile de se soustraire à ces injections et à ces injonctions, à ces émanations. Ces courants souterrains, subconscients.
Aujourd’hui, je vous le dis, je suis ici sans savoir pourquoi je suis ici. Oui, un bon ami… et les amis, ça ne court pas les rues. C’est un peu sur les réseaux qu’on les trouve encore, en ce XXIe siècle, parce que quand on ne voit pas l’être en chair et en os, on l’imagine, on n’attend pas vraiment quoi que ce soit de lui. Peut-être quelques lettres, quelques paroles, quelques phrases amicales. Mais la tête vaut bien plus que cela.
En vie nous sommes, en vie nous respirons, en vie nous parlons, en vie nous photographions. Chaque fois que je vois une image, j’ai envie de la capter, de la capturer en sachant que son destin est éphémère, volatile. Ce n’est qu’un effluve de mon instant vécu. Et ces millions d’images, oui, j’ose parler de millions, qui ont ponctué mon existence, les grands algorithmes les ont entre-temps englouties, avalées, pour en faire un magma d’une densité incroyable, un reflet astronomique de l’humanité telle qu’ils l’imaginent, telle qu’ils la conçoivent, telle qu’ils la souhaitent.
Et toutes nos pensées, nos souvenirs, tous nos souvenirs, nos images perçues sont acculés dans ce grand embouteillage de l’expression collective. Nous sommes des milliers, des millions à vouloir exister à travers nos mots, à travers nos images, nos pensées. Et toujours, nous pensons, nous estimons que notre opinion vaut la peine d’être épinglée, prononcée d’abord, proférée, dictée, puis épinglée.
Chaque nuit, nous faisons un nouveau reset, ou le système fait un nouveau reset. Chaque nuit, c’est un nouveau cercueil qui nous ouvre sa porte. C’est un nouveau linceul qui nous embaume. Et chaque jour, c’est un recommencement, un recommencement de chaque matin. Nous revivons indéfiniment la même journée, à la différence près que chaque jour notre être prend de la bouteille et s’embourbe dans la jungle hirsute d’un univers factice.
Il est temps d’arrêter les dépenses. C’est ce que je pense vraiment au fond de moi.
Je me rappelle un collègue de travail. Il devait avoir 30, 32 ans, alors que moi j’en avais 23, et il me disait qu’il ne lisait plus de livres parce qu’il en avait lu beaucoup, énormément, au temps de son lycée et également pendant toute la décennie de ses 20 ans. Il considérait qu’il en avait lu suffisamment et que désormais il se sentait investi du devoir de rendre au monde les choses qu’il avait emmagasinées.
Moi, je ne le comprenais pas, car moi je voulais lire encore et toujours. Je lisais beaucoup de choses, beaucoup de poésie, des romans russes aussi, beaucoup de romans français, des romans portugais également. C’était la littérature qui m’intéressait et pas du tout tout ce qui était documentaire, philosophie ou essais expérimentaux. Moi, ce que je voulais, c’était de la fiction, au cinéma comme dans les livres, des mondes inventés et racontés, des gens placés dans leur existence quotidienne à qui il arrivait des histoires et qui en démêlaient les fils plus ou moins bien.
Je lisais beaucoup et ça me plaisait, ça me faisait un bien fou. J’ai continué à lire beaucoup jusqu’à l’arrivée des réseaux sociaux. Il faut dire ce qui est. Cette irruption soudaine a phagocyté mon temps d’attention et ma capacité de concentration.
Vingt ans à lire des messages courts, à écrire des messages courts m’ont rendu paresseux devant un livre de 300, 400, 500, voire 1 000 pages.
Et pourtant, je m’en rappelle, je me rappelle, je m’en souviens, quand je lisais Guerre et Paix ou encore Madame Bovary ou Crime et Châtiment. C’était une grande parenthèse bienfaisante dans ma vie.
J’ai décidé : il faut que je m’y remette.
Mais entre-temps, quelque chose a profondément changé. À l’époque, je plongeais dans les livres car j’aimais voyager dedans. Je me reconnaissais dans ces êtres de papier et de lettres. Je m’identifiais à leurs aventures. Je me disais : tiens, ça pourrait m’arriver un jour.
Aujourd’hui, avec l’âge, je ne sais plus. Je reste étrangement étranger à tout ce que je lis, comme si tout ça avait lieu sur une scène et que j’étais au dernier rang dans la salle, n’ayant pas eu suffisamment d’argent pour m’acheter le ticket premium des premières places. Tout ce qui se passe sur cette scène me parvient avec une distance, avec un flou. Comme s’il y avait plusieurs feuilles, plusieurs calques translucides entre la fiction et mon regard, comme si tout ça ne me concernait plus vraiment.
Par ailleurs, avec l’avènement de l’intelligence artificielle, je me méfie de pratiquement tout ce qui se publie sur les réseaux, que ce soient les images ou les textes. Des gens qui n’écrivaient rien il y a encore quelques années, tout à coup, exposent leurs plumes éminemment savantes et dissertantes. Après un certain moment, effectivement, on reconnaît derrière ces phrases les filtres de l’IA qui leur ont donné la faculté soudaine d’écrire. Ils sont devenus les reporters d’eux-mêmes, les reporters de leur monde, qui racontent leurs idées à la machine et qui voient la machine mettre leurs idées par écrit, toujours selon le même moule ou modèle.
Je ne leur en veux pas. Le plaisir de voir ses idées, ses sentiments éclore aux yeux du monde est sans pareil. C’est jouissif.
Mais je me pose la question : si tout le monde est poète, si tout le monde est journaliste, si tout le monde est photographe, que vont faire ceux ou celles qui ont décidé de ne jamais avoir recours à l’assistance des algorithmes ? Puisque toutes leurs productions seront systématiquement comparées, jugées et considérées de moindre intérêt, moins assurées, moins maîtrisées que les textes produits à longueur de chaînes d’usinage.
Des millions de lettres, des millions de sentiments, des millions d’images, chaque jour, ne racontent plus le monde. Ils le perturbent, le rendent chaotique, cacophonique, dithyrambique, confus. Si tout le monde crie, plus personne ne s’entend. Mais pourquoi tel individu aurait-il plus qu’un autre le droit d’avoir une voix qui porte loin, qui atteint un public ?
C’est la foire d’empoigne, c’est la foire des vanités.
