Quel bonheur d’avoir découvert hier Histoires de paysages de Monet à Hockney (1890-2026) au musée Marmottan en compagnie du commissaire de l’exposition Pierre Wat. Il n’en est pas à sa première exposition mais celle-ci, qui est l’aboutissement de deux ans de recherche, est sans doute la plus personnelle.En sa qualité de
de la représentation du paysage
, il a voulu confronter l’Histoire avec les grandes créations contemporaines. Si bien qu’il présente une soixantaine d’œuvres parmi lesquelles presque la moitié sont le fruit d’artistes vivants, ce qui est plutôt inédit à Marmottan. Hormis le musée de Grenoble, les prêts proviennent essentiellement de collectionneurs privés et de galeristes. Pierre Wat confronte les artistes, les points de vue, sélectionnant des oeuvres très rarement voire jamais encore montrées au public, et nous invite à regarder le paysage comme témoin de l’Histoire. En comprenant
la différence entre nature et paysage, celui-ci pouvant être défini comme la nature éprouvée ou affectée par l’homme. Le paysage est une expérience subjective qui existe avant tout dans l’œil du regardant.L’exposition embrasse le siècle de Monet (comment pourrait-il en être autrement puisque Marmottan détient la plus grande collection d’œuvres du maître ?) et constitue un des nombreux hommages qui vont marquer le bicentenaire de sa disparition et cette nouvelle exposition devrait marquer les esprits.Elle est structurée en 11 sections chrono-thématiques incluant peintures, photographies, plusieurs sculptures et gravures. De 1890 quand Monet s’installe définitivement à Giverny jusqu’en 1926. On commence donc par les
Nymphéas pour l'histoireavant d'enclencher -c'est une évidence- sur lesPaysages en guerre. Une section très importante est consacrée à l'abstraction, une autre auxpaysages intérieurs. Mais on aborde aussi l'action de la nature sur ces paysages meurtris, allant jusqu'à effacer les traces des massacres humains. L'exposition glisse en toute logique vers lespaysages de l'Anthropocène( cette époque géologique caractérisée par le fait que les activités humaines sont devenues la principale force de transformation sur Terre, surpassant les forces géophysiques naturelles) pour s'achever sur une interrogation à propos desparadis perdus. Dans chacune des sections le maître mot est dialoguer ou confronter.Le présent article est plutôt long et détaillé. Vous pourrez à loisir le lire avant ou après avoir vous-même vu les oeuvres de près. Il se poursuit par l'intervention, au sous-sol du musée de Peter Soriano, grand sculpteur franco-américain, qui a réinventé un paysage d’hiver en revivant un des voyages entrepris par Monet en Norvège.J'ajouterai que les équipes ont réinventé le parcours dans les collections avec de nouveaux cartels. Ainsi s'établit aussi un dialogue entre le temporaire et les œuvres permanentes (quand elles ne sont pas prêtées).Impression reçu en donation en 1940 a réintégré le musée et peut de nouveau y être admiré.
On commence donc, bien sûr, par quelques nymphéas et ce fut une prouesse de parvenir à installer trois tableaux (de taille modeste) de cette série dans la rotonde. Monet a voulu offrir à la nation sa vision très personnelle du "panorama" comme l'explique le peintre le 12 novembre à son grand ami Georges Clemenceau : je viens de terminer une série de tableaux que je veux offrir à la nation en les signant du jour de la victoire (sur l’Allemagne).
Monet a en tête le modèle des panoramas, mot qui étymologiquement signifie en grec tout voir. en sachant que le plus populaire au XIX° est le champ de bataille qu’on contemple depuis la position du vainqueur. Les Nymphéas sont son anti-panoramique de bataille. Pour en savoir plus sur le sujet je vous renvoie à mon article sur le livre de Grégoire Bouillier, Le syndrome de l'Orangerie.Le paysage a longtemps dépendu de l'histoire et noue aujourd'hui une nouvelle alliance. Bien entendu il sera (aussi) question de réchauffement climatique. Mais poursuivons avec la "vision" du français
Vallotton à propos de Verdun ou celle de l'américain Nash, peignant les blockhaus des plages du Débarquement.
Paul Nash, 1889-1946,
Bomber in the Corn, Bombardier dans le champ de maïs, 1940, Graphite et aquarelle sur papier
Félix Édouard Vallotton 1865-1925,
Verdun, Tableau de guerre interprété [sic], projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz, peint entre le 10 et le 27 décembre 1917, huile sur toile, Paris, musée de l'Armée
Pierre Buraglio, Né en 1939,
Marée basse (on verra plusieurs oeuvres de cet artiste) qui se trouve confrontée
à des gravures touchantes faites dans les tranchées et prêtées par le musée des armées, comme celle-ci :
André Mantelet-Martel, 1876-1953, Le Bois-le-Prêtre, Pont-à-Mousson, 1916 On peut lire en bas à gauche, dans la planche : Eau forte gravée sur ma / douille aplanie et martelé / Pt à Mon 1916 / AMt. Et en bas à droite, au crayon Le Bois le Prêtre 1916 / Mantelet Martel.

Après la douille, la trace d'une souche
de Verdun cristallisée au bois perdu et verre optique de Pascal Convert, Né en 1957 et Maître verrier Olivier Juteau, Né en 1955
Nikita Kadan, né en 1982, The Shadow on the Ground, XII, XIII et VIII, Ukraine 2022Fusain sur papier (pages de carnet), Paris, Musée de l'ArméeUn champ, parcouru de sillons. Effet de la perspective ou d'on ne sait quelle aberration visuelle, ceux-ci tout en convergeant, ondulent et se tordent. Au-dessus de ce champ noir un mince filet de ciel s'impose avec peine. Et puis il y a des arbres mais on dirait des vagues, comme si tout cela n'était qu'une mer menaçante. L’artiste est ukrainien et cette série a été commencée en mars 2022, un mois après le début de l'invasion russe. l'Ukraine, s'en souvient-on, était le grenier à blé de l'Europe. Mais, désormais plus rien ne pousse, dans ce champ d'un noir de charbon. Une ombre seule, telle une empreinte mortifère, occupe une partie du sol. L'ombre de quoi, de qui ? le paysage en porte la trace, rien ne peut la recouvrir. C'est une mémoire, et une alerte.
La section Pays paysage est unique avec des photos. Deux campagnes sont pour la première fois accrochées face à face. Sur un mur, des américains dont les photos censées glorifier le New Deal établissent un amer constat de détresse sociale évoquant la période des Raisins de la colère. Par exemple avec une photo d’un homme dans un paysage érodé semblant tenir sa maison comme un arbre.En face donc, nous revenons sur un moment majeur en France, avec le choix de la mission DATAR dans les années 80. François Hers (directeur artistique) avait recruté des photographes en leur interdisant de faire des clichés comme le leur réclamaient les agences en exigeant un regard d’artiste, ce qui a d’ailleurs encouragé l’entrée de la photographie dans les musées.
Josef Koudelka, Né en 1938, Zone industrielle, vers 1986-1988Mission photographique de la DATAR, Série "Paysages panoramiques en Lorraine, dans le Nord et à Paris", Epreuve d'étude argentique, format panoramique
Né en République tchèque (Tchèquie), Josef Koudelka s'est fait connaitre grâce à ses images de la répression du Printemps de Prague par les troupes soviétiques. Ayant dû quitter son pays pour la Grande-Bretagne puis la France, il participe à la mission photographique de la DATAR en 1986. Il fait le choix d'un appareil panoramique qui sera déterminant pour la suite de son oeuvre. Le cadre, ainsi étiré donne un caractère grandiose, quasi théâtral aux sujets qu'il traite. Le grain de l'image, très présent et reconnaissable comme attribut de son style, rend tangible le regard sensible que l'artiste porte sur les hommes autant que sur les paysages.
Pierre de Fenoÿl (prononcer Defenouille), 1945-1987, Castelnau-de-Montmiral, 7 octobre 1985, Mission photographique de la DATAR, Série "Dans les campagnes du Sud-Ouest", Epreuve d'étude argentique, Paris, bibliothè
que nationale de France, département des Estampes et de la PhotographieCe photographe autodidacte, particulièrement talentueux, d'une culture immense, féru de théologie a été archiviste à vingt ans d'Henri Cartier-Bresson, et dirigea jusqu'en 1969 le fonds d'images de l'agence Magnum. Il fonde l'année suivante la première galerie photographique parisienne, Rencontre, rue du Cherche-Midi.Il avait choisi en 1984 de se retirer avec sa femme et ses deux enfants à Castelnau-de-Montmiral, dans le Tarn, où il mena cette mission photographique pour laquelle il adopte lui aussi le format panoramique. Ses photographies établissent des rapports subtils entre les replis du terrain, les habitations, les végétaux, et créent une mystérieuse entente entre le sol et le ciel, balayés tous deux dans de belles compositions horizontales. Il meurt trois ans plus tard, terrassé à 42 ans par une crise cardiaque.
Suzanne Lafont, Née en 1949Domaine de Certes, Audenge (Gironde) [grande ronce au premier plan], 1986, Mission photographique de la DATAR, Série "Domaine de Certes, Audenge (Gironde)" Epreuve d'étude argentique
Raymond Depardon, né en 1942, Buses dans des champs, Mission photographique de la DATAR, Série "La Ferme du Garet, dans la plaine de Mâcon", épreuve d'étude argentique couleur
L’abstraction est un chapitre fondateur de l’histoire du XIX corrélé à la question du paysage comme l’a démontré l’exposition de la Fondation Vuitton Monet Mitchell il y a quatre ans, d’ailleurs le prolongement qui aura lieu à Grenoble à partir de mars prochain avec 1000 m carrés d’exposition autorisera un grand format de Mitchell. C’est le thème de la quatrième section.
Charles Pollock, 1902-1988, Untitled (Post-Rome), green, 1964, Huile sur toile (ci-dessus sur la gauche)
Charles Pollock est le frère de Jackson, l'ainé d'une fratrie de cinq garçons dont celui-ci est le benjamin. Comme son frère, mais avant lui, il s'est intéressé aux peintres muralistes mexicains. Il sera d'abord figuratif puis, lorsqu'il passe à l'abstraction en 1956, il restera fidèle à ce regard stratigraphique qu'il porta longtemps sur le paysage américain. Dans
Untitled (Post-Rome) green, quelque chose de sismique, comme un écho d'un monde en formation, traverse et perturbe le silence du tableau. Le paysage a disparu mais il travaille encore, telle une force, sous la surface qui le contient. I
l n’y reste que le tellurisme des paysages anciens dont il ne garder que le souvenir.
Au centre, une oeuvre très rare de
Richard Diebenkorn, 1922-1993, Albuquerque #7, 1951, huile sur toile, qui est le
seul tableau dans un musée américainDans la cinquième section, À l’origine, le paysage est envisagé comme un retour aux origines, en arrière dans le souvenir de l’enfance.Mon pays mon enfance(quitte à gommer toute trace et donc preuve de modernité). Chez Giacometti c’est une réduction à l’élémentaire : une colline, un arbre y compris dans les sculptures de Diego où le crâne est une colline.
Si on revient sur la grande photo, on aperçoit au fond à l'extrême droite le tableau de Vilhelm Hammershøi (1864 – 1916) Landskap. Från Lejre [Paysage de Lejre] 1905, Huile sur toile, 41 x 68 cm qu’on retrouve ci-dessous, au centre :
Il dialogue avec une huile sur toile, 43 x 37 cm de Akseli Gallen-Kallela (1865-1931) Hwandoni Hills [Les Collines de Hwandoni] 1910 et avec le Paysage de Norvège. Les maisons bleues de Claude Monet (1840-1926), peint en 1895, et conservé au musée Marmottan.
A gauche, Troncs d'olivier, une huile/technique mixte de 1977, de Anna-Eva Bergman (1909-1987), peintre franco-norvégienne associée à la Nouvelle École de Paris, connue pour son usage singulier de feuilles de métal et ses paysages épurés. Cette œuvre illustre comment l'abstraction naît de la contemplation de la nature et dialogue notamment avec les recherches de Piet Mondrian.
A droite, Arbre, 1908, huile sur toile de Piet Mondrian, 1872-1944, et au centre une autre huilée sur toile de cet artiste, Composition Arbres I, 1912. Chez cet artiste, l'abstraction résulte d'un long et méthodique travail d'extraction de la structure de la nature, faite d'un réseau de forces primordiales. Cette recherche de l'essence des choses l'amène peu à peu à partir de motifs naturels comme l'arbre, à éliminer tout ce qui est de l'ordre de l'irrégulier, pour privilégier les fondamentaux de son rapport au monde : stabilité, dynamisme, vitalité. Dans ce cheminement, la découverte du cubisme vers 1912, lui fait accomplir un pas fondamental vers la radicalisation géométrique de son art. L'arbre, progressivement transformé à partir d'une première vision réaliste, devient structure, rythme, équilibre L'abstraction est une réduction : un chemin vers l'essentiel.
Le visiteur éprouve un choc en contemplant Paysage en décembre (1990) de Pierre Buraglio à côté de Sicile de Nicolas de Staël (1954), huile sur toile provenant du musée de Grenoble.
L’œuvre de Pierre Buraglio, né en 1938, se caractérise par d’importants travaux sur les gestes de la disparition (maroufler, raturer, camoufler, agrafer, etc.). C’est dans les années 1970 qu’il prit le parti d’utiliser des châssis de fenêtre, des vitres teintées ou des vantaux de bois de récupération. En utilisant la fenêtre pour sa capacité d’ouverture sur le monde et la couleur bleue pour son évocation du champ pictural traditionnel, il crée une sorte d’art anonyme entre histoire et détournement.Sans occulter une réelle qualité plastique, la pertinence de Paysage en décembre se situe dans sa capacité à jouer sur les supports et les rendus qu’ils induisent. La particularité se joue dans le rapport de proportion entre la partie basse du sol et le vide du ciel. Le traitement du sol est brut, l’empâtement verdâtre ne fait pas disparaître les aspérités du bois, si bien que cette bande horizontale pose très bas l’horizon. En contrepoint, Pierre Buraglio choisit une toile comme support du ciel de ce paysage. Le ciel conserve cette imprécision qui le rend impalpable, immatériel. Et effectivement, tout ce traitement donne à la composition une qualité impressionniste assez incroyable.
Chaïm Soutine, 1893-1943, Paysage, vers 1922-23. À côté, Per Kirkeby, 1938-2018, Sans titre (Untitled), 1991, Technique mixte sur papier puis Sans titre (Untitled], 1988, Fusain, gouache, crayon gras et encre sur papier.
Certains peintres portent sur le paysage un regard stratigraphique, un regard de géologue capable de saisir au-delà des apparences du monde visible, la structure cachée qui en révèle l'origine. C'est littéralement le cas de Per Kirkeby, un peu oublié, qui fut géologue avant d'être peintre. Ce peintre danois a un regard stratosphérique qui nous fait prendre conscience que le paysage est fait de temps sédimenté. Sur toile ou sur papier, son travail, aux limites de l'abstraction, se structure comme un champ de forces superposées en registres. Deux autres oeuvres sont accrochées mais non photographiées.
Eva Jospin, Née en 1975, Grottesco II, 2025, Bois, carton, tissus et matériaux divers. On aurait été surpris de ne pas trouver ici une de ses oeuvres.
Martial Raysse, né en 1936, L'ami des nuages, 1982, peinture acrylique et tempera sur bois
Caroline Bachmann, Née en 1963, Lune rousse reflet, 2022, Huile sur toile, et Henri Michaux, 1899-1984, Paysage mescalinien, 1955, Huile sur bois
Yves Tanguy, 1900-1955, Nid d'amphioxus, 1936, Huile sur toile, musée de Grenoble dont il assume les craquelures de séchage. Le peintre surréaliste allie la liberté de l'imaginaire à la maîtrise la plus rigoureuse de la peinture. Ses paysages oniriques, peuplés d'objets aussi mystérieux que poétiques, sont peints avec une technique savante, faite d'une peinture fluide lentement superposée en couches plus ou moins transparentes. Le jeu chromatique, par un accord de gris, de beige et d'un vert mêlé de rose, renforce l'effet d'étrangeté. L'amphioxus qui prête son nom au titre de cette œuvre est - mais qui le sait? - un invertébré fusiforme de très petite taille qui vit caché dans le sable. Chez Tanguy, l'explication nourrit l'énigme.
Edvard Munch, 1863-1944, Nuit d'hiver, 1923, Huile sur toile. Le peintre norvégien reprend la tradition picturale du paysage état-d'âme qu'ont élaboré le romantisme allemand et le symbolisme, et l'emmène vers le XX° siècle par sa manière, expressionniste, de rendre tangible la sève vitale qui traverse, anime et féconde toute chose. Dans ce tableau il semble faire écho aux mots de Caspar David Friedrich: "Clos ton œil physique, afin de voir d'abord ton tableau avec l'œil de l'esprit. Ensuite, fais monter au jour ce que tu as vu dans ta nuit, afin que son action s'exerce en retour sur d'autres êtres, de l'extérieur vers l'intérieur." La nuit se déploie, telle une fleur obscure, du centre vers les bords du tableau, pour mieux nous absorber en son sein.
Attribué à Paul Gauguin, 1848-1903, Paysage, 1901, huile sur toile et Henri Matisse, 1869-1954, Nu rose, 1909, huile sur toile
Bernard Plossu, né en 1945, Vue depuis le cabinet de toilette de Claude Monet, Giverny, juin 2011 et Chez Monet, le jardin de l'autre côté, Giverny, octobre 2011
Pierre Bonnard, 1867-1947, Paysage, soleil couchant, Le Cannet, Vers 1923-1926. Il découvre le Midi méditerranéen en 1904 à Saint-Tropez, à l’occasion d’un court passage avec Édouard Vuillard et Ker-Xavier Roussel, lors d’un séjour plus long ensuite, sur une invitation de son ami Henri Manguin, puis de Paul Signac, qui attira dans ce petit port de pêcheurs une importante communauté d’artistes. Bonnard n’aime pas la vision trop immédiate du motif, et ses carnets lui servaient de notations utiles pour son travail en atelier. Le rapport de Bonnard au paysage, et par extension à la nature, est très prégnant, au point de devenir sa marque. Sa conception presque tactile de la matière et de la couleur conduit sa peinture dans une voie unique de transfiguration du réel, qui ne cessera de s’affirmer pour prendre une ampleur sans précédent dans les paysages du Cannet, continuum et aboutissement logique de sa quête d’harmonie. Paysage, soleil couchant est un superbe exemple dans lequel Bonnard fait vibrer l’intensité de la lumière du soleil déclinant, laissant dans un puissant contre-jour un ensemble d’arbres traités dans des tonalités sombres, tandis que certaines zones de la composition sont largement éclairées.
Pour se rendre compte de l'échelle relative des oeuvres suivantes :
Georg Baselitz, 1938-2026, Ohne Titel (Bäume), Sans titre (Arbre), 1973. A partir de 1969 Baselitz commence à peindre et graver ses sujets systématiquement tête en bas (notamment à travers son œuvre séminale Der Wald steht auf dem Kopf / La forêt est sur la tête). Le paysage et l'arbre sont chez lui des motifs récurrents. L'oeuvre présentée est caractéristique de sa pratique de l'inversion.
Anselm Kiefer, né en 1945, Occupations, Montpellier, 1967-2022 (à droite). Cet artiste plasticien allemand, qui vit en France depuis 1993, est l’un des artistes allemands les plus célèbres d’aujourd’hui mais il fit scandale en son temps. Il a marqué l’histoire de l’art contemporain dès le début de sa carrière avec sa série conceptuelle et provocatrice intitulée Occupations (Besetzungen). En 1969, alors qu'il achève ses études d'art, Anselm Kiefer réalise une performance photographique hautement controversée pour briser le tabou et le silence entourant le passé nazi en Allemagne. Habillé d'un costume paramilitaire (parfois l'uniforme de la Wehrmacht de son père), il se fait photographier dans plusieurs pays d'Europe en effectuant le salut hitlérien. L'étape de Montpellier occupe une place clé dans ce projet de "réenchantement esthétique" et de confrontation historique. En France, Kiefer choisit des lieux hautement symboliques. À Montpellier, il performe notamment son salut devant la statue du roi Louis XIV (sur la promenade du Peyrou). Cette mise en scène juxtapose le mime du totalitarisme du XXe siècle avec les symboles du pouvoir absolu et de l'impérialisme romain ou classique (faisant écho à l'Arc de triomphe de la ville ou à la nécropole d'Arles). Celui qui s’est fait connaître par ses publications scandaleuses en faisant le salut nazi est depuis longtemps représenté dans tous les grands musées du monde …
On voit ensuite Der Wanderer 2 (La Promeneuse 2), de la photographe finlandaise Elina Brotherus, réalisée en 2004. Issue de sa célèbre série The New Painting (La Nouvelle Peinture), qui est une réinterprétation contemporaine et féminine des codes du romantisme allemand, évoquant directement le célèbre tableau Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich. L'artiste s'y met en scène de dos, face à l'immensité du paysage.
Voici Volkkunst (2019), un panneau de bois découpé en forme de sommet montagneux, décoré de délicats sapins peints de l'artiste Blaise Drummond, connu pour ses représentations de paysages et de la nature,
Les oeuvres ne sont pas innocentes comme en témoigne la confrontation suivante entre la grande artiste suédoise Mamma Andersson (née en 1962), et Forgotten, 2016, huile et acrylique sur panneau, 100 × 122 cm et le Grand paysage à l'arbre (Cour de ferme à Chassy), réalisée par l'artiste Balthus (Balthasar Klossowski de Rola, 1908–2001) en 1960. Le peintre avait emménagé dans ce château en 1953.

Hélène Garache, 1928-2023, Paysage avec le Chardonnet et la Verte, 1998, terre de couleurs cuites à 1000 degrés et engobes. Ensemble modelé sur nature depuis Argentière (vallée de Chamonix) en 4 éléments distincts: forêt haute, forêt basse et rivière, l'Aiguille verte et le Chardonnet.
Cette femme de 82 ans sculpte sur une montagne comme elle ferait un nu dans son atelier. Elle va sur le motif, comme les peintres se sont mis à le faire au XIX° siècle, pose sa sellette devant elle, et commence à modeler. Devant elle, le mont Blanc.Tantôt elle en isole un fragment - tel sommet, tel glacier - tantôt elle l'appréhende dans sa totalité. Elle travaille là comme on le fait en atelier, face au modèle vivant, modelant ce qu'elle voit, tentant de saisir l'immensité d'un monde par les moyens modestes qu'elle a à sa disposition. De la terre, quelques instruments pour la façonner, et des lunettes de glacier pour protéger ses yeux. Plus tard, à l'atelier, elle viendra apporter la couleur à cette terre. Ensuite, elle la cuira.
David Hockney, 1937-2026, Tree Tunnel, 20 August, Tunnel d'arbres, 20 août 2005. Cette huile sur toile fait immédiatement penser au tunnel de verdure des jardins de Giverny pour ceux qui ont visité le jardin.
Auguste Elysée Chabaud, 1882-1955, Paysage de Provence, Vers 1930, Huile sur toile, 56 x 70 cm
Et enfin la vision de Edward Hopper, 1882-1967, d’un paysage américain, Lighthouse Hill, 1927,
Britta Marakatt-Labba, Née en 1951, [Les Corbeaux], 2024, Sérigraphie colorée à la main sur papier, est une oeuvre éminemment politique. Marakatt-Labba appartient au peuple Sami, les premiers habitants du nord de la Scandinavie. Son travail de peinture, de broderie narrative et de lithographie, offre une mémoire visuelle à l'histoire des siens. Membre d'une communauté opprimée, vivant dans une nature soumise à la dégradation, elle participe par son art à la réappropriation symbolique d'un monde spolié.Les Corbeaux font suite à un récit brodé dans les années 1980, qui racontait la lutte de ce peuple autochtone contre la construction d'une centrale hydroélectrique sur son territoire. Des corbeaux se transforment en policiers vêtus de noir et progressent en file indienne vers les Samis assis en signe de protestation. Le paysage est une contre-histoire : un acte de résistance.

Gilles Aillaud, 1928-2005, Marée basse, rochers, 1983 aquarelle sur papier. Et
Pierre Buraglio,
(Mon) Val-de-Marne, 2017, Gouache sur carton découpé et assemblé.

Ci-dessus
Hans Hartung, 1904-1989,
Lune. 1916, Photographie, 38 x 27 cm et
Anna-Eva Bergman, (1909 – 1987),
Deux Lunes pour Hans, N° 90-1970, 1970, Vinylique et feuille de métal sur panneau de bois Isorel, 61 x 46 cm
Vers l'âge de 12 ans Hans construit sa propre lunette astronomique. En l'associant avec un appareil photo il prend des clichés de la lune. Après s'être vu pasteur il se rêve désormais en astronaute. "
La lune et les étoiles remplaçaient dans mon coeur les félicités célestes. J'avais changé de ciel ".Dans un des tirages qu'il fait lui-même, deux lunes, par accident, se côtoient sur une même image. C'est ce tirage qui inspire Anna un demi-siècle plus tard dans une peinture sur bois au titre en forme d'hommage : Deux lunes pour Hans. Hommage, dans cette oeuvre de la maturité, à la jeunesse de son compagnon, qu'un ami surnommait alors "
le guetteur des étoiles". Hommage à ce qui les lie : cet imaginaire cosmique si profondément partagé.
On aborde maintenant la section 9.
Après l'histoire, le paysage. On ne peut éviter de penser à célèbre poème
Herbe (Grass) écrit par le poète américain Carl Sandburg en 1918, au lendemain de la Première Guerre mondiale :
Entassez les corps à Austerlitz et Waterloo.Débarrassez-vous d'eux et laissez-moi travailler —.Je suis l'herbe ; je couvre tout.Et entassez-les haut à Gettysburg.Et entassez-les haut à Ypres et Verdun.Débarrassez-vous d'eux et laissez-moi travailler.Deux ans, dix ans, et les passagers demandent au conducteur :Quel endroit est-ce ?Où sommes-nous maintenant ?Je suis l'herbe.Laissez-moi travailler. 
Paul Vergier, né en 1976, Fouillis de ronces, 2022, pastel sur papier marouflé sur toile. Et Alexis Cordesse, né en 1971, Sans titre, forêt primaire de Nyungwe, Rwanda #2, de la série Absences, 2013, Photographie couleur, épreuve ilforchrome contrecollée sur aluminium. La série explore les paysages rwandais dénués de toute présence humaine, en écho mémoriel et pictural aux ravages du génocide de 1994. Rien ne laisse supposer le drame.
Johanna Quillet (née en 1979),
Camp(S) indicible, introduction au silence, 2019, 80 x 120 cm,
Tirage Hahnemühle Photorag 300 gr mat contrecollé sur dibond (collection de l’artiste). C'est une forêt : une forêt de jeunes arbres que traverse la lumière du soleil. Elle est belle, banale et superbe aussi sous l'oeil de la photographe qui saisit ce moment, délicieux, où l'on ne distingue plus la lumière de ce qui la reçoit. S'il n'y avait pas le titre, que l'on lit dans un second temps, après s'être approché de cette photographie lumineuse, on ne saurait pas, on ne comprendrait pas … Cette forêt, c'est à Sobidor qu'elle se trouve, aujourd'hui où la nature, imperturbablement, continue son travail de recouvrement. On lit, et on comprend, et l'on regarde d'une toute autre manière cette terrible indifférence du vivant à la mémoire des morts qu'elle enfouit dans l'éblouissant oubli. Environ 250 000 personnes ont été assassinées dans ce centre d'extermination nazi construit et exploité par les SS dans l'est de la Pologne occupée pendant la Seconde Guerre mondiale.


Elle fait écho à
Ceija Stojka, 1933-2013,
Die 3 letzten Luftballons. In Auschwitz ist noch Platz [Les Trois derniers ballons de baudruche. Il y a encore de la place à Auschwitz], 2008, acrylique sur toile
Dans le travail de Ceija Stojka, artiste et écrivaine rom rescapée du génocide de son peuple durant la Seconde guerre mondiale, le paysage a une importance capitale. Prolongeant le travail de témoignage qu'elle avait livré sur sa déportation à l'âge de 10 ans, elle se met à dessiner et à peindre en autodidacte durant les années 1980.
Les paysages sont à la fois le contrepoint et l'écho de ses représentations du génocide. Elle, qui a survécu à Auschwitz, Ravensbrück et Bergen-Belsen, évoque à travers l'enfouissement tragique de l'histoire sous le paysage, vu à hauteur de l'enfant qu'elle était alors. Dans son silence même, le paysage, tel un gardien des traces, témoigne de ce qui ne peut être représenté si ce ne sont que quelques ballons de couleur qui pourraient passer inaperçus.
L'Autre rive d'Emeric Lhuisset, né en 1983, évoque la crise des migrants et introduit notre regard à la section suivante, la dixième, Paysages de l'Anthropocène.
L'Autre rive, 2011-2017 est un extrait d'une série réalisée en Irak, Syrie, Turquie, Grèce, Allemagne, Danemark, Franc. Ce sont des impressions cyanotypes sur papier coton 650 g disparaissant progressivement à la lumière du soleil, faisant écho aux questionnements contemporains sur les bouleversements écologiques, les crises migratoires et les drames humanitaires, et appartenant à la Collection de l'artiste. Sachant que le visiteur ne reviendra pas suffisamment de fois pour se rendre compte de cet effacement on expose côte à côte le premier cliché -
une image bleue de migrants sur les routes de l'exil- et ce qu'il en adviendra in fine, une sorte de cénotaphe que l'on croit être "juste" une immensité d'eau. On le sait, en effet, la Méditerranée est devenu le plus grand cimetière du monde.
L'homme détruit l'homme.
Sophie Ristelhueber est une des artistes retenues pour le démontrer. Dans Sunset Years, elle confronte deux modalités du sol - l'une trouée de cratères qui sont autant de béances où règne le vide, tandis que, dans l'autre, des bubons bouillonnent sous la surface, telle une lave voulant jaillir. D'un côté la mer Morte vue d'avion, de l'autre le bitume parisien un été trop chaud. Nul équilibre entre ces deux images, mais une façon de rendre visible ce néant qui, sous la surface de la terre, travaille à sa perte. Creux et protubérances sont les deux faces d'une seule peau: la peau du monde que ronge une force obscure. On peut appeler celle-ci réchauffement, on peut aussi l'appeler néant, car c'est bien le négatif qui met à mal la peau du monde, telle une plaie venue du dedans.
Sophie Ristelhueber, Née en 1949, Sunset Years #6 et Sunset Years #11, 2019, Épreuves pigmentaires sur papier Baryta Prestige 340g Fine Art Image, encadrées, édition de 3 + 1 AP chacune.
Juste à côté est accrochée la photographie Stockage de Jérémie Lenoir (issue de sa série FOSSIL) d'un jeune artiste né en 1983.
Il s'astreint à un protocole strictement répété pour effectuer une photo aérienne sans retouche permettant d'enregistrer l'effacement progressif de l'humanité et la progression de la noirceur à travers une vue aérienne quasi abstraite et géométrique illustrant avec force la manière dont l'empreinte humaine et la globalisation redessinent et saturent nos paysages actuels.
Éric Antoine (né en 1974), La Magel, automne 2022, 2022, Ambrotype, 40 × 40 cm . Il
fait de la photographie au collodion humide. Une technique du XIX° siècle qu'il utilise sans nostalgie, par goût de la contrainte que lui impose cette pratique. Le collodion est capricieux, il faut le dompter, chronomètre à la main, entre le moment de la prise de vue et celui où, dans le laboratoire, la plaque de verre rend son verdict : bonne ou ratée. Le temps est le maître : il est la condition et le sujet du travail, techniquement et symboliquement. Chaque année, l'artiste photographie le cours d'eau depuis sa fenêtre afin d'en capter les micro-variations et la fuite du temps et la fige au sein d'un espace unique.La toute dernière section Paradis perdus ?, ne comporte qu'une oeuvre et met en lumière les interrogations contemporaines sur la survie de la nature avec un tableau du peintre américain Alex Katz, né en 1927,
de la série),
Reflections [Réflexions], 2007, huile sur lin, 243,8 x 182,9 cm
Dédiée aux Water Lilies [Nymphéas - Homage to Monet] son oeuvre n'est pas nostalgique car il ne faut pas confondre référence avec révérence. La distanciation est ironique avec délicatesse, envisagée à la fois comme deuil et consolation, signant
une façon de peindre non pas d'après, mais après Monet.Histoires de paysages. De Monet à Hockney (1890 - 2026)Commissariat : Pierre Wat, professeur d’histoire de l’art de la période contemporaine à l’université Panthéon Sorbonne, directeur du Centre de recherche HiCSA et spécialiste de la représentation du paysage.Exposition organisée en collaboration avec le musée des beaux-arts de GrenobleDu 24 septembre 2026 au 31 janvier 2027Au musée Marmottan Monet2, rue Louis-Boilly 75016 ParisOuvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 hNocturne le jeudi jusqu’à 21 hFermé le lundi, le 25 décembre, le 1er janvier et le 1er mai
** *Comme à son habitude, le musée propose, au sous-sol et exactement pendant la même période, une seconde exposition temporaire, dans le prolongement de la principale, Monet/Soriano : Cartographie du Mont Kolsaas, qui compose le 11e opus des Dialogues inattendus.
Peter Soriano, grand sculpteur franco-américain, a réinventé un paysage d’hiver en revivant un des voyages entrepris par Monet en Norvège (car l’artiste en fit plusieurs).
Mêlant observation du terrain et réflexion sur la fragilité des environnements nordiques, il a conçu, au terme de deux ans et demi de travail,un vaste dessin mural engageant un dialogue avec les paysages enneigés qui ont inspiré Monet, en l’occurrence Le Mont Kolsaas en Norvège, peint en hiver 1895.Soriano s’est rendu en Norvège durant les mêmes mois d'hiver pour dessiner à plusieurs reprises le mont Kolsás, l'un des motifs récurrents de Monet, depuis les points de vue où le peintre avait posé son chevalet 130 ans plus tôt. Là où Monet explore les variations du paysage par les jeux de lumière et de couleur, Soriano l'aborde par la forme, observant comment les volumes occupent l'espace et se transforment au fil du temps.
Dans Cartographie du mont Kolsas, il se concentre sur deux formes qui s'inscrivent dans des échelles de temps radicalement différentes : la montagne lointaine, en apparence immuable, et les tas instables de neige déblayée sur les parkings.
Cette recherche aboutit à un dessin mural in situ composé de grilles, de diagrammes, de dates et de courbes de niveau. Sur les murs, cinq variations, accompagnées de dessins sur papier, mettent en relation la montagne et les tas de neige.Descendre au sous-sol est aussi l’occasion d’admirer une nouvelle fois le fameux Impression, soleil levant, peint en 1872 par Claude Monet :
Cet l'hiver là, depuis une chambre de l'hôtel de l'Amirauté, Claude Monet peint, au petit matin, l'avant-port du Havre dans la brume. On devine, ouverte, l'écluse des Transatlantiques au centre de la composition. A gauche, il y a le quai au Bois et ses cheminées fumantes, à droite, le quai Courbe en travaux, avec ses grues.Ce tableau, qui donnera son nom à l'impressionnisme, est la rencontre entre un paysage industriel en pleine mutation et la saisie d'une impression fugitive :
le lever du soleil qui transforme les couleurs du ciel. Pour se mettre au diapason de sa sensation, Monet peint vite, cherchant a taire correspondre rapidité du geste et fugacité de l'instant.Quelques oeuvres moins connues sont accrochées dans cette partie, comme ce tableau prêté par Grenoble : Coin de l'étang à Giverny
J'ajouterai que les équipes ont réinventé le parcours dans les collections avec de nouveaux cartels. Ainsi s'établit aussi un dialogue entre le temporaire et les œuvres permanentes (quand elles ne sont pas prêtées).Les descriptions des oeuvres des expositions sont directement inspirées des cartels y figurant, assorties des commentaires faits par Pierre Wat au cours de la visite presse, et que je remercie.