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Lalie en l’air

Publié le 09 octobre 2026 par Adtraviata

Quatrième de couverture :

Lalie n’est qu’une enfant. Et si elle dérive bien souvent de rue en rue, dans le quartier de l’Ancien Canal, c’est que ses parents travaillent et que ni sa grande sœur ni son grand frère ne veulent s’encombrer d’une gosse.
Un jour, elle entre dans le jardin d’un homme qui s’exprime avec un drôle d’accent.
Sa meilleure amie Sophie a beau lui dire que les hommes sont dangereux, Lalie ne peut renoncer à ses échappées auprès de Mark. Là où, enfin, quelqu’un prend le temps de s’intéresser à elle. Et puis elle ne lit pas les journaux, lesquels ne parlent plus que des petites filles qui disparaissent dans le pays, semant la peur et le désarroi.
Avec ce roman pudique et tendre, Anne-Sophie Kalbfleisch raconte par petites touches une amitié sous le sceau de l’interdit au milieu des années 1990, lorsque des crimes inouïs ont changé la Belgique.

D’abord il y a Lalie, petite dernière dont le grand frère et la grande soeur ne veulent plus s’occuper au quotidien, ils n’ont plus le temps entre leurs copains, les motos, les séries à binge-watcher, les séances de pose de vernis. Lalie est trop petite. Elle est souvent seule, les parents, pas inattentifs mais absorbés par leur boulot, ne lui prêtent pas beaucoup d’attention. Alors Lalie se balade dans le quartier et tombe par hasard sur monsieur Mark, un jardinier à l’accent flamand, qui l’accueille dans son jardin, lui explique les oiseaux, les fleurs, l’aide à préparer son élocution sur le castor, ce qui va faire gagner des points et de l’estime auprès de la maîtresse. On est en 1994 à La Louvière (drôle d’endroit pour un roman mais Anne-Sophie Kalbfleisch a expliqué – lors d’une rencontre chez Chantelivre le 3 octobre dernier – qu’elle est intéressée par les villes minières).

Il y a donc monsieur Mark, jardinier flamand qui va chez ses clients dans sa camionnette blanche, qui aime la musique classique, qui accueille Lalie avec beaucoup de délicatesse. Et puis il y a Sophie, la copine de Lalie qui, au contune raire de celle-ci, s’intéresse aux nouvelles à la télé et dans le journal, est très curieuse et rêve de devenir détective. Elle prévient Lalie que les hommes, c’est dangereux, elle le sait, Sophie, et elle se sent prête à tout pour retrouver les petites filles qui disparaissent en Belgique. C’est une quête trop lourde pour la fillette. Car on a basculé en 1995, puis en 1996. Si le roman se déroule sur fond de l’affaire Dutroux qui a secoué la Belgique et qui a vidé les rues des enfants laissés librement aller et venir, si l’autrice use subtilement de détails comme le prénom et de la camionnette, ce n’est pas le thème principal du roman. C’est cette amitié unique entre Lalie et Mark, le regard des autres sur cette relation, l’évolution des rumeurs, des réactions, de la bêtise aussi. On découvrira aussi qui est monsieur Mark, qui porte un secret bouleversant.

Par petites touches, Anne-Sophie Kalbfleisch a composé un roman délicat, émouvant, elle s’est complètement démarquée de l’univers de son premier roman, Eureka dans la nuit, qui a connu un beau parcours (finaliste du Prix Rossel, un prix aux Quais du polar, une parution en poche avec la sélection pour le Prix des lecteurs du Livre de poche 2026) et j’espère qu’elle trouvera l’inspiration pour continuer à nous offrir d’aussi beaux textes.

« Est-ce qu’un homme est quelque chose de dangereux, tu te le demandes en regardant manger monsieur Mark. Vous êtes assis dans sa cuisine. Il vient de te dire : smakelijk, Lalie, bon appétit, ce qui signifie bon appétit, Lalie, bon appétit. Monsieur Mark veut t’apprendre des mots flamands, ce qui est gentil mais vain.
Il est assis face à toi, de l’autre côté de la table en bois clair. Il garnit de gouda un sandwich au beurre, tu tapes une cuillère dans un bol de cornflakes. La lumière des nuages dessine des feuilles argentées sur le mur doré. Monsieur Mark a tendance à aimer ce qui est jaune. Quand vous allez au jardin, il te dit les noms des fleurs et beaucoup sont jaunes ou le seront un jour. Il te parle autant des pissenlits et des boutons d’or que des jonquilles, des forsythias et des rosiers ‘Teasing Georgia’. Tu ne crois pas qu’un homme qui traite de la même façon un pissenlit et une rose ‘Teasing Georgia’ soit dangereux. »

« Monsieur Mark t’a servi une tisane au thym et au romarin du jardin. Une voix de femme s’élève de la radio, suivie de musique classique. La femme parle en flamand, la musique est sans paroles, tu ne comprends ni l’une ni l’autre. À la maison tes parents écoutent des chanteurs à voix, Johnny Halliday, Michel Sardou. Monsieur Mark le sait et de temps à autre il t’explique la musique classique, pour éviter que tu ne passes à côté. Celle-ci s’appelle The Lark Ascending, ce qui veut dire l’envol de l’alouette, du compositeur Ralph Vaughan Williams. Tu souris et il demande pourquoi. Tu réponds : avec vous les oiseaux ne sont jamais loin.
Monsieur Mark raconte que le violon joue l’oiseau et les autres instruments le vent. Tu entends ? L’alouette se détacher du ciel ? Son corps glisser sur des pistes invisibles ? Tu aimerais, parler comme monsieur Mark, dire des pistes invisibles et te comprendre mais : non. Tu ne reconnais ni le violon ni les autres instruments, alors l’envol ? Monsieur Mark se lève, monte le son et revient auprès de toi. Il sourit : ferme les yeux. Et tu fermes les yeux.
Imagine un ciel bleu. La voix de monsieur Mark entre en toi, basse et rampante. Sur l’écran gris-rose de tes paupières elle projette des images que tu absorbes l’une après l’autre. Imagine un vent frais, qui glisse comme une lame sur ta peau. Imagine ton ventre tendu vers le ciel, tes ailes sifflent, ton visage fend l’air, et la Terre au loin n’est plus qu’un jardin, les arbres des flocons de mousse. Imagine l’horizon blanc, il t’aspire, il est ton point de chute… Tu rouvres les yeux. Monsieur Mark est devant toi, il rit de t’avoir vue là-haut, avec l’alouette. Tu lui demandes : vous aussi, vous l’avez vue ?
Tu sais que monsieur Mark aime autant la musique que l’envol. Pour lui rêve et réalité sont deux mesures égales de sirop et d’eau : s’il verse l’une sur l’autre, aucune ne l’emporte. Par exemple il parle à ses fleurs, c’est qu’il les croit capables de l’écouter. Un jour il t’a demandé de nommer un oiseau gris, posé au loin sur une branche. À sa taille et sa couleur tu as répondu : un pigeon. Il t’a tendu ses jumelles. Sous tes yeux le pigeon s’est transformé en oiseau enchanteur, aux ailes floquées d’éclairs jaunes et au visage rouge sang : un chardonneret élégant. Aujourd’hui, à cause de Sophie, tu te demandes : pourquoi monsieur Mark est différent des autres adultes, et si c’est une bonne ou au contraire une mauvaise chose. »

« Tu penses à cet immense noisetier sur le chemin de l’école, à quelques rues de chez toi. Quand en automne tu passais par-là, tu ne voyais jamais de noisettes sur le trottoir, ou à peine les week-ends de grand vent. Mais cet automne, depuis les dernières disparitions, tu as vu le trottoir se couvrir de noisettes. Des tas et des tas de noisettes, que les écoliers ne ramassent plus. Parce qu’à présent les parents accompagnent ou déposent leurs enfants à l’école, parce que ceux-ci n’ont plus l’occasion de marauder, parce que : on a peur. C’est cela, que raconte le noisetier. La peur.

L’absence est devenue vide. Quelque chose était mort dans les rues, les villages, les villes. On ne croisait plus que des adultes, ou de rares enfants arrimés à ces mêmes adultes, traînés sur la plus courte distance possible, un vol d’oiseau, c’était cela : quelqu’un avait volé les oiseaux. »

Anne-Sophie KALBFLEISCH, Lalie en l’air, Le Rouergue, collection La Brune, 2026


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