Pour moi elle est Zélia, mais je sais qu'on l'appelle Zélia Van Den Bulke, ou Zézette, en référence à la seconde marque qu'elle a lancée, Zézette by Montmartre, dédiée à la création de tabliers haut de gamme et élégants.Les habitants de Montmartre ont désormais l'habitude de voir les modèles qu'elle a créés spécialement pour des chefs, comme Gilles Marchal ou Christian Etchebest, des artisans, mais aussi des personnes comme vous et moi défiler joyeusement à l'automne dans les rues de la butte, avec banderole et fanfare. Elle participe activement à la vie associative et culturelle de son quartier, notamment pendant les vendanges.
Zélia est une icône du quartier mais sa célébrité s'étend bien au-delà. Même le président de la république la connait et l'apprécie (ce serait lui qui l'aurait incitée à "créer un truc" en lui soufflant l'idée de se lancer dans les tabliers, mais pas pour ramener les femmes en cuisine, précise-elle avec sérieux). En voici un exemple, au hasard parmi les 20 000 qu'elle a tous cousus de ses propres mains, sur la photo ci-dessous à gauche à côté d'une robe en velours frappé et fausse fourrure datant de 1986.
Elle est autodidacte et pourtant son savoir-faire est immense. A tel point qu'elle
a été officiellement nommée Maître Artisan en Métier d'Art en 2026. La Chambre de Métiers et de l'Artisanat Ile-de-France a décidé, et ce n'est que justice, de lui ouvrir son hall et quelques vitrines pour qu'elle y présente ses 40 ans d'activité. En fait, elle retrace son chemin depuis l'école où, déjà, elle avait réussi à obtenir un atelier, jusqu'à aujourd'hui, et ce n'est pas fini, loin de là.
Nous sommes accueillis par la robe que portait Mireille Perrier dans le film d'Eric Rochant, Un monde sans pitié. Elle en a fait tous les costumes … jusqu'aux caleçons pour Hippolyte Girardot, convaincue que, même si on ne les voyait pas à l'écran, ils l'aideraient à forger son personnage.Dans la nuit précédent la fameuse scène du baiser au Luxembourg la couturière, insatisfaite de ce qu'elle a fait, fouille ses réserve et en tire ce tissu pied de coq noir et blanc. Elle taille et coud très vite une robe que le réalisateur refuse mais qu'elle parvient à imposer. Bien lui en prit, la scène devint mythique.
En face, la robe de mariée Griotte, revenue spécialement de Russie et qui a été photographiée ci-contre à l'occasion d'un défilé à Montmartre). Ce modèle culte correspond totalement à l'audace de Zélia qui a voulu sortir du blanc traditionnel et raconter quelque chose de la personne à qui elle est destinée, ici la chef Flora Mikula qui s'est mariée au milieu des années 90.Il s'inscrit aussi dans la volonté tenace de Zelia de s'affranchir de ceux qui cherchent à la copier et à s'approprier les idées. Elle osa la couleur, les grands motifs, même les carottes et les navets que la célèbre marque de tenues de mariage P… ne lui volera cette fois pas honteusement.
D'autres modèles s'affichent sur un diaporama qui soudain provoque l'émotion parmi les visiteurs. L. retrouve sa propre robe et se remémore des anecdotes. Ses clientes lui font une totale confiance, lui laissant leurs mesures et ne revenant que pour un essayage de sécurité avant la cérémonie.Zélia est remontée très loin ans le temps en plaçant dans la plus grande vitrine le gilet qu'elle date comme étant sa "première" création", à l'âge de 10 ans, posé sur la valise en carton dans laquelle elle transportait ses livres et ses cahiers mais aussi ses tenues de rechange. Car elle pouvait, au cours de la même journée devenir Chaplin puis Pocahontas. Juste en dessous, sa mallette d'osier qui contenait tout son nécessaire de couture.
Le manque rend créatif, c'est bien connu. Avec Zelia c'est devenu un art. Elle recycle et upcycle depuis toute petite, récupèrant à droite, à gauche. Et elle continue aujourd'hui à engranger. Elle fut la première à utiliser le tissu d'ameublement pour y couper des vêtements. Ce tricot a été fait avec des petits bouts qu’elle a obtenus en allant taper aux portes (elle vivait en Picardie, une région où il y avait beaucoup de filatures, et surtout des tricoteuses à domicile). N'ayant que des toutes petites quantités la seule solution était de se mettre au jacquard, en imaginant des motifs inspirés de ses lectures. On reconnait les influences de la Grèce, du Pérou. C'est presque un carnet de voyages.
Zélia n'attendait pas d'être rentrée de l'école pour s'adonner à sa passion. Elle cousait dans un coin pendant tout le temps des récréations. Elle avait compris que pour qu'on lui "fiche la paix" il fallait être la meilleure. Alors elle a toujours été la première de sa classe. A la fin elle avait obtenu une salle rien que pour elle et elle cousait aussi pendant les cours.A côté ce sont les années Palace qui sont évoquées, avec un carton manuscrit de Christian Lacroix. Il y a aussi des mots de ses enfants, petits, devenus artistes. Ses plus grands amis sont présents par le biais d'une photo, d'une lettre ou d'un objet. Didier Lockwood, Patricia Petibon, dont elle réalise toutes les tenues de scène, Henri Landier, le peintre qui l'a choisie plusieurs fois comme modèle, Michou évidemment, qui la saluait tous les soirs en voisin et en souvenir duquel elle a été à l'initiative d'une fête de quartier le 18 juin.
Elle a côtoyé beaucoup de célébrités, dont elle ne guérit jamais de la disparition lorsque leur vie a été fauchée. On la sent aussi nostalgique et reconnaissante des années où passer dans une émission de télévision (comme par exemple Nulle part ailleurs, créée par Alain De Greef en août 1987 sur Canal +) suffisait à vous lancer. Certes il y a aujourd'hui les réseaux sociaux, mais leur impact est sans commune mesure.
C'est une étoile en son royaume qui s'étend de la terre jusqu'au ciel, comme le clame sa devise qui est aussi sa marque et qui a fait le bonheur de milliers de clients et de clientes au cours de quarante années de création faites avec du tissu et de l'amour.Elle mérite amplement la couronne dorée que Charles Lefrancq, Directeur artistique chez Publicis Conseil a dessiné à son intention et qui s'accorde avec son enseigne bleue.
Je la connais depuis longtemps. Je l'ai invitée à deux reprises dans mon émission quand j'étais productrice à la radio, notamment pendant le confinement. Son expérience et sa manière de rebondir ont épaté les auditeurs. Mais je me doutais que je ne savais pas tout de Nathalie … car c'est ainsi qu'elle a été déclarée par ses parents à l'état-civil, mais estimant qu’elle méritait davantage d’originalité elle a pris celui de sa grand-mère, Zélia.
Les rendez-vous de l'excellence de l'artisanat d'art Exposition Zélia Van den Bulke
À la Chambre de Métiers et de l'Artisanat Ile-de-France, 74 rue de Reuilly - 75012 Paris
Du 21 septembre au 31 octobre 2026Tous les jours de 10 h à 17 heures en entrée libreBoutique-atelier au 47 ter Rue d'Orsel, 75018 ParisLes clichés qui ne sont pas logotypées A bride abattue proviennent du site zelia.net
