
couverture chez Folio
" data-comments-opened="1" data-permalink="https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2021/10/21/face-aux-tenebres-de-william-styron/styron_face-aux-tenebres/" data-orig-file="https://laboucheaoreilles.wordpress.com/wp-content/uploads/2021/03/styron_face-aux-tenebres.jpg" alt="" class="wp-image-3637" data-large-file="https://laboucheaoreilles.wordpress.com/wp-content/uploads/2021/03/styron_face-aux-tenebres.jpg?w=201" />couverture chez FolioEn 2021, j’avais déjà lu ce récit, sur les conseils du poète et écrivain Denis Hamel.
Cette année, il se trouve qu’il a été choisi par notre cercle de lecture (de nouveau grâce à une suggestion de Denis Hamel), ce qui fut pour moi l’occasion de m’y replonger.
En cinq ans, on a tout de même le temps d’oublier en bonne partie une lecture, même si les grandes lignes restent plus ou moins claires (en l’occurrence, sombres), donc ce ne fut pas inutile d’y revenir.
Voici le lien vers le Premier article sur « Face aux ténèbres« que j’écrivais en 2021.
Pour rappel, ce livre autobiographique est un témoignage sur la grave dépression qui a frappé l’écrivain américain William Styron (1925-2006) vers l’âge de soixante ans, au milieu des années 70, à une époque où cette maladie était encore mal considérée et assez taboue.
Note pratique sur le livre
Editeur : Folio
Date de publication initiale : 1990 ; (de cette traduction) 1990
Traduit de l’américain par Maurice Rambaud
Nombre de pages : 130
Mon avis
L’intérêt d’une relecture c’est que, connaissant déjà l’histoire et les principales idées du livre, on peut davantage s’attacher aux détails, aux nuances, mais aussi au style de l’auteur. Justement, ici, j’ai été un peu étonnée par l’écriture : des phrases souvent longues, avec beaucoup de propositions subordonnées, l’usage de l’imparfait du subjonctif. Une écriture qui semble refléter une pensée très complexe, soucieuse de cerner un sujet difficile, une expérience de vie qu’on peut dire extrême, tout en gardant le sens de la mesure et sans jamais tomber dans le pathos.
Il est à noter que William Styron a écrit ce livre autobiographique sur la dépression quelques années après s’en être sorti. Il a donc pris le recul nécessaire, il a eu le temps de « digérer » et d’analyser cet épisode douloureux, morbide, qu’il avait traversé et dont il a réchappé in extremis, ayant évité la mort de justesse.
Plusieurs fois, il nous parle d’écrivains et de poètes qui ont connu la dépression – par exemple, d’Albert Camus, de Romain Gary et de sa femme, l’actrice Jean Seberg – ce qui permet d’élargir notre vision de cette maladie, au-delà de la seule expérience de William Styron. S’il nous parle d’eux c’est aussi pour dire que, du temps où il les fréquentait, il ne connaissait rien à la dépression et ne pouvait donc pas les comprendre. Styron insiste sur le fait qu’il faut vraiment avoir été touché soi-même par cette maladie pour imaginer et comprendre ce que c’est : il affirme que même les psychiatres les plus diplômés et les plus bienveillants ne connaissent pas cette souffrance, qu’ils ne savent, au fond, pas trop de quoi ils parlent.
On peut supposer que, pour un écrivain comme Styron, écrire sur sa dépression, donner à ressentir l’indicible à travers ses mots, pouvait constituer une gageure formidable. A côté de cet aspect littéraire, l’auteur semble également désireux de transformer le regard de la société – encore très négatif en ce milieu des années 80 – sur les dépressifs, mais aussi d’apporter un témoignage riche d’espérance et de réconfort pour ces malades souvent esseulés.
Ce récit est aussi un bel hommage à la femme de l’auteur, à qui le livre est dédié. Visiblement, elle a été pour lui d’une aide inestimable, un soutien de chaque instant : W. Styron la décrit à un moment comme « une nourrice, maman, consolatrice, prêtresse (…) et confidente ».
Un beau livre, à conseiller sans hésiter aux dépressifs, à leur famille et aux soignants… mais qui pourrait certainement intéresser un public plus large, en fonction de la curiosité et de la sensibilité de chacun.
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Un extrait page 42
Bien que Camus ne conduisît pas la voiture, on pouvait supposer qu’il savait que le conducteur, le fils de son éditeur, était un fanatique de la vitesse ; aussi y avait-il dans l’accident un élément de témérité qui suggérait un comportement quasi suicidaire, au moins un flirt avec la mort, et il était inévitable que les conjectures suscitées par l’événement n’en reviennent au thème du suicide dans l’œuvre de l’écrivain. Une des professions de foi intellectuelles les plus célèbres de notre siècle se situe au commencement du Mythe de Sisyphe : «Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie.» En lisant pour la première fois ces lignes, je me sentis perplexe et ma perplexité persista pendant la plus grande partie de l’essai, dans la mesure où malgré sa logique et son éloquence persuasives, beaucoup de choses m’échappaient aussi, et toujours j’en revenais à affronter vainement l’hypothèse initiale, incapable que j’étais de m’accommoder de ce postulat selon lequel chacun devrait d’emblée éprouver l’envie de se suicider. Je lus une de ses œuvres ultérieures, un court roman, La chute, que j’admirais également, mais non sans quelques réserves ; le remords et l’autocondamnation du narrateur-avocat, qui débite lugubrement son monologue dans un bar d’Amsterdam, me paraissaient quelque peu outranciers et excessifs, mais à l’époque j’étais incapable de me rendre compte que l’avocat était en réalité plongé dans les affres d’un grave état dépressif. Telle était mon innocence, j’ignorais jusqu’à l’existence de cette maladie.
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Un extrait page 117
Dans l’ensemble, la grande majorité des gens qui font une dépression, même très grave, survivent et, par la suite et jusqu’à la fin de leurs jours, vivent au moins aussi heureux que leurs semblables épargnés par le mal. Exception faite du caractère horrible de certains souvenirs qu’elle laisse, une dépression aiguë n’inflige que peu de blessures permanentes. Qu’un grand nombre – la moitié en fait – de ceux qui sont un jour terrassés, soient condamnés à l’être de nouveau tôt ou tard, est un tourment de Sisyphe ; la dépression a coutume de récidiver. Mais la plupart des victimes surmontent ces rechutes, et même les assument mieux, car psychologiquement leur expérience antérieure les a préparées à affronter l’ogre. Il est d’une extrême importance que ceux qui subissent un accès de dépression, peut-être pour la première fois, soient avertis – soient persuadés, plutôt – que la maladie suivra son cours et qu’ils s’en sortiront. Une rude tâche que de lancer : «Courage ! » quand on est en sécurité sur le rivage à quelqu’un qui se noie, ce qui équivaut à une insulte, mais, et la preuve en a été faite à d’innombrables reprises, si l’encouragement est suffisamment opiniâtre – et le soutien également fervent et impliqué – la personne en péril peut dans la grande majorité des cas être sauvée.
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