
L'idéal aurait été que je commence à pianoter. Cela m'assure d'avoir fini ma chronique avant le clair de lune. Cela signifie un choix radical, pas de réseaux sociaux et pas de Duolingo en montant dans mon train au départ de Sartrouville. Mais bon, j'ai joué aux échecs ce matin et surtout je ne voulais pas être largué en début de semaine par Karen Ferreira-Meyers sur Duolingo. Bref. J'ai terminé Olympio de le nouveau roman de Kangni Alem.
Cette chronique a été publiée sur Facebook le 14 septembre 2026. Il y a beaucoup de choses à dire. Le premier point est que je pense sans trop de risque qu'il clôt définitivement avec ce roman son analyse d'une communauté singulière, celle des returnados, des Afro brésiliens, des Aguda au Togo et au Bénin, des Tabums au Ghana. Celles et ceux qui se posent des questions sur ces termes, je les encourage à lire Les Amériques noires de Bastide ou le premier volet, Esclaves, du triptyque de Kangni Alem. Au 19è siècle, il y a eu de très grandes révoltes d'esclaves au Nord du Brésil (Salvador de Bahia), dirigés par des esclavagisés lettrés dits "Malès". Les autorités brésiliennes ont rapatrié sur le continent africain plusieurs leaders de ces mouvements de rupture avec l'ordre esclavagiste. C'est la mémoire de cette communauté que convoque depuis une quinzaine d'années le romancier Kangni Alem au fil de son travail nourri par une documentation précise, complexe et qui l'a conduit jusqu'au Brésil pour écrire Les enfants du Brésil (éd. FratMat). C'est la même démarche qu'il a dû poursuivre avec la famille Olympio et d'autres témoins de l'époque des indépendances africaines. Il a usé de toutes les astuces possibles pour mettre en scène ce travail de recherche par l'intermédiaire de la figure patiente de Nitou Olympio. Ce dernier est un documentariste. Il est le neveu de Sylvanus Olympio, premier président du Togo assassiné par des soudards qui finiront par s'accaparer le pouvoir togolais et le tiennent encore aujourd'hui. On y reviendra. Le dispositif narratif est, je l'ai dit, efficace. Nitou a 23 ans quand son oncle meurt. Il essaie de comprendre les évènements, de capter la donnée. Il essaie d'appréhender son oncle, son histoire. Il a gagné la confiance de sa belle-tante, Dynah. Elle l'apprécie suffisamment pour lui parler. Petit bémol qui s'impose quand on est un lecteur sur ce type d'ouvrage forgé comme une enquête, on cherche la petite bête. Ce roman est une reconstitution d'une scène de vie d'un homme d'affaire charismatique devenu politicien ou d'une scène de crime épouvantable, le premier assassinat d'un chef d'état en poste. Le témoin doit être fiable.
Dynah
Comment une femme africaine autant éprise de son mari, qui le rejoindra dans l'au-delà un an après sa mort, aurait pu se répandre avec autant de précision, d'emphase, souvent face caméra dans l'Afrique des années 60 ? Je suis tatillon. C'est l'unique réserve que j'ai à formuler en tant que lecteur de polar.
"Gangoueus, ce n'est pas un polar!".
Et vous avez sans aucun doute raison. Mais, une œuvre qui commence par un assassinat déclenche des défenses immunitaires naturelles chez le lecteur qui tient sa carotte 🥕 et veut la dévorer. McGoffin.
Olympio et Gruniztky
L'assassinat d'Olympio est sordide. Il est le résultat d'une incompréhension, d'un mépris de classe et probablement d'un réel complot. Du moins, on pourrait le lire comme cela jusqu'à la prochaine fiction sur le sujet. Ne croyez pas que ce roman va chercher les vrais coupables de ce forfait ou pour être plus précis, les commanditaires. Il raconte Olympio. Il procède par les familles et révèle les imbrications de certains milieux et l'omerta à laquelle a dû être confronté Kangni Alem en écrivant ce roman. Pour cela, une figure passe-partout comme Nitou est importante. Dynah Olympio est la fille de Harry Gruniztky, un commerçant allemand d'origine polonaise qui tentera de réussir ses affaires dans cette protectorat allemand. Elle est au cœur d'intérêts divergents. De quoi nourrir des kpakpato techniques. Son demi-frère, Nicolas, prendra le pouvoir, ensuite. Oui, le Togo, comme le Cameroun ont été des colonies allemandes avant d'être sous tutelle française et britannique. Cette question de géographie, d'héritage de la première guerre mondiale fait de grandes figures comme Olympio, haut cadre d'une société britannique Unilever, et qui a fait ses études à la Business School de Londres, parle anglais en anloh en famille, le positionne sur l'échiquier. Anglophile ? Ce n'est pas aussi simple. Mais par la voix de Dynah, reconstitue un monde des familles, des influences culturelles qu'on ne peut pas ignorer : afro brésiliennes, allemandes, anglaises, françaises.
Ce que nous dit, d'une certaine manière Kangni Alem, c'est que le Togo est une somme d'anomalies. Et Olympio face à ce pays pour lequel il s'engage en politique pêche par une forme de non positionnement. Il raille son beau-frère Nicolas Gruniztky, pro français, partisan d'une autonomie mais non d'une indépendance vis-à-vis de la Métropole, mais il se méfie des velléités expansionnistes de Nkrumah qui lui, au moins, est porté par une idéologie. Sans que cela ne soit dit, le Sylvanus Olympio qui transparait dans ce roman n'a pas de colonne vertébrale. C'est un grand homme mais sur les sujets qui ont embrasé la colonie togolaise comme la constitution d'un État éwé, son silence dans le roman est probablement lié au fait que Kangni Alem n'ait pas trouvé de propos clairs du leader togolais sur le sujet. Même l'avocat Anani Santos semble plus tranchant à l'ONU que son aîné.
L'écriture de Kangni Alem
La lecture de ce roman est très plaisante. L'écrivain togolais a une écriture où on ressent sa gouaille, une forme de joie de vivre traversée par des douleurs. Nitou incarne un peu l'écrivain, par son projet de documentaire. Il est blessé par une épouse et mère de son enfant qu'il a fait venir en France et qui a refusé de rentrer au Togo des indépendances avec lui. Si l'homme est nourri par une profonde amertume, le travail sur son oncle n'en laisse rien transparaître et Dynah l'interpellera sur le sujet. Il manie bien ses personnages pour nous parler du Togo, de ses gouverneurs français, des stratégies politiques de l'époque et les échecs d'Olympio à fédérer ses plus proches adversaires. Pedro Olympio, Nicolas Gruniztky, Chapman... Même discuter avec des soldats revenus des guerres coloniales françaises n'est tout simplement pas possible. Mais, on suit tout cela avec le désir d'en savoir plus, d'être au plus près de cette population togolaise qu'on voit se mobiliser par ses femmes commerçantes, religieuses. Leur combat est probablement la plus belle touche de leur roman avec Piam Piam, une commère extrêmement efficace, une sorte de Velazquez en version féminine.
Kangni Alem, Olympio - Editions Asmodée Edern / Graines de pensées, 2026
