
Vu vendredi soir au Starlight à Dudelange « Boxing Stories » d’Alain Tshinza.
Ambiance amicale, bienveillante pour découvrir en avant-première ce nouveau documentaire réalisé par Alain Tshinza, dans la très belle salle du Starlight au CNA Dudelange.
Un film très intéressant, très réussi, à la fois intime et collectif, qui entremêle autobiographie, portrait du sud du Luxembourg et histoire de l’immigration.
Né au Luxembourg de parents congolais, Alain Tshinza a suivi des études en arts visuels et développé un parcours entre image et musique. Réalisateur, il est également connu sur la scène hip-hop sous le nom d’Alpha Toshineza. Installé à Winnipeg, au Canada, depuis 2014, il garde un lien étroit avec son pays natal.
En 2020, une conversation avec son père fait surgir d’anciennes photos de famille.
Il se penche alors sur la jeunesse de celui-ci, lorsqu’il était boxeur professionnel et comprend que son parcours ne relève pas d’une aventure individuelle. En effet, la trajectoire de Clément Tshinza appartient à une histoire plus vaste, celle d’une communauté et d’un pays en transformation.
Alain Tshinza se lance alors dans la réalisation d’un documentaire, puisant dans ses souvenirs d’enfance et les archives familiales pour explorer cette mémoire collective.
La boxe en constitue le fil conducteur. Dans la Minette, où ce sport possède déjà une solide tradition, les clubs font appel, dès le début des années 1970, à des talents venus d’un pays qu’on appelait alors le Zaïre.
Des boxeurs puissants et réputés rejoignent les salles luxembourgeoises, aux côtés des sportifs locaux. Ils s’entraînent et combattent dans des lieux disparates : sous-sols de magasins, maisons associatives ou syndicales, halls sportifs. Peu importe le décor. Sur le ring, ils contribuent à renouveler la discipline et à écrire une page de son histoire.
Peu à peu, leur vie s’ancre au-delà des combats. Ces jeunes hommes s’établissent dans le pays, y font venir leurs proches ou y fondent une famille.
Ils deviennent les premiers visages d’une communauté congolaise qui s’enracine durablement au Luxembourg.
Pour raconter cette histoire, Tshinza assemble archives, films, photographies, affiches et entretiens contemporains. Les protagonistes ont vieilli, bien sûr, mais leur mémoire demeure vive. Ils reviennent sur cette période avec émotion, parfois avec une lucidité qui fissure les récits trop consensuels. Car le film ne se contente pas de célébrer les vertus de la boxe — respect, discipline, dépassement de soi, volonté, détermination.
Il interroge aussi les attitudes paternalistes héritées du passé colonial et la place que les personnes noires ont pu se faire dans la société luxembourgeoise de l’époque.
Les images d’archives donnent à voir cette coexistence au quotidien. On y observe les liens étroits entre des entraîneurs luxembourgeois et les jeunes boxeurs africains qu’ils prennent sous leur aile. Avec eux se nouent des relations qui dépassent largement le cadre sportif : des amitiés, des complicités, des liens avec les familles et les enfants.
Le film restitue ainsi une époque à travers ses scènes de convivialité, ses fêtes et ses moments de partage.
Les années 1970 et 1980 apparaissent dans toute leur ambivalence : un Luxembourg conservateur, certes, mais capable d’ouverture et de chaleur.
Tshinza ne gomme ni les tensions ni les zones d’ombre. Un protagoniste pose la question essentielle : ces relations relevaient-elles d’une véritable amitié ou répondaient-elles aussi à d’autres intérêts ? Le film ne tranche pas. Il préfère maintenir l’interrogation, avec une franchise qui lui évite toute idéalisation.
À cette histoire centrale s’ajoutent plusieurs trajectoires qui élargissent le propos. Celle de Caroline André, championne du monde, particulièrement émouvante. Celles des managers Nico Boes et Camille Kribs, également. Tshinza ne cherche pas à tout expliquer : il esquisse des silhouettes, fait émerger des voix, laisse chaque parcours trouver sa place dans le récit collectif.
Le récit se déploie comme un kaléidoscope : les récits se croisent, se jaugent, se répondent et finissent par composer une véritable épopée s’étalant sur plus de cinquante ans.
La construction du film épouse cette logique. Il progresse par mouvements concentriques, revenant sans cesse aux mêmes profils pour les éclairer sous un autre angle.
Les entretiens ne sont jamais livrés en blocs compacts : ils sont fragmentés, relancés, entrecoupés de séquences de combat d’une grande intensité. La caméra colle aux boxeurs, capte les coups et les respirations, mais s’attarde aussi sur les instants périphériques : l’attente, les coulisses, les entraînements, la préparation avant le combat et le silence qui suit.
C’est dans ces moments que se révèle la profondeur du lien entre entraîneurs et boxeurs. Une relation faite d’autorité, certes, mais aussi d’amitié, de protection, de tendresse et de confiance. Le ring devient alors le lieu visible d’une transmission plus vaste.
À travers ces destins, Boxing Stories dessine le portrait d’un Luxembourg qui fait appel à l’immigration pour des raisons d’abord pragmatiques. Il s’agit de renforcer les clubs du sud du pays et de Luxembourg-Ville, de leur redonner du prestige, de reconquérir un public et de remplir les salles. Les objectifs sont concrets, presque utilitaires. Pourtant, au fil du temps, une forme de bienveillance s’installe, accompagnée d’une observation réciproque. De cette rencontre naît le portrait nuancé, et finalement très chaleureux, du Luxembourg des années 1970 et 1980.
Au-delà de sa portée historique, le film est aussi une déclaration d’amour d’Alain Tshinza à ses parents et à tous ces « tontons » qui ont peuplé son enfance et nourri son imaginaire. Son père y occupe une place centrale.
Il aura fallu plus de six ans à Alain Tshinza pour faire aboutir ce projet, en le coordonnant depuis le Canada et en multipliant les retours au Luxembourg. Cette durée se ressent dans la richesse du matériau et dans l’attention portée à chaque personnage.
La réalisation est à la hauteur de cette ambition. Le montage, la musique et les images composent un ensemble maîtrisé. Chaque entretien est filmé dans un lieu différent, choisi pour ce qu’il révèle de la personne interrogée. Il ne s’agit jamais d’une simple succession de témoignages : l’environnement, les silences et les regards participent pleinement au récit. Ces face-à-face possèdent une vraie densité. Le film sait regarder ses personnages — et les laisser regarder en retour.
Pendant un peu plus d’une heure quarante, la dynamique du montage, la force des témoignages et l’intensité des combats maintiennent l’attention.
On écoute avec intérêt les confidences de ces hommes et de ces femmes qui, chacun à leur manière, ont participé à une même épopée sociale, sportive et humaine.
Boxing Stories
Réalisé par Alain Tshinza
Produit par Deal Productions, Cohacy Studio
