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22 septembre 1914/Mort d’Alain-Fournier

Par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours


  Le 22 septembre 1914 meurt à l’âge de vingt-sept ans, dans les bois de Saint-Remy, aux Éparges (Meuse), Henri Alban Fournier, dit Alain-Fournier. Alain-Fournier venait de publier Le Grand Meaulnes (1913). Le corps d’Alain-Fournier, retrouvé le 2 mai 1991 dans une fosse commune creusée par les Allemands, a été inhumé le 10 novembre 1992 dans le cimetière militaire de Saint-Remy-la-Calonne (sud-est de Verdun).


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Image, G.AdC


EXTRAIT du GRAND MEAULNES

  « ―Voilà la sente dont le vieux m’a parlé », se dit Augustin.
  Et il s’engagea dans ce passage, heureux de n’avoir plus à franchir les haies et les talus. Au bout d’un instant, le sentier déviant à gauche, la lumière parut glisser à droite, et, parvenu à un croisement de chemins, Meaulnes, dans sa hâte à regagner le pauvre logis, suivit sans réfléchir un sentier qui paraissait directement y conduire. Mais à peine avait-il fait dix pas dans cette direction que la lumière disparut, soit qu’elle fut cachée par une haie, soit que les paysans, fatigués d’attendre, eussent fermé leurs volets. Courageusement, l’écolier sauta à travers champs, marcha tout droit dans la direction où la lumière avait brillé tout à l’heure. Puis, franchissant encore une clôture, il retomba dans un nouveau sentier...
  Ainsi peu à peu, s’embrouillait la piste du grand Meaulnes et se brisait le lien qui l’attachait à ceux qu’il avait quittés.
  Découragé, presque à bout de forces, il résolut, dans son désespoir, de suivre ce sentier jusqu’au bout. À cent pas de là, il débouchait dans une grande prairie grise, où l’on distinguait de loin en loin des ombres qui devaient être des genévriers, et une bâtisse obscure dans un repli de terrain. Meaulnes s’en approcha. Ce n’était là qu’une sorte de grand parc à bétail ou de bergerie abandonnée. La porte céda avec un gémissement. La lueur de la lune, quand le grand vent chassait les nuages, passait à travers les fentes des cloisons. Une odeur de moisi régnait.
  Sans chercher plus avant, Meaulnes s’étendit sur la paille humide, le coude à terre, la tête dans la main. Ayant retiré sa ceinture, il se recroquevilla dans sa blouse, les genoux au ventre. Il songea alors à la couverture de la jument qu’il avait laissée dans le chemin, et il se sentit si malheureux, si fâché contre lui-même qu’il lui prit une forte envie de pleurer...
  Aussi s’efforça-t-il de penser à autre chose. Glacé jusqu’aux moelles, il se rappela un rêve — une vision plutôt, qu’il avait eue tout enfant, et dont il n’avait jamais parlé à personne : un matin, au lieu de s’éveiller dans sa chambre, où pendaient ses culottes et ses paletots, il s’était trouvé dans une longue pièce verte, aux tentures pareilles à des feuillages. En ce lieu coulait une lumière si douce qu’on eût cru pouvoir la goûter. Près de la première fenêtre, une jeune fille cousait, le dos tourné, semblant attendre son réveil... Il n’avait pas eu la force de se glisser hors de son lit pour marcher dans cette demeure enchantée. Il s’était rendormi... Mais la prochaine fois, il jurait bien de se lever. Demain matin, peut-être !... »

Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, chapitre X, Éditions Émile-Paul Frères, 1913 ; rééd. 1943, pp. 68-69-70.


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Ph., G.AdC


EXTRAIT d’IMAGES D’ALAIN-FOURNIER PAR SA SŒUR, ISABELLE RIVIÈRE

  « Nous sommes sur la route de Nançay. L’oncle Florent est venu nous chercher ce matin en voiture, pour ses huit jours de chasse en Sologne dont Henri a rêvé tout le long de son séjour à Londres […]
  Par cet admirable après-midi de septembre, nous avons flâné un peu sur la route, le cheval au pas dès la moindre côte, pour nous laisser le temps de regarder autour de nous notre Sologne sauvage et immensément calme.
  Le bourg à peine quitté, sur la route de Neuvy en haut de la Sèche déjà l’on se retourne, et c’est toute La Chapelle* à vos pieds, nichée dans son creux d’arbres touchés d’or, le donjon du château émergeant seul en sentinelle avancée qui garde le menu peuple des toits gris ou violets, son bonnet d’ardoises brillant comme une flaque au soleil. A droite, vers Bourges, s’étend loin, loin, la ligne des bois profonds, estompés par endroits de lumière pâle ; à gauche des chaumes blonds, des prés jaunis, des arbres en masses plus claires, piquées ça et là d’un toit rouge ; au fond, des bois encore : les bois d’Yvoy ― tout un cercle de forêts mystérieuses autour du petit bourg, douillettement blotti sous la très légère brume qui commence à monter de ses vingt ruisseaux invisibles.
  Et sur cette immense campagne tranquille, enveloppée d’un ciel de perle, de grands nuages blancs promènent une lente ombre bleue, un bleu puissant qui réveille au passage les couleurs paresseuses, tel un projecteur animant de son faisceau mouvant l’étendue assoupie.
   Après, c’est la Sologne. Plus de grandes haies, plus d’eaux courantes, plus de vaches blanches aux clochettes paisibles. De chaque côté de la route de Neuvy s’étendent les fougères déjà rousses, les boqueteaux de sapins sombres, les vastes traînées de bruyères violettes protégeant d’un tapis de silence le frisson perpétuel des minces bouleaux d’argent, les landes arides où notre approche immobilise, pleins de prudence et l’oreille au guet, les genévriers dressés, comme un peuple de petits hommes noirs, gardiens d’une retraite inconnue…
  Un chemin parfois s’enfonce, à gauche, à droite… »

Isabelle Rivière, Images d’Alain-Fournier, Éditions Émile-Paul Frères, 1938, pp. 220-221-222.

  * La Chapelle d’Angillon, dans le Cher, lieu de naissance d’Alain-Fournier, le 30 octobre 1886.


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