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28 septembre 1966/Mort d'André Breton

Par Angèle Paoli

Éphéméride culturelle à rebours


  Le 28 septembre 1966 meurt à Paris André Breton.


Dix_sept


EXTRAIT D’ARCANE 17


  D’un coup le rideau est tombé sur la colonie d'oiseaux qui ne s'étend qu'à une partie de la côte nord-est de l'île. Je n'aurai pu, cette fois, dénicher du regard le perroquet de mer, mais un fou est venu planer très près, j'ai eu le temps d'admirer sa tête safranée, son œil double émeraude entre deux accolements de ses ailes blanches effilées de noir (c'est le fou de Bassan qui commande le rocher de Bonaventure, où son genre est représenté par six ou sept mille individus. Contrairement au goéland à ailes gris perle et au cormoran crêté, il ne se montre pas sur la côte de Percé pour participer au dépeçage des morues, à l'heure du retour des pêcheurs).


  Mais un cap a été doublé : c’en est fait, non seulement de la fantasmagorique broderie jetée sur cet immense coffre rouge et noir à serrures bleues, tout juste issant de la mer, mais aussi de l'orchestration qui en est inséparable et qu'un de nos compagnons de route disait ne pouvoir mieux comparer qu'à ce qui s'entend au-dessus de Fez. À nouveau seulement le fouet de nuit des drapeaux.

  Les yeux se ferment, comme après un éblouissement. Sur quelle route cingle ce fouet ? Où va si tard le voiturier, peut-être ivre, qui n'a même pas l'air d'avoir de lanterne ? Il est vrai que le vent a pu l'éteindre. De la vie on n'aurait cru voir une telle tempête ! Et l'attelage imaginaire s'engouffre dans une faille qui s’ouvre, qui va s’élargissant toujours davantage au flanc du roc et, le temps d'un éclair, découvre le cœur supplicié, le cœur ruisselant de la vieille Europe alimentant ces grandes traînées de sang répandu. La sombre Europe, il n'y a qu'un instant si lointaine. Sous mes yeux les vastes caillots rouges et rouille se configurent maintenant avec des taches d'or excrémentielles parmi des cascades d’affûts et d’hélices bleus. Il y a même, souillant le tout, de vastes éclaboussures d'encre comme pour attester qu'une certaine sorte d'écriture, apparemment très pratiquée, n'est rien moins qu'un venin mortel, qu'un virus qui attise tout le mal... Et pourtant sous ce voile de signification lugubre s'en lève un tout autre avec le soleil. Toutes ces stries qui s'organisent, toute cette distribution de couches géologiques par plateaux ondulés et par gradins interrompus, ces affaissements brusques, ces redressements parfois contre toute attente, ces zones du rose au pourpre en équilibrant d'autres de pervenche à l’outre-mer à la faveur des plages transverses tout à tour nocturnes et embrasées figurent on ne peut mieux la structure de l’édifice culturel humain dans l'étroite intrication de ses parties composantes, défiant toute velléité de soustraction de l’une d'elles. Sous cette terre meuble ― le sol de ce rocher couronné de sapins ― court un fil subtil impossible à rompre qui relie des cimes et quelques-unes de ces cimes sont un certain quinzième siècle à Venise ou à Sienne, un seizième élisabéthain, une seconde moitié de dix-huitième français, un début de dix-neuvième romantique allemand, un angle de vingtième russe. Quelles que soient les passions qui portent de nos jours à nier cette évidence, tout l’avenir envisageable de l’esprit humain repose sur ce substratum complexe et invisible. Autre chose sera de parer, si l’on en a bien le désir, au retour de catastrophes analogues à celle qui s'achève par l’élimination d'antagonismes d'un autre ordre, mais toute volonté de frustration dans ce domaine, à des fins de représailles, ne saurait avoir d'autre effet que d’appauvrir celui qui frustre. Autant vouloir se dépouiller soi-même. La civilisation, indépendamment des conflits d'intérêts non solubles qui la minent, est une comme ce rocher au sommet duquel se pose la maison de l'homme (de la plage de Percé on n’en devine que la nuit, à un point lumineux vacillant sur la mer). Qui est-il ? Peu importe. Ce point lumineux concentre tout ce qui peut être commun à la vie. »


André Breton, Arcane 17 (écrit au Québec du 20 août au 20 octobre 1944), Éditions Jean-Jacques Pauvert, Collection 10|18, 1965, pp. 10-11-12-13.


Arcane_17

Arcane 17, Fac-similé, Biro éditeur


  « Arcane 17 est la plus complexe, la plus achevée des proses de Breton. Le livre renonce aux documents photographiques, mais non aux va-et-vient, aux parenthèses, au développement en spirale, au passage insensible du mythique au perçu. Mais, comme on progresse dans la lecture, les difficultés s'amenuisent. Sauf celle qui procède de la référence assidue au symbolisme de la dix-septième lame du tarot. Cependant, pour qui connaît les emblèmes de cette carte, et leur interprétation, le mystère d’Arcane 17 ne se dissipe pas. Il recule. Il était rébus, devinette, il se situe désormais à son juste étiage, celui de la poésie. »
Michel Beaujour, André Breton ou la transparence in Arcane 17, op. cit., page 168.


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