Magazine Beaux Arts

Opinions sur GAUGUIN A. MITHOUARD. G. PRUNIER. O. REDON

Publié le 03 octobre 2008 par Bruno Leclercq


Opinion sur Paul Gauguin
Suite de la publication d'un article de Charles Morice (Mercure de France, N° 167, novembre 1903), où il il recueilli les opinions sur Gauguin, mort en mai 1903, d'écrivains et artistes. Livrenblog avait commencé cette publication avec les avis de Eugène Carrière - Jean Dolent - P. Durio - Fagus - Gustave Geffroy - Charles Guérin - Antoine de La Rochefoucauld, Camille Lemmonnier - Maximilien Luce, il la reprend aujourd'hui avec :

Adrien Mithouard

Rien de beau comme le geste d'un barbare concluant une civilisation. Sa brusquerie est efficace ; sa colère est utile. Il simplifie.
A mesure, en effet, que l'intelligence s'affine et que les notions se multiplient, l'expression s'émousse et l'unité de conception se périme dans les oeuvres d'art. Le primitif qui paraît alors, divinateur et prompt, s'il est assez fort pour éliminer d'un seul coup toutes les surcharges de son esprit et pour l'affranchir de tous les empêchements, sera un homme de génie. Sa valeur propre c'est d'être un être d'énergie à une heure d'intelligence. Ce fût là Gauguin. Le sang Péruvien qu'il y avait en lui réveilla le sang du celte originel. En lui surgit, intégrement conservé, l'homme pur des commencements, puissant de son instinct juste, et fort de ce que Charles Morice appelle si bien le don d'enfance. Bondissant au-delà de nos visions salies, il comprit d'un seul coup, dans une colère de sauvage, que la peinture n'était belle que dans la pureté des couleurs. Il dit : « Cet arbre est vert ; mettez donc sur votre toile votre vert le plus beau. » Il accentua chaque ligne dans sa propre signification, affirma chaque couleur dans son propre effet, poussa chaque objet dans son propre sens, voulant que chaque chose fût elle-même le plus possible pour que l'homme se proclamât le plus haut possible lui-même. Il fut lyrique. Ainsi il donna à l'oeuvre peinte tout son éclat dans toute son homogénéité. Il aima si profondément la nature qu'il voult aller jusqu'à ses plus frémissantes harmonies. Il traduisit le monde de toutes ses forces. L'oeuvre de Gauguin est un acte ; profondément saine, elle est purificatrice comme le feu. Ce fut un violent rédempteur.

Gaston Prunier

Je n'ai pas connu Gauguin personnellement, et je n'ai vu qu'une faible partie de son oeuvre en des expositions qu'une absence de Paris de plusieurs années m'a empêché de voir toutes.
J'attends l'exposition promise pour me faire un jugement définitif.
Dores et déjà, j'ai la plus grande admiration pour la volonté d'art de Gauguin, pour son attitude hautaine et probe, et si je ne puis très bien démêler l'étendue de son influence, qui fut entière sur quelques uns, je crois que son art et sa vie son un bel exemple et un rare enseignement.
Croyez à mes regrets de ne pouvoir m'étendre plus sur un sujet si intéressant ; d'ailleurs le bel article de Charles Morice me semble laisser peu de chose à dire à qui n'a point connu Gauguin personnellement.

Odilon Redon

Je ne sais s'il est possible d'apprécier avec justesse l'oeuvre d'un contemporain quand on est soi-même ouvrier du moment dans le même art ; incomplètement sans doute. Et Paul Gauguin, comblé de dons, s'est crapricieusement exprimé dans des matières diverse ; c'est dans le cours du temps qu'on pourra dire, et mieux qu'aujourd'hui, ce qu'il a fait du bois, de la terre cuite, ou sur la toile.
J'aime surtout en lui le somptueux et princier céramiste ; là il créa des formes nouvelles. Je les compare à des fleurs d'une région première où chaque fleur serait le type d'une espèce, laissant à des artistes prochains le soin de pourvoir par affiliation a des variétés. Le sculpteur sur bois fut un raffiné sauvage, grandiose ou délicat, et surtout libre de toute école. Peintre, il fut le chercheur volontaire très conscient de ses virtualités ; il trouva cette forte originalité dont on peut suivre la répercussion chez d'autres. Tout ce qu'il a touché a sa griffe apparente, ce fut un maître. Il le fut dans l'acceptation la plus énergique du mot, si, du moins, la maîtrise consiste à commander par influence, à transmettre des rudiments nouveaux. L'art est une Portée. La sienne est visible : il est difficile de ne point percevoir en cette peinture âpre, de saveur acide, empreinte d'un esprit marin, lointain et d'outre-Europe, la marque toujours étrangère aussi du nouveau. Sa couleur, quoique dérivée de celle d'un autre, est bien à lui : des yeux jeunes, non habitués à l'art dit impressionniste, y verront, plus aisément que nous, un mode simplificateur et large de coloration prise objectivement dans le vrai autant que dans la pensée, et organisée selon des lois qui lui étaient personnelles : point de gris, trois ou cinq tons génériques, leurs rappels juxtaposés ou atténués selon des rythmes, une analogie avec la fugue.
Ne cherchons pas en Gauguin l'excellence, la séduction, la perfection, le précieux, non : le jet continu et puissant de sa production variée l'empêchait d'y atteindre ; mais le décor, le faste, la fantaisie légère et souveraine, toute l'expansion fière de l'autonomie.
On a dit que la psychologie des êtres qu'il a représentés était perverses. Ah ! Aucun ange séraphique n'y a passé, mais, cependant, telle des femmes de Tahïti dont il a donné l'image m'a quelquefois révélé je ne sais quel émoi premier d'attirance, de douceur pure, de tendresse innocente.
De son attitude, je ne saurais rien dire, parce que, de mon aveu, je trouve vain de prendre une attitude en présence de l'Univers.
Sa vie ? Elle fut, à travers les déboires, la pauvreté et les douleurs, toujours soumises à l'éclosion de ses virtualités : quoi de plus hautain et de plus noble ? Ne jugeons rien, passons outre. Notre mesure ne serait pas la sienne. Tâchons de voir, par delà le mal et le bien, et au coeur du grand mystères, ses belles oeuvres seules, sorties, vierges, du creuset nécessaire et fatal.

Henri de Régnier

J'ai rencontré quelquefois Paul Gauguin. Il avait un aspect rude et singulier et donnait l'impression de quelqu'un de puissant et de volontaire ; mais j'ai vu très peu de ses oeuvres, certains tableaux, des bois sculptés... trop peu pour pouvoir porter un jugement quelconque sur la valeur et l'étendue de son talent, car il ne faut parler qu'avec précaution d'un artiste qui, comme lui, a donné toute sa vie à son art. C'est pourquoi j'aime mieux laisser à d'autres plus compétents le soin de dire ce qu'il pensent de lui. Je me souviens que Mallarmé le tenait en haute estime.
C'est bien déjà quelque chose.


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