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Philippe Brenot : "Le génie et le folie", Odile Jacob, 2007.

Par Ananda
Le poète serait un "chamane", c'est ce que tente de nous démontrer le psychiatre Philippe Brenot au fil de ces pages qui abordent le problème pour le moins intriguant du génie créatif, qu'il soit littéraire ou artistique.
Brenot ne manque pas de revenir sur un thème récurrent depuis la plus haute antiquité : la connnivence entre le génie et la deconnexion d'avec le réel.
Le génie serait-il  l'antichambre de la déraison, si ce n'est même une forme de folie ?
Bien des grands créateurs, musiciens, peintres, littérateurs mais surtout philosophes et poètes (Brenot insiste bien sur la plus grande menace qui pèse sur ces derniers en la matière, sur leur plus grande propension au déséquilibre) ont frôlé le gouffre de la démence, quand ils n'ont pas carrément basculé dedans.
La liste est longue : le grand Socrate, Gérad de Nerval, Camille Claudel, Virginia Woolf, Arthaud, Nietzche, Maupassant,Hölderlin, Van Gogh, Rimbaud (avec son fameux "je est un autre", qui en disait si long)...
Brenot nous précise, en citant, à l'appui, des résultats de recherches scientifiques récentes, que créativité et maniaco-dépression seraient, en fait, étroitement liées, et que la fameuse "fièvre créative", la "fièvre d'inspiration" serait une sorte de variante de l'état maniaque.
D'autre part, on sait les tendances à l'effondrement dépressif qui ont affligé maints philosophes et, par dessus tout, les grands poètes.
Et, au vrai, le créateur est saisi d'une sorte de démesure. Pour créer des mondes nouveaux, ne faut-il pas se couper du monde réel ? Le rapport du grand créateur au monde ne va pas de soi. Souvent, même, il ressent l'inspiration comme trop envahissante et il la vit comme une manière d' enfermement, de prison, d'exil, d'assujetissement à un mystérieux autant que tyrannique "autre" qui serait en lui.
Michel-Ange et Léonard de Vinci furent entièrment monopolisés par leur génie. Ils ne cessaient pratiquement pas d'inventer, de créer. C'étaient des "obsédés", des "possédés" qui allaient jusqu'à sacrifier toute leur existence à leur travail, à leur ascèse-passion-travail qui les bouffait littéralement, et qui , en tout cas, les éloignait de toute préoccupation "triviale" (de même, Henri Michaux ne parlait-il pas abondamment de son désir d'échapper à la pesanteur du  quotidien ?).
A croire qu'on ne crée du grand qu'au prix d'une rupture. A croire qu'on ne peut concevoir du neuf qu'à partir d'une grande fragilité, d'une faille certaine dans l'équilibre.
De fait, les recherches qui ont été menées sur les enfants et les adultes surdoués révèlent une tendance frappante à la fragilité psychologique (au premier chef, on signale leur hyper-sensibilité notable). Plus la connaissance en ce domaine avance, plus l'on se rend compte qu'il y avait décidément du vrai dans ce que pensaient et affirmaient les anciens grecs. Dès la préhistoire, les groupes humains ont connu semblables phénomènes : il ont résolu le problème en associant le visionnaire et la transe avec un contact avec l'au-delà. Rimbaud, sans le savoir, se situait dans la plus pure tradition "chamanique".
Ce livre a le mérite d'éclaircir des points jusqu'alors demeurés obscurs, de les démythifier, sans pour autant cesser de ménager la part d'émerveillement, de mystère. Il se laisse lire pour ainsi dire en deux temps et quatre mouvements.
Une fois terminé, il ouvre sur une méditation vivifiante, autant que troublante, sur le rapport (d'ailleurs logique) entre créativité et inadaptation sociale.


P.Laranco.

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