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La voix de la mer

Publié le 06 octobre 2008 par Tecna

Vient de paraître aux éditions virtuelles publie.net. dirigée par François Bon

un recueil d'essai 

 La voix de la mer

où figure l'extrait ci-dessous 

Le poème et l'ennui


Tout pourrait commencer par l'ennui. L'arrêt du monde. Le passé ne pousse plus, le futur ne tire plus. Une plage vide, une surface d'eau dormante. Ce qui se passe ne se passe pas. On s'enfonce peu à peu. La vie n'est plus un récit, une fuite vers la fin. Une attente, simplement. Qui n'attend rien. On voit le jour. Gris. On écoute les bruits. Comme sans les reconnaître. Ils ne désignent rien, n'annoncent rien. Des bruits, tout court. L'horloge marque dix heures. Un peu plus tard ce sera toujours dix heures. Et encore un peu plus tard. L'heure ne bouge pas. On est au centre. On s'enfonce, oui. On pourrait disparaître. Mais rien n'arrive. Pas même le pire. Les choses sont là, pétrifiées, hypertro-phiées. Comme les débris rejetés par la marée. Elles se serrent pour ne laisser aucun interstice, aucun jeu. Rien qui bouge. Même si le mouvement, l'agitation ne ces-sent pas. Alors, on se souvient. L'été, le jaune de la maison d'en face. Le soleil sur la rue vide. Épicerie, sa-lon de coiffure, boucherie. La vitre est fraîche contre le front. Qu'est-ce qu'on voit  ? Qu'est-ce qu'on est  ? Les lèvres bougent. Quelques mots répétés, toujours les mêmes. Á voix basse. Comme si les choses s'étaient mises à parler. Leur insignifiance, leur silence têtu. Comme si chaque son, chaque syllabe les faisaient ré-sonner. On écoute. Bruit de bouche, bruit de monde. On écoute, mais c'est l'enfance. On ne sait pas.
2
Ce qu'on ne sait pas insiste. Est-ce pourquoi on écrit, on n'en finit pas d'écrire  ? Le poème a-t-il partie liée avec l'ennui  ? Cet arrêt sur image – cet arrêt des images. Peut-être n'y aurait-il pas de poème sans ce suspens, cette sorte de blanc dans le film ininterrompu de la vie. Soudain, on ne voit plus, on n'entend plus ce qu'on voit, ce qu'on entend. Ou, plutôt, on ne voit plus, on n'entend plus qu'un obsédant il y a. Et quel-ques mots qui gomment ce qu'ils désignent, ouvrant l'éclat d'un sens évaporé. Et, non, très vite on ne sait plus où l'on est, qui on est. Le visage est familier mais étrange. Et ce que dit la voix, on ne le sait pas bien. Comme si c'était la même et une autre. Dans ce qui disparaît, ce qui apparaît. Disparition, apparition – « élocutoire », disait-il. Ça n'est plus là – c'est là. Et entre les deux, comme dans l'ennui, ce suspens, ce rien que suppose toute création  :
          Dieu dit  : – Que le Néant soit.
         Sa main droite se leva
         jusqu'à voiler son regard.
         Et le Néant exista.

3
Brusquement, chaque geste reste comme suspen-du, chaque parole au bord des lèvres. On n'a pas bou-gé. Les objets sont à leur place, familiers, rassurants. Pourtant, on est perdu. Parce qu'ils n'ont plus de sens. Quelle improbable main pourrait-elle les saisir  ? Et pour en faire quoi  ? On voit les lunettes sur la table et sur la vitre un paysage. On voit le monde, ses photos, ses images qui bougent. On entend un rire, un avion ou un cri. On n'attend rien. Tout est absent. La lumière touche la fenêtre. La même, toujours. On sombre dans son vide éblouissant. Les mots qui viennent n'en sont pas. Des vibrations, plutôt, une effervescence claire. On compte pour leur donner forme, les avoir dans la bouche. Parce qu'ils sont un pur venir, ce qui vient leur ressemble.
4
Tout poème est une amnésie. Celle du présent. Á chaque instant, à chaque mot, l'oubli de tout. De ce qui précède, de ce qui suit. Nul précepte, nul espoir. Le seul mouvement de ce qui passe. Et, pour le porter, cet il y a. On dit  : soir, collines, visages. On dit  : voyage, pain, rivière. On ne dit rien. On dit ce souffle porté par chaque mot. Ce que dit un poème, c'est ce mouvement de dire qui le traverse. Bouteille à la mer, poignée de main  : un passage, toujours. Celui d'un corps et sa chaleur continuée. Et tout ce qui l'habite, l'enveloppe  : le bruit du bidon à lait un soir ou celui des bottes  ; les trous dans le mur et la poussière qui en tombe quand y passe le doigt  ; cette odeur de guerre civile, un matin  ; et les ardoises du toit, l'inépuisable, ou la chaleur va-cante. On peut énumérer sans en jamais finir. Mais tout est là entre ces quelques mots et leurs réseaux d'échos qui font signe. Non pas dehors, là-bas, mais dedans, vers la figure que dessine leur trame. Ce « latent com-pagnon qui en [vous] accomplit d'exister  ». Une om-bre qui passe. On ne la connaît pas et, pourtant, on la reconnaît.
5
On s'arrête dans le minuscule, dans l'infime  : comme quand l'enfant à plat ventre regarde les brindil-les, les fourmis. Et, comme dans l'enfance, les mots du poème sont petits. Ils ne disent rien que leur propre présence. Ils font peu de bruit, mais dans ce bruit, quelque chose résonne. Une rumeur. Comme dans le coquillage, le bruissement qui pourrait être celui de la mer ou de la profondeur de la terre. Ou de la nuit qui tombe en rouge et mauve. On dit  : le bruit du monde. Le poème, c'est le bruit que fait le monde quand on parle. Non pas quand on parle pour dire, quand le bruit des paroles couvre de son brouhaha ce qu'il faudrait entendre et qu'on n'entend pas. Mais quand on parle en silence. Quand quelque chose parle, résonne dans ces paroles muettes. Quelque chose de plus vaste que tout ce qu'on peut dire. Le monde, oui.
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L'ennui, c'est regarder – habiter – ce qui n'a pas de sens. C'est perdre soi-même son sens – moi, identi-té. Devenir autre, anonyme, comme les choses, comme les mots qui semblent vous regarder mais ne vous re-gardent pas. Le réel, c'est comme l'ennui  : l'insignifiant qui s'ouvre à tous les sens – dans tous les sens. Ce que chaque forme, chaque odeur, chaque image, chaque son ne fait que révéler et masquer à la fois. Le réel, c'est l'invisible, l'inaudible – l'imperceptible. Et comme l'ennui, comme le réel, le poème n'a pas de sens. Il ne montre rien, ne dit rien  : il résonne, il rayonne. Écho, vibration, éclat.  Y entrer, c'est être traversé, remué, aveuglé. Y entrer, c'est ne plus savoir. Ni du langage, ni du monde. C'est dire, c'est écouter, c'est voir ce qu'on ignore mais qui com-mence. Ne cesse jamais de commencer.
7
Ce qui commence c'est aussi du sens. Non pas ce qu'on comprend  mais ce qui s'ouvre, ce qui emporte. Disparition, apparition. Systole, diastole. Ce qui se perd (le connu), ce qui se trouve (l'inconnu). Où est-on  ? Dans quelle attente, le front contre la vitre ? Dans quel élan de paroles muettes  ? On avance. Vers la rue vide, avec sa maison jaune, son épicerie, son salon de coif-fure, sa boucherie. Avec sa fenêtre où un enfant re-garde. Mais ce qu'il regarde, on ne le voit plus, puisqu'on est ce qu'il regarde. Puisqu'on est ce qui vient. Ce qui, dans la bouche, s'est mis à parler. Les choses sans leur nom. Une invisible marée sans limites ni formes. Jours, nuits, nébuleuses, visages, en jaillis-sent, s'y défont. La lumière, pourtant, n'a pas bougé. Elle dessine sur le trottoir sa géométrie d'ombres im-mobiles. Les yeux regardent ce qui les traverse. Les mains sont vides. Rien ne s'y loge. Comme si elles ne cherchaient plus à saisir mais à recevoir. Elles sont là, posées sur le bord de la fenêtre. On dirait qu'elles at-tendent. On ne les voit pas, mais on les devine. L'ennui est là, dans cette image. Et le poème avec. On ne sait pas pourquoi.
 


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