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Sur la route en Mustang

Par Thomz

Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark.

Shakespeare. Hamlet.

Je n’ai pas peur de convoquer du grand guignol pour introduire. Ce qu’il y a de pourri c’est le cadavre de Jack, balancé en bas de pyjama au fond du coffre d’une Mustang par son amante qui immédiatement prend la fuite de la Nouvelle Orléans, bientôt en proie aux tortures de Katrina. Commence alors un grand voyage vers l’Ouest, vers l’océan, qui devrait la mener jusqu’à Seattle, pour rejoindre George, amant éconduit en reconquête, du moins elle l’espère de tout son cœur. Jack l’a fait souffrir, la baisait bien mais cet écrivain raté qui reluquait ses étudiantes la traitait comme une moins que rien, alors elle a fini par prendre les choses en main. Écriture tendue, faite de phrases courtes dont le sens se délite à mesure de la décomposition du corps de Jack, quand l’odeur de pourriture se fait obsédante, fragrance de la folie présumée de notre narratrice.

A l’origine, ce roman devait être celui de Jack, le roman d’un cadavre, mais J E Miller avoue lui-même que le point de vue de cette meurtrière aux prises avec ses contradictions serait bien plus fécond et stimulant. De fait, pénétrer la psyché de cette femme sans nom relève de l’épreuve de force, entre comédie burlesque avec une dose de cynisme extraordinaire, rappelant l’héritage des romans noirs hard boiled, de Crumley aussi peut être un peu, Crumley dont Miller fut l’élève à l’Université du Montana. Semble toujours subsister même dans la noirceur la plus âcre des âmes quelque but à atteindre avant qu’il ne s’évapore complètement dans un dernier souffle. Et puis une vitesse extrême de la narration, qui n’hésite pourtant pas à s’attarder sur certains détails mais fait fi de tout superflu, reste taillé dans une forme d’urgence qui exsude une fuite irrémédiable dans laquelle l’issue de ferme progressivement, se floute pour ne se réduire qu’à la fuite elle-même.

Cette odyssée inversée croise le chemin de quelques personnages comme autant d’épreuves préparatoires, transitoires pour notre narratrice qui prend conscience qu’elle perd progressivement la partie, que ce cadavre en décomposition dans son coffre, aux yeux picorés par une poule, recouvert d’insecticide et autres joyeusetés est son véritable Prince Charmant, que le conte de fée a viré aigre quelque part, qu’elle n’est peut être pas la jouvencelle en détresse qu’elle croyait pouvoir être. Elle croise le chemin d’une poule, retourne inconsciemment à la maison, chez ses parents et sa mère abhorrée, pour découvrir comme Dorothy que vraiment, there’s no place like home, mais ici pas de nostalgie d’une maison heureuse abandonnée au gré des tempêtes, la sentence est à prendre au sens le plus strict. Ce voyage en mustang est une échappée pur que rien ne saurait arrêter, qui ne peut s’arrêter, qui ne vire pas dans l’horreur pour autant.

Ce cadavre qui fermente c’est le cerveau de Dorothy (appelons-là Dorothy par esprit de convenance) qui bouillonne et se décompose à son tour sous la coupe de ses contradictions, de ses regrets, ses remords, son incapacité à admettre la faute, de ses illusions, de sa vie détraquée tout simplement, qui ne tourne plus bien sur son axe,mécanique grippée que la route avale au gré des bornes kilométriques.

Décomposition, J E Miller, Editions du Masque, trad. Claro, 2008


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