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BIRIBI de Georges DARIEN par G. Albert AURIER et ROSNY

Par Bruno Leclercq


La parution de Biribi, discipline militaire, chez Savine en 1890, et la révélation au grand jour des exactions commises dans les compagnies de pionniers de discipline, va obliger le gouvernement a supprimer les dits bataillons, remplacés par les bataillons disciplinaires, ainsi par un tour de passe-passe habituel aux démocraties parlementaires, le problème ne sera pas traité mais s'ornera d'une étiquette nouvelle. Grâce à Georges Darien les lecteurs de Biribi, vont découvrir que dans l'armée française, des hommes, des soldats sont torturés par leur hiérarchie, que des hommes se vendent pour un peu d'alcool, que la mort devient le seul espoir pour beaucoup de ceux qui furent envoyés dans ces bataillons de discipline pour des fautes souvent minimes. Le lecteur découvre l'enfer et n'en revient pas, certain refuse d'y croire. Biribi est un document, un témoignage même, puisque son auteur a vécu les épreuves qu'il décrit.

"Ce livre est un livre vrai. Biribi a été vécu.Il n'a point été composé avec des lambeaux de souvenirs,
des haillons de documents, les loques pailletées des récits suspects. Ce n'est point un habit d'arlequin, c'est une casaque de forçat - sans doublure.Mon héros l'a endossé cette casaque, et elle s'est collée à sa peau. Elle est devenue sa peau même.J'aurais mieux fait, on me l'a dit, de la jeter - avec art - sur les épaules en bois d'un mannequin" (préface)

G. Albert Aurier dans le Mercure de France fait parti de ceux qui auraient préféré, que la langue de Darien fut plus châtié, moins "bizarre", avant de constater qu'il n'eût pas été "logique, vêtir d'élégants brocarts le paria affamé de pain et de vengeance".

BIRIBI

Bravo ! Encore un coup d'épée dans le ventre de cette vieille sacro-sainte idole : l'Armée !... - Mais, l'Armée, Monsieur, c'est la patrie ! Et puis, vous ne le nierez pas, l'Armée est nécessaire ! - Le choléra aussi est nécessaire. Est-il pour cela défendu de le blaguer ou vilipender ? Ne vaudrait-il point mieux froidement discuter telles assertions, étudier les documents présentés ? Quant à moi, ô candide bourgeois, que vous anathématisassiez ou que vous n'anathématisassiez point les sacrilèges mangeurs de guerriers, et M. Darien en particulier ! Je constate seulement ceci : que l'armée me semble un peu trop redouter critique et discussion, pour avoir la conscience aussi nette qu'elle le clame. Quoi qu'il en soit, si les épouvantables faits racontés par M. Darien, dans Biribi, sont exacts – et j'ai cru reconnaître dans son livre l'indubitable accent de la vérité, - il est dès maintenant démontré qu'il existe, en plein XIXe siècle, des tortionnaires plus cruels, plus raffinés, plus atrocement lâches que les moines de l'Inquisition, et que ces répugnants torquemadas, à la fois juge s, gardes-chiourmes et bourreaux, sont des officiers, de ces courageux et nobles officiers français dont les culottes vermillon sont si chères à M. Prudhomme ! Oui, M. Prudhomme, lisez ce roman, et si, à cette tragique évocation des martyres compliqués et barbares, des féroces assassinements à coups d'épingles qu'on fait subir, là-bas, dans cette fournaise du Sud Algérien, aux pauvres Camisards, vous ne sentez pas vos moelles bouleversées d'un frisson, et si vous ne crachez point quelques injures indignées vers l'Armée et vers ceux qui vivent de l'Armée, c'est que vous êtes, ainsi que je l'ai toujours pensé, incurable. Biribi est un livre superbe, angoissant, terrifiant. L'écriture, certes, en est bizarre et, pour tout dire, souvent mauvaise. On y trouve à profusion des locutions – je cherche un mot cruel pour M. Darien – des locutions superlativement militaires : « Je me suis piqué le nez quelquefois » ; « pas plus adroit de mes main qu'un cochon de sa queue » ; « la fleur des pois des Chaouchs » ; « j'essaye de piquer un roupillon ». D'autres fois, au milieu de phrases très oratoires, on voit surgir des termes d'argot qui donnent l'idée d'un Bossuet retouché par M. Méténier, et souvent enfin on se heurte à de truculentes métaphores romantiques qui ont du faire tressaillir les squelettes de Théo ou de Petrus Borel : « jeter à pleines poignées, sur les éraflures que fait la pointe froide de la menace, le sel cuisant de l'ironie... ». « Elle a osé fourrer la Révolution dans la sabretache des généraux à plumets et jusque dans le chapeau de Bonaparte, comme elle a fait bouillir le grand mouvement des Communes dans le chaudron où les marmitons de Philippe-Auguste ont écumé une soupe au vin ». « La Société, vieille gueuse imbécile qui creuse elle-même, avec des boniments macabres, la fosse dans laquelle elle tombera, moribonde sandwich qui se balade, inconsciente, portant sur les écriteaux qui pendent à son cou et font sonner ses tibias, un gros point d'interrogation, tout rouge ». Mais ces tares de style, je n'ai point le courage de les blâmer. Je les aime presque. Eût-il été logique de vêtir d'élégants brocarts le paria affamé de pain et de vengeance, l'énergumène, fou de misère et de douleur et de rage qui, le corps et le coeur saignant sous ses loques, va hurlant ses malédictions et vomissant sa haine vers ses bourreaux ? Donc, ne faisons point l'inepte pédagogue, et constatons que Biribi est une barbare et vibrante épopée qui nous révèle des cercles de supplices plus nombreux et aussi effroyables que ceux qu'inventa le Dante.


G. Albert Aurier

Mercure de France, avril 1890.


J.-H. Rosny dans la Revue Indépendante, après avoir souligné les qualités d'observations de Darien, sa vision nette, s'inquiète de savoir si le récit est authentique.

Georges Darien montre dans Biribi, discipline militaire, mêmes facultés d'observations satirique qui distinguaient son roman de l'année terrible, Bas les Coeurs. M. Darien a une vision bien nette du bourgeois et de ses féroces ridicules, une vision non moins lucide de bassesses de l'homme quand les cruautés de la discipline et les inepties de chefs ratés pèsent sur lui. Il est poignant, au total, ce Biribi, plein de passages de terreur, qui laissent après eux une impression d'étouffement et de colère. Tout est-il authentique dans ce livre, rien n'est-il hyperbolisé ou déformé ? Nous souhaitons qu'ayant à traiter un sujet de cette importance, M. Darien ait écarté consciencieusement toute hypothèse comme tout document incertain.

J.-H. Rosny

Revue Indépendante, février 1890.




Lire : Georges Darien et l'Anarchisme littéraire de Valia Gréau. Du Lérot éd., Tusson, 2002, 453 p.

Georges Darien sur Livrenblog : Georges DARIEN : Maximilien Luce – peintre ordinaire du Pauvre


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