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Téléportage raté de Ségolène R. à Saint-Étienne. A deux sous ma tente

Par Georgesf

Téléportage raté de Ségolène R. à Saint-Étienne.
Nous deux sous ma tente.

 

Téléportage raté de Ségolène R. à Saint-Étienne. A deux sous ma tente

Photo Danielle Akakpo. Au centre, le champion des ventes d'aspirateurs. A sa droite, la talentueuse Bénédicte des Mazery (La vie tranchée). A sa gauche, le boxeur absent (il vient de regagner son coin de ring). En arrière-plan, la foule béate de l'allée centrale. Mais moins béate que le sourire du champion des ventes d'aspirateurs.

Il y avait tout pour faire de cette Fête du livre à Saint-Étienne une fête. Hélas, il semble qu’un Dieu de l’Olympe s’acharne sur moi, disons même sur nous. Oui, nous, vous verrez. En tout cas, moi : un peu comme Poséidon avait choisi Ulysse comme tête de turc. D’ailleurs, je suis sûr que c’est encore une fois Poséidon. Ou BHL. Pourquoi BHL ? Parce que ces temps-ci c’est la mode de persifler sur BHL, alors je suis. C’est ça, la vie d’auteur.

Tout était bien parti. Dans le train qui nous menait vers Saint-Étienne, j’ai fait la connaissance des autres auteurs de chez Anne Carrière qui partaient au même salon. Il y avait plein d’autres auteurs de chez les autres éditeurs, c’est très chic ces trains des auteurs. La vraie raison pour laquelle je publie, c’est celle-là : se présenter à l’hôtesse en mentionnant négligemment « Je suis auteur, où est-il, notre train ? » et monter, l’air blasé. Le seul truc que je regrette, c’est l’absence de gros badges « AUTEUR INVITÉ » que je pourrais accrocher sur mes bagages, sur mes vêtements. Je me promènerais, très digne mais resté très simple, dans la gare. On se ruerait vers moi, on me tendrait des manuscrits, on me présenterait des petits-enfants pour que je les bénisse.

A l’arrivée, nous avons filé sous la grande tente où se tenait la Fête du Livre. J’avais une bonne place, en allée latérale. On croit que l’allée centrale c’est mieux, car il y a plus de monde. Erreur, il y a TROP de monde, les passants ne peuvent s’arrêter. Ils ont tout au plus le temps de photographier les auteurs au passage, mais il ne faut pas se leurrer, c’est juste pour régler leur appareil, avant d’aller shooter les pipeules. Car les pipeules sont toujours dans l’allée centrale, celle où il y a de la foule. Ils sont venus là pour ça, pour voir la foule venue voir les pipeules.

Moi, j’étais donc en allée latérale, heureux. Ou presque : à côté de moi, il y avait un auteur à tête de boxeur, ce qui ne gêne pas. Mais à poings de boxeur, ce qui est plus problématique : il ne pouvait pas enfiler plus d’une phrase sans la ponctuer d’un vigoureux coup de poing sur la table. Moi, pendant ce temps, je n’enfilais rien, mais je dédicaçais. J’essayais de pondre des phrases courtes, mais elles étaient toujours trop longues, juste assez pour que la fin de chaque phrase tressaille en une longue biffure, c’était l’effet coup de poing. Je lui ai demandé plusieurs fois de s’abstenir, mais il ne pouvait pas : il avait écrit un livre « Mad in U.S.A » sur « Les ravages du modèle américain ». Ces ravages lui tenaient beaucoup cœur, il fallait qu’il cogne sur la table. Bon, ç’aurait pu être sur moi.

J’étais quand même heureux, je recevais beaucoup de visites, je signais beaucoup. J’ai été impressionné par le nombre de chalands qui venaient « de la part de » tel ou tel blog . Certains étaient peu connus, je ne dirai pas lesquels, je veux rester ami avec tout le monde. De toute façon, tous les blogs sont excellents dès lors qu’ils m’envoient des clients. Mais pour qu’ils m’envoient des clients, il faut qu’ils parlent de mon « Qui comme Ulysse ». Tous les blogs qui parlent de mon « Qui comme Ulysse » sont donc excellents, C.Q.F.D.

Á ce propos, je repère encore parmi les visiteurs quelques visiteurs-blogueurs qui n’ont pas fait le nécessaire pour devenir excellents. Je me demande ce qu’ils attendent. Dès qu’ils auront chanté les louanges de Qui comme Ulysse sur leur blog, je chanterai les louanges de leur blog durant les salons du livre, ce sera très valorisant pour eux. Clarinesse n’est pas là ? Ah, elle est partie faire le nécessaire. Excellent, excellent.

J’ai même croisé quelques gestionnaires de blogs ou sites, excellents : Danielle de Maux d’auteurs avec qui je n’ai pas eu le temps de prendre un pot, mais elle a pris une photo, c’est celle en haut de page, Caro[line] et sa 5ème de couverture, que je n’ai pas invitée à prendre un pot car elle était avec deux copines et sa maman, et j’ai eu peur de devoir les inviter, tous mes droits d’auteur de la journée y seraient passés, je suis bien trop radin pour être grand seigneur, Daniel Fattore avec lequel je n’ai pas non plus eu le temps de prendre un pot, désolé, mon grand héros, après Ulysse, c’est Stakhanov,. Et aussi Bladelor dont le blog ne tardera pas à devenir excellent. Et Maijo qui, j’en suis certain, se laissera gagner par la tentation de l’excellence. Vous voyez, je m’y connais en blogs, je suis resté très proche de mon public, malgré ma réussite étincelante.

Bref, le bonheur ? Non, car quelqu’un me manquait. Vous avez deviné, c’était ma petite voisine du Mans, la petite auteure qui sentait si bon, la brunette timide en tailleur rose. La petite Ségolette R. au craquant sourire personnalisé. Viendrait-elle me retrouver sous ma tente ?

Je pensais à elle tandis qu’un couple de chalands, Gérard et Fabienne avait entrepris de me raconter ses vacances au Club Med d’Agadir. C’est ça, le danger, quand on publie un recueil sur les voyages, il faut s’intéresser aux vacances des autres.

« L’animateur était rigolo, mais très rigolo, hein, Fabienne ! Son grand numéro, c’était de mimer différents personnages partant se baigner dans l’océan. Hein Fabienne ? »

Et soudain, une clameur. Et j’ai pensé « C’est elle ». Je me suis brièvement retourné, oui, c’était elle. Mais Gérard n’en avait cure :

« Très rigolo. Il faisait la vieille dame qui avance en serrant les fesses. Puis la gamine timide, puis le rouleur de mécanique. Tordant »

Là, Gérard a commencé à mimer le mime qui mimait le rouleur de mécanique, et je ne saurai jamais si c’était tordant : je me suis retourné, c’était de plus en plus Elle. Mais elle sans moi. Elle sans moi, est-ce encore elle ?

Pour me faire une surprise, Ségolène avait choisi de venir me rejoindre sous la tente comme elle était partie : en se téléportant. Hélas, son GPS était mal réglé, elle a atterri au centre de l’allée centrale. Là où la foule était la plus dense. Peut-être avait-elle cru que c’était celle de mes groupies. Et Gérard…

« Je suis sûr qu’il finira à la télé, comme Lagaff. Vous savez que Lagaff a commencé comme GM animation au Club Med ? »

Elle était là, à 50 mètres, perdue, affolée, si mignonne dans son discret petit manteau rouge. Elle me cherchait du regard. Alors, bravement, elle est montée sur la table de son stand – pour se retrouver du bon côté, celui où il y avait sa chaise, diront les rabat-joie, mais non, pas du tout : la preuve, c’est qu’elle est restée assez longtemps juchée sur cette table, pour me chercher au milieu de la foule féroce. Les plus pervers applaudissaient en regardant ses jambes, les plus vulgaires sifflaient, les plus haineux criaient hou, hou ! C’étaient évidemment des auteurs jaloux. Gérard, lui, ignorait ces pulsions de populace, il en était au buffet :

« Formidable, il faut que je vous raconte, c’était pas racontable. Des montagnes de trucs sur des dizaines de mètres. Au début, on essayait tout… »

Il m’a semblé entendre ma petite auteure implorant : « Vous n’auriez pas vu Georges ? Il a probablement une chemise noire ». Aïe, pauvre bichounette, elle ignorait que les auteurs devaient être 200 à porter une chemise noire. Et moi, pour frimer, j’arborais une chemise à petits carreaux noirs et kaki, ça n'arrangeait pas les choses. J’ai été tenté de partir la retrouver, mais Gérard, hein, que faire de Gérard ?

« Au bout de 3 jours, Fabienne est tombée malade, vous voyez ce que je veux dire, ha, ha, hein Fabienne ! C’étaient les fruits de mer… »

Je me devais à mon public. Je suis resté. ELLE allait me chercher. Mais non, je l’ai vue repartir, après avoir une dernière fois demandé, enfin, je crois, je ne suis pas sûr « Je voudrais trouver mon nègre ». D’autres prétendent que c’était « je voudrais poudrer mon nez ». J’ai tendu les bras vers elle. Mais dix mille militant tendaient aussi leurs bras, exprès, pour faire un rideau. Jaloux, possessifs, haïssables. Je l’ai vue, une fois encore, monter au ciel sous les regards salaces et les lazzi, et je suis resté avec Gérard et Fabienne :

« Moi, je m’en suis toujours tenu à la viande et à la charcuterie, et je n’ai bu que du vin, il était à volonté, c’est pour ça que je n’ai pas été malade, hein Fabienne ! « .

Je leur ai promis d’en faire un texte. Du coup, ils ne m’ont pas acheté « Qui comme Ulysse ».

« On attendra votre prochain, puisqu’on sera dedans »

Le texte, ce sera ce billet du jour, bien fait pour toi, Gérard. Hein, Fabienne !

J’ai repensé toute la soirée à ce rendez-vous manqué. Le dîner était un grand buffet, excellent, merci monsieur le maire bien plus fin que celui d'Agadir et de Gérard , d’autant plus qu’il n’y avait pas de Gérard. Mais pas non plus de San Pellegrino, même pas d’eau. Du vin, beaucoup de vin. J’ai bu du vin blanc, ça ressemble à de l’eau mais en plus fort. Les heures ont passé, tous les auteurs étaient dans le même état, en manque de San Pellegrino. Avec deux autres auteurs de chez Anne Carrière, nous avons quasiment écrit un roman policier en mangeant et en buvant. Mais personne n’a pris de notes, et le matin on ne se souvenait de rien, c’était pourtant une fantastique intrigue. C’est ça aussi la vie d’auteur.

Le lendemain, il me fallait passer ma rage sur quelqu’un, alors je l’ai passée sur les passants, ils sont faits pour ça. Je leur ai fait acheter mes 50 « Qui comme Ulysse », et un petit paquet de « Diablada » et de «Vertige des auteurs ». Ils les ont achetés par pitié, ils ont bien vu que j’étais très malheureux.

Le soir, quand j’ai tout vendu, j’étais heureux comme un commercial qui a gagné le concours de vente d’aspirateurs. C’est ça aussi, la vie d’auteur : rentrer des salons heureux comme le champion des ventes d’aspirateurs, en oubliant Ségolène. Regardez la photo : n’ai-je pas tout du vendeur d’aspirateurs heureux ? Tellement affairé qu’une pointe de col rebique à mon insu. C’est bien, ça fait vendeur qui mouille sa chemise.

Ah, dernier message : Ségolène, je serai au salon du Livre du Touquet, les 8 et 9 novembre. J’aurai une chemise noire.

P.S. Je me relis. J’ai fait long : quasiment 10.000 signes. Une nouvelle courte. Vous vous rendez compte, le temps que je gaspille à écrire des conneries plutôt que d’écrire des trucs impérissables ? C’est ça aussi, la vie d’auteur.


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