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Lundi 8 septembre 2008, Strasbourg : Images des Juifs

Par Memoiredeurope @echternach

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Il est normal que l’itinéraire du patrimoine juif cherche des fils conducteurs. Les lieux proposés à la visite du public, en dehors des musées, sont un peu dispersés et n’ont fait que trop rarement l’objet de réels projets touristiques. On peut même dire que le pas minimum, celui du discours interprétatif à l’usage du grand public, n’a pas réellement commencé.

Toutefois, il y a environ deux années, la responsable du réseau des « Juiveries » d’Espagne (Red de Juderias de Espaňa) Assumpcio Hosta avait suggéré de suivre les traces de Benjamin de Tudela qui au XIIe siècle a précédé le grand Marco Polo. Partant de Navarre en 1164, il revient en 1173 après avoir traversé plus de 300 villes dont certaines constituent des sites sacrés : Rome, Constantinople, Alexandrie, Jérusalem, Damas, Bagdad…Il s’agit là d’un voyageur au sens moderne du terme, dont les étapes sont à la fois initiatiques et studieuses puisqu’il décrit les communautés juives, mais sans oublier les paysages et les coutumes. 

Mais il est vrai que la destinée de Yossel de Rosheim est bien au-delà de celle d’un simple voyageur aventureux.  

On suit en effet entre Obernai, Rosheim, Colmar et Strasbourg, la venue au monde et à la conscience des relations géopolitiques d’un homme absolument hors norme dont l’érudition et la connaissance des textes sacrés servent de base à une véritable démarche politique de médiation, sans concessions, là où il le faut, avec pour seules armes la force de la discussion, de la « dispute » au sens philosophique ou théologique du terme, la force des textes aussi, qu’il sait retrouver, donc la force de la recherche historique. 

Enfin parfois et même pour tout dire assez souvent, il sait qu’il faut compter avec l’aide de la négociation financière, car les princes ont des besoins, dans leurs stratégies impériales ou territoriales, des besoins d’argent frais, d’impôts certains et de gages sûrs.

D’une force infatigable, porté par une foi qu’il sait approfondir tout en voyageant, il prolonge sa vie jusque près de 80 ans, après avoir connu les pires menaces, les routes dangereuses et s’être frotté aux pires ennemis des juifs, sinon du judaïsme. Et cette force, c’est celle du roseau qui plie, mais aussi de la goutte d’eau qui tombe inexorablement en frappant toujours à la même place, avec justesse et conviction.

D’un bout à l’autre d’un Empire qui jouit d’un maître éclairé, il porte une parole, il convainc, il plaide, il convainc de nouveau et toujours un nouvel ennemi se place sur la route : juifs convertis comme Antonius Margaritha ou Johannes Pfefferkorn qui avaient étudié le Talmud et savaient en agrandir les failles, prêtres illuminés, humanistes cherchant des ennemis de la raison, puis Luther lui-même qui écrit : « Nous ne parlons plus avec les juifs, mais nous parlons d’eux ».

Dans le moment où l’usure, une des rares activités consenties aux communautés juives, et qui bien souvent permettait aux mauvais payeurs de les accuser de dépasser la mesure, est remplacée par un système capitaliste nouveau, la Banque, on continue à manipuler les rumeurs de meurtres rituels, de traîtrise congénitale depuis le reniement de Judas, de profanation d’hosties et de complots de toutes natures.

Devant ces accusations sorties des sacs régulièrement et servant à exclure les juifs de la limite des fortifications des villes, voire de les massacrer en période de conflits aigus, Yossel oppose la raison et le règlement. Sa stratégie repose, selon Selma Stern sur une vision des conséquences de mutations profondes qui sont certainement aussi fortes que celles qui s’ouvrent à nous aujourd’hui et que nous retardons par la spéculation prolongée (spéculation aux deux sens du terme d’ailleurs : dans le sens de la drogue du pari et dans l’aveuglement de la contemplation du miroir).

Yossel - écrit-elle en 1959 - savait bien que tant les règles de l’économie agraire de la Bible que celles de l’économie naturelle du Moyen Âge ne pouvaient plus s’appliquer à ces grandes entreprises. Il savait aussi que le commerce mondial devait être réglementé par d’autres lois que celles qui régissent le commerce d’une petite ville d’Empire vivant en autarcie, ou celui d’un territoire replié dans ses frontières. Mais, malgré ses transformations, n’y avait-il pas une possibilité de mettre le système économique en harmonie avec les saints commandements ? Comment permettre aux juifs de continuer à pratiquer le commerce de l’argent et des marchandises sans qu’ils y perdent leur âme ? Comment les faire sortir de ces bouleversements, les remettre sur une voie plus saine, celle pour laquelle Dieu les avait autrefois créés (« être son peuple, celui qui suit le chemin de l’Eternel en accomplissant la justice et le droit »)…Les réflexions de Yossel l’amenèrent à une décision hardie. Il écrivit à toutes les communautés juives urbaines et rurales de l’Empire pour les prier d’envoyer à Augsbourg des représentants auxquels elles auraient délégué les pleins pouvoirs, afin qu’ils élaborent avec lui « un statut et un règlement honorables » destiné à tous les juifs des villes, des villages et des foires. Les juifs « obéirent » et, de « tous les coins de l’Empire », ils envoyèrent leurs mandataires dans la ville où se tenait la diète. »

Cette démarche, peut-être la plus marquante parmi tant d’autres qu’il entreprend au cours des années, est d’une modernité qui doit nous frapper à la fois par la clarté d’une analyse, fondée sur des convictions issues de la lecture des textes, et articulée à une action démocratique qui doit concerner tous et chacun.

Imagine-t-on aujourd’hui en Europe l’adoption de solutions sur les mutations économiques actuelles, impliquant au préalable la prise en compte d’une charte de bon comportement de la part de ceux qui seront en charge des reconversions et leur réunion par le biais de délégations à Bruxelles dans un processus de transparence démocratique ? 

Freddy Raphaël écrit : « Yossel est un témoin gênant, un témoin de l’imaginaire dévoyé et des fantasmes d’une période travaillée par la peur des puissances maléfiques et par l’angoisse du non avènement du salut. »

Et il parle un peu plus loin d’une culture de la haine.

Et comment ne pas se rallier à la conclusion de sa préface : « Les qualités rares qui furent celles de Yossel – l’intelligence et le discernement, la modestie et la détermination, l’écoute et l’autorité, la rigueur morale et la compassion – sont des valeurs rectrices qui n’ont rien perdu de leur importance au XXIe siècle, dans une Europe en quête de sens. »


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