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Un mur à Jérusalem

Par Sylvainetiret
Vers une subjectivité maîtrisée
Il est sans doute difficile de rester neutre sur un sujet encore aujourd’hui aussi sensible que la création de l’état d’Israël. Quand, en 1970, Albert Knobler et Frédéric Rossif tentent une présentation historique et documentaire des évènements en en faisant débuter le récit à la fin du XIXème siècle et en en déroulant le fil jusqu’à la fin de la Guerre des Six Jours, le projet n’en est pas moins polémique, même s’il s’inscrit dans un contexte politique et émotionnel bien différent d’aujourd’hui. De plus, le film ne doit pas être confondu avec un documentaire portant le même titre, publié en 2007 mais concernant le mur de séparation érigé par Israël en bordure de la frontière avec la Cisjordanie.

Affiche France (bobtheque.com)

S’appuyant sur le talent de documentariste certain de Frédéric Rossif, sur un texte de Joseph Kessel, sur une narration par Georges Descrières, Bérangère Dautun, et par Michel Bouquet pour les citations bibliques, le film se compose exclusivement d’images d’archives en noir et blanc. Manifestement, il présente la situation avec des sympathies israéliennes, sensible au souffle épique d’une lutte contre l’adversité menant le peuple juif de son statut d’exilé dispersé à celui lui permettant de disposer d’un pays qui lui soit propre, au travers d’un siècle riche en rebondissements, retournements, horreurs et misères. Les éléments de polémiques ne sont pas omis, de l’acquisition progressive des terres aux évènements de Deir Yassin, même s’ils ne prennent pas la part que leur donnerait une présentation partisane opposée. Il est vrai qu’il était probablement difficile de faire entrer l’ensemble de la complexité d’une histoire aussi chargée dans les 90 minutes du film et d’en conserver simultanément le propos épique.
Dans une première partie du film, des pogroms d’Europe de l’Est, de l’affaire Dreyfus avec la prise de conscience de Théodore Herzl de la nécessité de porter le sujet sur un plan politique avec la création de la pensée et du mouvement sionistes, à la lente mise en place des différentes étapes traduisant ce projet en pratique au travers des vicissitudes du XXème siècle, les choses se construisent au fil des années. Les premiers immigrants, l’installation, la cohabitation avec les autochtones musulmans dans le contexte de l’Empire Ottoman finissant, l’arrivée de la Première Guerre Mondiale, de l’autorité britannique issue de la guerre, du mandat de la Société des Nations, et de ses propres objectifs dans le cadre d’une politique coloniale à l’échelle mondiale, la déclaration Balfour puis le Livre Blanc sur l’avenir de la Palestine désormais hébergeant juifs, arabes, et anglais, tous les jalons historiques sont rapidement passés en revue avant que ne s’abatte le séisme de la Seconde Guerre Mondiale. Et ces jalons sont placés dans leur cadre de l’histoire mondiale, avec la constitution des puissances américaine et soviétique et le lent déclin des puissances coloniales européennes.
La seconde partie débute avec l’implication des différents groupes dans la Seconde Guerre Mondiale, le Grand Mufti de Jérusalem faisant pencher les musulmans vers l’alliance avec le Reich et les juifs contribuant à la lutte alliée dans la Brigade Juive au sein d’une armée britannique qui cherche également appui auprès d’une partie des arabes, promettant à chacun une terre après la victoire. Au sortir de la guerre, cette double promesse est cependant difficile à tenir, et les anglais finissent par prendre parti pour le camp arabe. Ainsi débute la révolte juive avec passage à la voie armée, dans un contexte international plombé entre autres choses par l’épopée des bateaux de la liberté dont le célèbre Exodus et par les camps anglais d’internement des immigrants tout juste sortis des camps de concentration. Finalement, l’ONU vote en 1948 la création de deux états, l’un arabe et l’autre juif dans des frontières alambiquées partageant la Palestine, et c’est le début des luttes directes israélo-arabes avec les guerres de 48, 56 et 67 simultanément à l’arrivée de nouveaux contingents d’immigrants dès l’indépendance et au développement économique du pays.
Le film se clôt sur la fin de la Guerre des Six Jours avec l’image célèbre du Général Moshe Dayan déposant un mot d’espoir de paix dans une fente du Mur des Lamentations enfin accessible aux juifs.
Bien qu’il n’ait absolument rien d’un document de propagande, par son angle choisi de description du développement d’un mouvement national, depuis sa naissance jusqu’à la création d’un état, « Un mur à Jérusalem » a à l’évidence une coloration partisane bien, on l’a déjà dit, qu’il ne fasse pas l’impasse totale sur certaines des zones troubles de cette histoire. Comme toute tranche d’Histoire, il serait effectivement probablement naïf de la lire comme une lutte du blanc contre le noir, du bien contre le mal. Les enjeux sont nécessairement plus troublés qu’une simple réduction serait tentée de les voir. Les situations complexes ne peuvent se résumer à cela, parasitées qu’elles sont par des développements annexes, des branches parallèles de l’histoire qui bourgeonnent, évoluent, se brisent, repoussent jusqu’à pouvoir parfois masquer ou dénaturer le sens global et les motifs initiaux.
Conserver un regard objectif devient alors une gageure voire une impossibilité dont la résolution ne peut passer que par le rappel des motivations et des faits historiques tels que vus et vécus par chacune des parties. Le film fait alors figure non pas de vérité absolue mais de cette part de vérité qui habite le cœur et la mémoire de toute une partie des protagonistes. Une vérité teintée d’un souffle, que nous avons dit « épique » , qui transforme une tranche d’Histoire en quelque chose de l’ordre de l’identité sans la reconnaissance de laquelle il n’y a pas de reconnaissance de l’autre, de respect mutuel, et d’apaisement possibles. J’ignore si une approche comparable, ouverte et non volontairement propagandiste, a été réalisée sur la vision arabe de cette histoire. Dans l’affirmative, il serait fondamental de mettre les deux regards en parallèle, non pas pour les juger mais pour en comprendre les perspectives respectives et en cerner les contradictions mutuelles éventuelles. Dans le cas contraire, on ne pourrait qu’espérer qu’une telle démarche puisse bientôt se faire jour.

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