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Barbara Stanwyck chez Douglas Sirk , "All I desire" et "Demain est un autre jour" : femmes hors foyer

Par Vierasouto

Recrutant donc la meilleure de toutes, Barbara Stanwyck (qu'il fera tourner deux fois), Douglas Sirk fait faire à son héroïne avec "All I desire" un peu le trajet inverse de Lana Turner dans le célébrissime "Mirage de la vie" : à l'inverse de la naissance d'une star, dans "All I desire", une actrice déchue (Barbara Stanwyck) revient dans la petite ville qu'elle a fuie... Pourtant ces deux actrices ont un point commun : stars ultimes, elles approchent de la cinquantaine quand elles tournent avec Douglas Sirk et doivent aborder de nouveaux rôles au cinéma, "négocier le virage", comme on dit, et Barbara Stanwyck, qui n'a pas bâti sa carrière sur son physique, qui ne cherche nullement à se rajeunir, demeure éblouissante, avec cette voix rauque géniale qu'on entend off dès le début du film.
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Naomi Murdoch, qu'on découvre dans le sous-sol d'un cabaret minable où elle gagne sa vie dans le vaudeville de quartier, reçoit une lettre d'une inconnue : sa fille cadette Lily qui l'invite à venir la voir jouer la pièce de fin d'année dans son collège où elle tient le premier rôle. Car Naomi a quitté mari et enfants il y a longtemps, le film ne le dit pas exactement, pour fuir un mariage terni par un scandale ou surtout pour devenir une star qu'elle n'est pas devenue... Ses illusions perdues, sa collègue de cabaret lui conseille de se déguiser en star pour se rendre à Riverdale ne pas décevoir sa fille Lily. On verra la scène où Naomi (Barbara Stanwyck) arrive dans la salle de spectacle, overdressed, dans une incroyable robe blanche à frou-frous dix fois trop voyante pour l'occasion...
Retour à Riverdale, la sage petite ville de province avec ses potins, ses ragots, ses rumeurs, son apparente pudibonderie car l'arrivée de Naomi distrait la population jusqu'à l'excitation, soudain, la salle de spectacle est comble pour voir la star, on s'extasie qu'elle est belle, on se décroche les cervicales pour l'observer...
Si le mari trompé, principal de collège, qui comptait refaire sa vie avec Sara, la terne prof de théâtre qui lui ressemble, est furieux du retour de Naomi, la lecture de vers que dirige Lily, la fille, après le spectacle, pour mettre sa mère en valeur, va lui être fatale, le malheureux, saisi par l'appétit de vivre de Naomi, qui danse comme une toupie avec le fiancé de sa fille aînée Joyce, retombe amoureux de sa femme, et le spectateur sait immédiatement, à la manière dont c'est montré, filmé, la musique, les regards, que ce n'est pas (paradoxalement) une bonne nouvelle, c'est là le génie de Sirk : présenter un happy end (la fin est à l'identique) comme une bombe à retardement et mettre le spectateur mal à l'aise, obligé de poser des questions...
Qu'ont à gagner tous les membres de cette famille qui avaient surmonté le deuil du départ de leur mère quand elle revient et qu'au final elle casse tout de leur vie sociale et amoureuse?  Le père perdra son emploi et la femme qui l'aime (à défaut de la réciproque), la fille aînée son fiancé (fils du directeur du collège), Dutch, l'ex-amant, sans doute le père de Ted, le petit dernier qu'il paterne en lui apprenant à chasser, prendra une balle dans le ventre, enfin, Lily, l'ambitieuse, la fille cadette qui voulait profiter de sa mère pour quitter la ville et devenir aussi une star à New-York, sera désespérée.... Peut-on croire une minute, au delà de la scène romantique du retour de Naomi, que Sirk multiplie (elle ne cesse de rater son train, de faire ses valises), que ce couple de quinquagénaires, reconstitué après tant d'années, va tenir? Car Naomi n'est pas une garce, son défaut est aussi sa qualité principale, la vitalité, dévoreuse de vie et de plaisirs, partagée entre son sens du devoir, partir pour laisser en paix son ancienne famille qui s'est construite sans elle, ou rester pour tenter de gommer le passé, de couper dix années de vie au montage...
Possible qu'à l'époque le spectateur ne se posait pas autant de questions et prenait le happy end pour argent comptant mais aujourd'hui, on se rend compte de la complexité des mélodrames de Sirk : la critique de la middle classe américaine est aussi présente que le mélodrame, un millefeuille... Comme le dit très bien un historien du cinéma (J.Louis Bourget)  dans un des bonus du DVD, cette petite ville de province, présentée comme tellement prude, accepte pourtant la liaison du mari de Naomi avec Sara alors qu'ils ne sont pas divorcés, le retour de Naomi Murdoch, du moment qu'elle est devenue une star, devient un événement, etc...


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