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Les lettres intimes d'Anny Duperey

Par Albrizzi
De 1993 à 1998, la comédienne et son amie peintre Nina Vidrovitch se sont écrit, dévoilant ce que la parole empêche souvent d’énoncer : leurs amours déçues, leurs tressaillements de mère et d’artiste. Dix ans plus tard, la publication de leur échange épistolaire dessine le portrait de deux femmes passionnées et généreuses.
Femmes : Pourquoi ne pas avoir tiré un roman de ces lettres plutôt que les publier tel quel ?
Anny Duperey : Nous ne voyions, pas Nina et moi, l'avantage de transformer cette correspondance en une œuvre de fiction (laquelle, il s'agit de nous), ni lui donner une forme sophistiquée, fantaisiste, en travestissant coquettement nos noms, en inventant un contexte...
Cela aurait trahi la matière même de ces lettres : la totale franchise, et la revendication d'être nous-mêmes, comme femmes et comme artistes, de chercher la plus grande sincérité dans nos œuvres et nos vies. En fait, cela ne nous est même pas venu à l'esprit !
N’est-ce pas impudique de dévoiler une correspondance ? Ne prenez-vous pas un risque d’ouvrir ainsi votre cœur et vos états d’âme au public ?
Bien sûr, c'est un grand risque ! Moindre pour Nina puisqu'elle n'est pas connue d'un large public, et que, d'une certaine manière, elle se dévoile moins intimement que moi dans nos lettres. Oui, c'est un risque que je prends. En toute conscience et cohérence avec moi-même, puisqu'il y a en moi la comédienne et l'écrivain. Si l'actrice aurait pu, à la rigueur, rester cachée derrière ses personnages et son image publique, cette démarche était impossible à la femme qui écrit.
Donc, foin du mystère, je préfère l'humain sans fard, et il faut bien que l'actrice suive ! Mais s'il n'y avait eu dans cette correspondance que mon cœur et mes états d'âme, elle serait restée dans le placard. Notre manière d'affronter la vie et nos travaux nous a semblé dire bien davantage, et valoir de sacrifier un peu à la pudeur pour livrer quelques passages de notre vie privée. Alors bien sûr, j'ai peur, oui... Mais ma confiance en mon prochain est vraiment indécrottable ! Mes problèmes personnels ne ressemblent-ils pas à ceux que nous avons, tous, un jour ou l'autre ?

Dans l’introduction, vous expliquez la genèse de ce livre : vous aviez été offusquée de découvrir qu’à la mort de Jean-Louis Barrault toutes les lettres qui lui avaient été adressées - dont une de vous - avaient été mises aux enchères. Maintenant que votre projet a été mené à terme, êtes-vous rassurée ?
Oui, bien sûr. Car nous comptons bien, avec Nina, faire ce que nous avons dit : brûler cette masse de papier dès que le livre sera sorti ! Les centaines de pages que nous avons coupées n'offrent aucun intérêt, que pour nous même et à l'époque où elles ont été écrites. Pourquoi laisser ce poids à nos enfants, après nous ? Trop de respect de leur part envers nos lettres et elles les encombreraient trop de désinvolture et elles risqueraient alors le n'importe quoi, récupération, vente... Mieux vaut le feu de joie, après en avoir tiré le positif partageable avec nos contemporains !
La correspondance se perd pour différentes raisons (accélération du rythme de vie, internet) : continuer à écrire des lettres sur du papier fait-il de vous un être à part ?
Nina est peintre. Sa main est son outil. Ses humeurs, ses sentiments s'expriment donc volontiers par ce "geste d'écrire", proche de celui du dessin. Pour ma part, dès mon jeune âge — après la mort de mes parents —, j'ai trouvé dans l'écriture un geste consolateur, un apaisement à tracer des mots, à tenter de traduire un éprouvé pour le poser sur le papier, le cerner dans un calme et un recueillement presque religieux. Il me semble que ce besoin d'écrire à la main me quitte... Est-ce une perte ? Aurais-je moins besoin d'être consolée - ce qui, en l'occurrence, serait positif ? Nous continuons à nous écrire, avec Nina, par mail. Ce n'est pas la même chose. On dit moins, et moins bien, en n'étant plus penchée sur le papier.
En tirerez-vous une pièce de théâtre un jour, ou en ferez-vous des lectures ?
Jusqu'à présent, j'ai toujours résisté à toute proposition pour adapter mes textes au théâtre. Peut-être parce qu'étant comédienne, je souhaitais que le livre ait sa vie propre, en intimité avec le lecteur, sans rejoindre le spectacle. Ceci dit, il me semble que ce goût réel des spectateurs pour les lectures publiques de textes (théâtralisés ou non) vaudrait que je révise cette résistance. Pourquoi pas ? Ces lettres sont un dialogue, déjà !
Propos recueillis par Nathalie Six pour le magazine Femmes (Numéro de novembre)
"De la vie dans son art, de l’art dans sa vie…", de Nina Vidrovitch et Anny Duperey, Editions du Seuil, 310 p., 17 euros.

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