Magazine Culture

Une immense main jaune s'étend sur Londres...

Publié le 16 novembre 2008 par Fric Frac Club

... & quoi de plus jouissif? Peut être parler justice avec Berlusconi ou casser ses jouets? Détruire les choses que l'on aime, ou pas d'ailleurs. Crack & boom! Comme ce théâtre de rue qui fit voltiger une armée de pianos de bar devant une foule médusée & frustrée de ne pas pouvoir en faire autant: les difficultés matérielles, les conventions sociales, la poussière, les qu'en-dira-t'on? ... & pourtant, en vérité je vous le dis, il n'y a (presque) pas de plus grande joie. Certains auront sans doute remarqué que le papier promis sur n'est toujours pas là & je crains, malheureusement, qu'il ne faille attendre encore un poil, le temps que je me décide entre l'encensement intégral (qui verrait alors tout ce qui m'a profondément agacé dans ce livre, & pas qu'un peu, être rangé bien au chaud pour ne garder que la marque indéniable d'une grande oeuvre) ou la demi-teinte d'une admiration franche mais critique & qui demanderait un travail dialectique relativement lourd. Mais même si la chronique se fait attendre je peux d'ores & déjà vous dire que Vélum fait partie du cercle très très fermé de ces objets que j'ai pris un malin plaisir à jeter contre les murs, l'oeil lubrifié par la haine, le poignet tremblant-blant. Pourtant c'est un excellent bouquin &... maisBREF! De même: la première fois que j'ai entendu parlé de Fu Manchu il me semble que le disque d'un pseudo groupe de rock a finit en extase contre les murs de ma chambre avant de passer par la fenêtre. Quel est le rapport avec la série de Sax Rohmer? Pratiquement aucun si ce n'est une introduction bancale puis, tout de même, que la première lecture que j'en ai faite a bien failli prolonger une tradition de plus en plus violente, de moins en moins productive. Le post-modernisme, Dieu ait son âme, nous a appris à lorgner sur la culture populaire sans pour autant soupirer de condescendance & ça tombe bien car les épatantes éditions Zulma font paraître ce mois-ci le deuxième volet des aventures du docteur Fu Manchu: Les Créatures du Dr Fu Manchu - Tataa aan! (le premier volume, Le Mystérieux Fu Manchu, est paru en janvier dernier) & je dis que c'est vraiment pas mal du tout & même plus que ça parce que Fu Manchu c'est cent fois mieux que Le Saint dont l'adaptation cinématographique par Philip Noyce fut une terriiiiible erreur de jugement, plus, beaucoup plus rock'n'roll qu' Hercules Poirot, plus exotique, plus vicieux, plus pop que Sherlock Holmes dont il est pourtant, vingt cinq ans après, la copie quasi conforme, on y reviendra. Mais Fu Manchu c'est surtout l'incarnation ultime du Péril Jaune, une série à succès qui a rendu son auteur richissime & dont la publication aurait connu quelques soucis si le texte avait été écrit aujourd'hui. & de ça aussi on reparlera.

" Imaginez-vous donc un individu long, maigre, félin, les épaules hautes; donnez lui le front de Shakespeare & le visage de Satan, un crâne soigneusement rasé & des yeux verts - verts comme ceux d'un chat. Mettez à sa disposition toute la cruauté d'un vaste peuple d'Asie, concentré en un esprit géant, toutes les ressources de la science du passé & du présent & peut être bien toute la fortune d'un riche gouvernement - même si celui-ci nie complètement l'existence de cet individu. Cet être effroyable, le voyez vous en esprit? Eh bien, je vous présente le Dr Fu Manchu! "

En 1912 une immense main jaune s'étend sur Londres & Arthur Henry Sarsfield Ward, dit Sax Rohmer, fait paraître le premier volet de ce qui sera l'une des séries policières & "nocturnes" (comme Seven est un film " pluvieux ") les plus bancable & les plus vampirisées de l'histoire. Loin du style hard boiled qui verra le jour dans quelques minutes de l'autre côté de l'Atlantique, Fu Manchu reste dans la plus pure tradition des polars anglais: roman à mystères & thé à cinq heures. La singularité de la série, outre son grand méchant Fu, tient toute entière dans ce subtil & singulier mélange de mystère toffies donc mais aussi d'aventures exotiques, d' ethnologie caricaturale, d' historisme politico-romanesque, d'espionnage olé-olé & d'horreur aux couleurs criardes. Miam-miam! hurlent les adolescents effrayés qui se bouchent les oreilles pour ne pas voir le massacre. Vouloir résumer l'intrigue serait une histoire assez vaine. La ligne fictionnelle globale, inchangée de la série est simple comme un joli mensonge: le Péril Jaune, incarné par le Dr Fu Manchu, la vedette c'est lui & pas les gentils, est à Londres & ça va chier grave pour l'Europe & surtout pour l'agent spécial de la couronne Nayland Smith (avatar de Sherlock Holmes avec qui il partage une intelligence hors normes, une maigreur nerveuse, la passion des déguisements & une pipe) + le Dr Petrie (qui n'est autre qu'un Watson beaucoup plus sportif & qui, comme son illustre prédécesseur, relate les aventures de son ami les yeux pleins d'une admiration sans borne). Ces derniers pourchassent le premier sans vraiment y parvenir ni jamais y échouer tout à fait. En gros, c'est ça. Dans les deux premiers volets l' intrigue danse de crimes en crimes, de mystères en mystères dans une sorte de bizarrerie qui retombe toujours sur ses pattes. Rohmer y ajoute toute une armée de personnages plus typiques les uns que les autres, sans trop de relief car à usage unique, ni de profondeur (le seul personnage un peu subversif reste l'étrange Kâramanèh, l'esclave de Fu Manchu, qui effectue tout au long des deux romans, & sûrement des prochains, un épatant travail d'essuie-glace, allant de son maître au Dr Petrie avec la régularité des saisons qui passent) ... des personnages un peu plats donc, là où un Sherlock Holmes, pour prendre l'exemple le plus criant, demeure un personnage très complexe dont les faces obscures émergent à chaque pli de l'intrigue pour égratigner son statut de héros. Quant au style de Rohmer, efficace, vif mais sans réels éclats, il verse parfois dans un lyrisme suranné, souvent enrobé de guimauve: " Sa merveilleuse & indomptable chevelure retomba en cascade sur son visage, ses yeux splendides me jetèrent un regard enflammé. Qu'ils étaient beaux & profonds! - comme la pluie noire des nuits d'Égypte; & combien de rêves avaient-ils plongés dans les miens! " ou l'élisabéthain: " Car elle ne courrait pas comme une fille de nos villes, ou même de nos campagnes, mais avec la vélocité & la légèreté d'une gazelle - enfant du désert! "... Enfant du désert! Fermons les yeux & déjà - ahaah! -les dunes apparaissent ... mais, pour être sincère, c'est loin d'être gênant - bien au contraire. C'est ce que l'on est venu chercher en fait: ce remugle de série Z, ce ton exagéré, ce Limehouse opiacé, ces tapis truqués avec des dragons partout dessus, ses fioles empoisonnées qui sentent la jungle carnivore, cette profusion effroyable de pathos dégoulinant & d'action tartignolesque. Voilà le véritable trésor de Fu Manchu.

Contrairement aux autres romanciers anglais avant lui Sax Rohmer a décidé de donner à sa série le nom du méchant & pas celui Nayland Smith; génie du marketing ou pas, il est à parier que son succès interplanétaire (plus d'une douzaine de traductions) & intergénérationnel réside tout entier dans ce personnage extraordinaire. Fu Manchu a donné son nom à quelques milliers de restaurants à travers le monde dont un à Sydney, une moustache, un frozen drink que j'ai goûté en 1993 dans l'un des restaurants polynésiens de Disneyworld alors que je ne n'avais que 14 ans (1/4 d'Angostura, 1/4 de crème de menthe, 1/4 de Triple sec, 1/4 de jus de citron, sucre & glaçons, le tout au shaker), un groupe de rock, une chanson de Robert Charlebois (je vous jure que c'est vrai! numéro 5), une poupée, des allumettes, un virus informatique, & une marque de chewing-gum. Il a surtout donné un nom & un visage fictifs à une peur bien réelle qui fit trembler l'Europe coloniale. Le Péril Jaune, qui fait un retour remarqué parmi nous depuis que les chinois ont gagné un paquet de médailles aux derniers Jeux Olympiques & même avant, trouve ici sa pleine expression exagérée. Les éditions Zulma n'ont connu, je pense, aucun problème juridique avec cette nouvelle &, espérons le, complète réédition mais il est certain qu'aujourd'hui aucun écrivain, auteur de ces lignes, n'aurait trouvé d'éditeur ni même de lecteur pour ne pas crier au scandale ce qui, à la vue de quelques phrases qui tanguent allègrement dans le racisme pur & simple (" Que Dieu ait pitié de la mansuétude chinoise! ", " Aucun homme blanc, je crois, n'a de goût pour la cruauté froide des chinois. ", " Dans la communauté chinoise de l'archipel, l'infanticide, quel qu'en soit le moyen, a augmenté dans des proportions terribles [...] peut on s'étonner qu'un tel peuple ait produit un Fu Manchu? Édifiante illustration des moeurs chinoises! " j'en passe... ), serait tout a fait dans la logique des choses. Qui est le raciste ici? Le Dr Petrie qui écrit ces mots ou Rohmer qui les fait écrire au Dr Petrie? Les deux à tous les coups... Autre époque, autres moeurs dit on & il faut se souvenir de l'ambiance particulière qui régnait alors en Europe & plus particulièrement dans les deux grandes puissances coloniales: la France & l'Angleterre. La Révolte des Boxers (義和團起義) se termine en septembre 1901 par l'humiliante allégeance que les puissances européennes & japonaises imposent à la Chine. Quelques mois plutôt, préparée par quelques notables chinois & l'impératrice Cixi, une insurrection gagnait la Chine avec à sa tête une secte dont les membres pratiquaient la boxe chinoise. Une partie de la population se lance alors dans une chasse aux chrétiens, aux missionnaires (on retrouve l'un d'eux dans les premiers volumes de la série, le révérend J.D. Eltham) & plus généralement à " l'occupant " européen. La coalition des puissances occidentales alliées au Japon impérial va mater, violemment, la rébellion. Cet ultime abaissement va libérer des forces qui, avec le temps & les fantasmes, donneront naissance au Péril Jaune, vaste complot visant à faire tomber l'Europe & les États-Unis sous la domination asiatique. Le terreau politique, historique & bien entendu raciste va permettre l'apparition d'un personnage comme Fu Manchu. A la même époque & un peu partout sur le Vieux Continent fleurissent des oeuvres sur le sujet. Des types comme Émile Driant dit Capitaine Danrit alors que le loulou n'était que colonel ( L'invasion jaune, Haines de jaunes ) ou Alexandre Ular ( Un empire russo-chinois) ont fait de cette peur du " chinetoque " un fond de commerce populiste bien rodé. Un combat opposait déjà, dans la réalité des faits & dans l'inconscient collectif, un Occident civilisé, éclairé & un Orient conspirateur, truqueur & diabolique, amorçant le post-colonialisme douloureux que l'on sait.

La lecture des Fu Manchu, pour un enfant du fantastique XXIème siècle, est à la fois anachronique dans sa forme & terriblement moderne dans le fond. Sans parier sur la chute prochaine & inéluctable (dit-on) de l'empire américain après celui de l'Angleterre & de la France, sans parier sur la (pseudo) clairvoyance des théories d'Huntington qui file encore la pelote & en met un peu dans tous les coins, ni sur l'avènement d'un siècle que l'on dit forcément chinois, les peurs que véhicule l'oeuvre de Sax Rohmer retrouvent un certain échos dans l'actualité mondiale qui continue de s'alimenter de mythes & de fantasmes. A tort ou à raison. Au delà des parallèles politico-historiques un peu scabreux qui ont déjà fait de Fu Manchu la figure annonciatrice & bridée de Ben Laden, la série reste d'une efficacité inébranlable & assez jouissive. Son charme kitsch (souvent associée à l'image de Christopher Lee), ses scènes d'horreur parfois réussies, souvent vieillottes, voire décalées (une étrange fumée verte sort d'un bosquet, un homme y entre pour voir de quoi il s'agit, à peine a t'il disparu que des hurlements déchirent le silence & voient sortir notre homme totalement défiguré, mourant) l'amourette, la sempiternelle amourette entre Petrie & la belle Kâramanèh ( Cours! Fille du désert!) laisse à nos mirettes une drôle d'impression. Finalement c'est un peu comme un film de la Shaw Brother: ringard, surjoué, ça brille un peu trop pour être vrai & pourtant, pourtant c'est franchement bon. Prochaine parution début 2009: L'Ombre de Fu Manchu... Grrrrrrrr

Le Mystérieux Fu Manchu & Les Créatures du Dr Fu Manchu de Sax Rohmer (éd. Zulma).


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Fric Frac Club 4760 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazine