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Psychanalyse des grandes écoles

Publié le 18 novembre 2008 par Stéphane Vial
Dans le numיro de novembre 2008 de Carnet Psy, la psychanalyste Claire-Marine Franחois-Poncet rapporte la teneur des יchanges et des idיes du colloque « Rיussir, pour quoi faire ? Les grandes יcoles, le temps du changement », qui s’est tenu le 6 juin 2008 א Paris et qui יtait organisי par les psychiatres et psychologues de l’Association Santי des Grandes ֹcoles. Le propos est יdifiant et sonne trטs juste. J’espטre que son auteur ne m’en voudra pas de reproduire ici de larges extraits.

« L’idיe peut sembler incongrue de se pencher sur la souffrance psychique des יtudiants des Grandes ֹcoles, un systטme qui fonctionne bien, et a priori ne recrute pas des יlטves en difficultיs. » […]

« Quel est donc l’itinיraire psychique de ces jeunes ? De mךme qu’on peut rendre compte du sיrieux scolaire par la sיvיritי du surmoi de l’enfant, liיe א l’intensitי de la sublimation de la pulsion oedipienne, de mךme, la fascination pour les Grandes ֹcoles, leur prestige social, peut s’expliquer par le concept freudien de surmoi culturel […]. Ce concept dיmontre comment les cultures exigent de l’individu un renoncement pulsionnel toujours plus grand et des idיaux de plus en plus יlevיs. Les civilisations, selon Freud, se construisent sur le mךme modטle que l’individu : les crises historiques traversיes laissent pour sיquelle une identification aux personnes tuיes. Les Grandes ֹcoles ont יtי crייes au dיcours de la Rיvolution Franחaise, qui a aboli la noblesse d’Ancien Rיgime. L’יlaboration du traumatisme collectif s’est traduite par la crיation d’une nouvelle aristocratie, fondיe sur le mיrite. Intיgrer une Grande ֹcole a donc une forte valeur symbolique, tient de la destinיe, du dיsir d’appartenance א cette noblesse d’ֹtat, pour consolider le mythe familial ou le rיparer de ses יchecs. »

« Or on peut parfaitement satisfaire aux exigences du surmoi culturel sans יlaborer ses conflits internes (cas de fיtichisme, d’anorexie). Ces profils d’enfants sages ont intיgrי trטs tפt les idיaux de l’יcole et transportent des rךves parentaux. ְ l’adolescence, le rיveil pulsionnel et les interrogations existentielles dיrangeantes nuiraient א leurs performances scolaires et א leur exigence de perfection : ils continuent א sublimer leur curiositי sexuelle en curiositי intellectuelle, au dיtriment parfois de la socialisation. L’entrיe en classe prיparatoire renforce ce fonctionnement. Ils s’isolent de leurs affects, se compartimentent. Rיussite et pulsions semblent antagonistes. Les problטmes enfouis restent en suspens, mais menacent d’exploser ensuite. Cela explique sans doute pourquoi la population des classes prיparatoires se plaint peu de souffrance psychique. Ces jeunes sont gיnיralement bien structurיs. Leurs familles sont plus unies. Le phיnomטne le plus frיquent est la dיcompensation dיpressive : la classe prיparatoire joue le rפle de rיvיlateur d’une vulnיrabilitי antיrieure. Elle reste une expיrience forte, violente pour certains. »

« Que se passe-t-il une fois la barriטre du concours franchie ? Il faut renouer avec sa trajectoire originale, ses problטmes antיrieurs, et surtout avec son corps. Une crise d’adolescence peut יclater. Le renoncement pulsionnel subit un retour de balancier. Des comportements compulsifs (surconsommation d’alcool) apparaissent, comme pour remplir un vide intיrieur. »

« Aprטs le plaisir de la rיussite s’ouvre une dיsillusion. Si l’objectif יtait uniquement d’ךtre polytechnicien ou normalien, il est atteint. Comment continuer dans la voie d’excellence quand, l’itinיraire achevי, on est arrivי א bon port ? Rיussir, pour quoi faire ? Lא se pose vיritablement la question. Des enjeux contradictoires se rיvטlent. Avec son rythme soutenu et son quotidien structurי, le concours comme objectif clair, la classe prיparatoire יlude la question du sens et dיcharge des interrogations. Ce mode d’emploi rassurant ne fonctionne malheureusement plus en Grande ֹcole, ni dans la vie concrטte, qui demande d’admettre une part d’incontrפlable : hיsitations, erreurs, יchecs. Jusque lא, on n’avait besoin ni de choisir, ni de s’imposer des limites. Car choisir, c’est abandonner le fantasme de pouvoir tout faire, c’est renoncer, au risque de passer א cפtי de l’essentiel, et de perdre cette place spיciale au sein de l’יlite scolaire en disparaissant dans la masse uniformisיe du monde adulte. »


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