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Les entretiens infinis : avec Jean-Pascal Dubost, 4

Par Florence Trocmé

 

 

Poezibao reprend aujourd’hui la publication des entretiens en cours avec Jean-Pascal Dubost, Patrick Beurard-Valdoye et Auxeméry.
Avec aujourd’hui la mise en ligne du quatrième entretien avec Jean-Pascal Dubost
Entretien 1
entretien 2
entretien 3
Sur le principe des entretiens infinis

FT, 14 février 2008
Je sais que pour toi la poésie baroque joue un rôle très important, dans ta pensée comme dans ton écriture. Pourrais-tu développer cet aspect ?

Jean-Pascal Dubost, le 24 février 2008
Chère Florence, alors en ce dimanche, après belle matinée au marché du village et bel après-midi à fendre du bois, rempoter quelques plantes vertes, je pose ce que j’ai un peu cogité sur la poésie baroque depuis quelques jours, comme promis, pour te donner envie, j’espère, d’y aller lire, titiller du moins ta curiosité, quelques mots sur ce sujet, car j'aime la poésie baroque, oui, c’est vrai, et maniériste, autant, mais je pourrais aussi bien te dire quelques mots passionnés de la « Séquence de sainte Eulalie » (env. 882, que j'ai traduite, afin visiter le premier monument littéraire en langue française qui nous soit parvenu), et des romanciers (Chrétien de Troyes), chroniqueurs (Joinville), poètes (Rutebeuf, Charles d’Orléans, René d’Anjou…), troubadours ou trouvères, continuateurs, bestiaristes (Philippe de Thaon), chansonniers, édificateurs, satiristes, de VILLON et autres goliards savants ou escholiers du Moyen Age ainsi que des Grands Rhétoriqueurs, de l'Ecole Lyonnaise, de la Pléiade, de la Librairie Bleue, sans parler de RABELAIS et de MONTAIGNE (ah ma trinité majuscule), ou des anti-malherbiens ci-suivants, Saint-Amant et Mathurin Régnier, qui tous ont mes faveurs et qui ne cessent dès que je m'en vais par leurs vers, proses ou prosimètres, qu'ils prosent de la rime ou riment de la prose (je calque Mathurin Régnier), de me transporter de joye. Et sans doute je le ferai au fil de nos conversations électroniques, car j’ai là-dedans puisé bien des réserves.

Le baroque, toi qui goûtes la musique et les arts, tu le sais sans doute, n'est pas à l'origine une notion appliquée au littéraire, mais à l'architecture puis aux arts picturaux et musicaux, et encore, après coup. On doit à quelques critiques de la mi-xxe, inspirés cependant par quelques approches faites en Allemagne et en Angleterre, l'application de cette notion aux œuvres littéraires et plus particulièrement poétiques, en France : Jean Rousset, Marcel Raymond et Victor-L. Tapié. J'ai découvert la poésie baroque d'abord et grâce à l'Anthologie de la poésie baroque française (1961) de Jean Rousset. Avec ses forces et ses limites, cette anthologie est une bonne introduction. Tu la trouves aujourd'hui chez Corti (2 vol.). Limites que la limite de la forme anthologique par elle-même, de ne présenter qu’un mince aspect de certaines œuvres et ne donnant pas l’immense dimension d’un D’Aubigné, d’un Du Bartas ou d’un Chassignet ou d’un Sponde, et introduisant curieusement quelques « classiques » comme Corneille ou Racine (curieusement, car il n’est rien de plus anti-baroque que le Classicisme), ainsi que limite de présenter souvent des poètes mineurs, sans importance, oubliés à juste raison (cela dit, le lecteur fait la différence), mais cette anthologie a la vertu d'être thématique et de présenter la poésie baroque à travers ses constantes perceptibles tantôt par fragments, tantôt par poèmes entiers, l'inconstance noire, l'inconstance blanche, l'air, l'eau, la métamorphose, l'illusion, le spectacle de la mort ; montrant qu’il n'est pas d'œuvres poétiques typiquement et entièrement baroques, il y a des monstrations plus ou moins nettes, attestant sans doute qu’il n’y a pas de poètes baroques, mais, oui, plutôt, des poèmes baroques, ou des passages, faits d’engendrements d'images, de métaphores qui filent et se reproduisent et métamorphosent le poème sous nos yeux, il y a, il y aurait tant et tant, mais des mots comme branle, inconstance, variation, mutation, labilité, volubilité, incertitude, instabilité, sinuosité, dispersion, multiple, le maître concept du baroque étant peut-être la mobilité... qui s’opposent à une certaine idée du monde (l'unité). Eugénio d’Ors opposait Baroque et Classicisme sur la distinction Vie et Raison. La vision du monde proposée par les poètes baroques me requit formidablement, et ne cesse de me requérir ; mais une vision du monde est une chose, tout poète en propose une (s'il ne se complaît pas dans une vision de soi-même), la modalité de discours en est une autre, et plongeant dans Sponde, d'Aubigné, Chassignet, Durand, Viau, du Bartas, je fus profondément (et confusément) emporté par des discours énergiques et volontaires chez les uns (d'Aubigné !), hésitants et incertains chez les autres (Viau...), j’ai là-dedans trempé mes humeurs. On dit des premiers qu’ils ont le discours baroque ; maniériste, des seconds. Les chercheurs distinguent baroque et maniérisme. S’opposent sur la pertinence du classement de tel ou tel auteur dans l’un ou dans l’autre. C’est déroutant vu de loin, et sans doute futile en apparence, mais passionnant quand on évolue à l’intérieur, car il me semble que chaque chercheur ou spécialiste applique sa vision du monde sur les poètes qu’ils élisent de leur affection intellectuelle. Car évidemment, nous voilà devant des œuvres qui nous déroutent. Chez les poètes d’aujourd’hui que je lis, James Sacré me paraît être le plus maniériste des modernes pour l’incertitude volatile et constante de son discours, toujours en suspens (le monde est-il un « paradis de poussières » ?), problématisant systématiquement sa présence au monde ; James Sacré est par ailleurs l’auteur d’une (très technique) étude structurale, Un sang maniériste, et auteur d’une anthologie des poèmes de Jean de Sponde dont il suggère la lecture active pour « qu’on le découvre en somme comme un précurseur de nos actuelles façons d’écrire », et dessinant un auto-portrait poétique quand de celui-ci il écrit : « Relisons donc Sponde dans l’esprit d’une poésie qui s’inquiète et s’émerveille de tout ce que peut donner la langue au poète ». James Sacré, contrairement à certains spécialistes, considère Jean de Sponde maniériste. Lisons, relisons, et lis si tu peux les poèmes de Sponde (on peut en trouver une édition accessible dans la collection Orphée), et ce merveilleux poème… fabuleux :

Tout s’enfle contre moy, tout m’assaut, tout me tente,
Et le Monde et la Chair, et l’Ange révolté,
Dont l’onde, dont l’effort, dont le charme inventé
Et m’abisme, Seigneur, et m’esbranle, et m’enchante.

Quelle nef, quel appuy, quelle oreille dormante,
Sans péril, sans tomber, et sans estre enchanté,
Me donras-tu ? Ton temple où vit ta Saincteté,
Ton invincible main, et ta voix si constante.

Et quoi ? Mon Dieu, je sens combattre maintesfois
Encor avec ton Temple, et ta main, et ta voix,
Cet Ange révolté, ceste Chair, et ce Monde.

Mais ton Temple pourtant, ta main, ta voix sera
La nef, l’appuy, l’oreille, où ce charme se perdra,
Où mourra cest effort, où se rompra ceste Onde.

Ce « sonnet en vers rapporté », ou « sonnet rapporté » (un tissage de phrases dans le même poème, si bien que les éléments d’un même syntagme sont coupés de leur suite et associés à ceux des autres phrases de même composition, exemple ici :

Tout s’enfle contre moi, tout m’assaut, tout me tente,
  ↓  ↓  ↓
Et le Monde   et la Chair   et l’Ange révolté,
  ↓  ↓  ↓
Dont l’onde,   dont l’effort,   dont le charme inventé
  ↓  ↓  ↓
Et m’abîme, Seigneur,  et m’ébranle,  et m’enchante.)

ce « sonnet rapporté » est intéressant sur le point technique, en ce qu’il révèle du trouble du poète, une constance dans l’arabesque, l’incertitude (les interrogations) imbriquées dans les certitudes (les futurs du dernier tercet), un mouvement tourné vers la trinité, le rythme ternaire mimant cette foi. Il y a de quoi hésiter, et qu’importe, quelle magnifique expression du tourment. Le « sonnet rapporté » a beaucoup travaillé ma syntaxe.

Pour ce qui concerne la poésie, Agrippa d’Aubigné (Les Tragiques, Hécatombe à Diane, Le Printemps), Jean de Sponde (ses Stances et Sonnets de la Mort), Théophile de Viau (tout), Jean-Baptiste Chassignet (Le Mespris de la vie et Consolation contre la mort), et surtout surtout, Guillaume de Salluste du Bartas (La Sepmaine -1581-la Seconde Sepmainen’étant pas à la hauteur de la première), cette Sepmaine (une écriture des sept premiers jours de la création), elle me nourrit au plus profond, elle m’enchante et m’emporte et m’élève, ici la création verbale est à la mesure de la création du monde, FARAMINEUSE, une œuvre immensément encyclopédique, didascalique, inépuisable, au point où l’auteur disparaît derrière l’œuvre (et c’est en cela que je la considère moderne et « annonçant » les positions de Mallarmé), où le « je » lyrique est fondu dans les sphères en mouvement, où il est question, déjà, d’habiter en poète, et là non point le monde, mais l’univers ; le poète y est faiseur abstrait ; et je considère cette phylogénèse universelle comme l’infatigable éloge du Verbe. Lus et relus par Mézigue, les 6500 vers de cette œuvre me rythment ; ça me foudroie.

Ce premier monde estoit une forme sans forme,
Une pile confuse, un meslange difforme,
D’abismes un abisme, un corps mal compassé,
Un Chaos de Chaos, un tas mal entassé :
Où tous les elemens se logeoyent pesle-mesle :
Où le liquide avoit avec le sec querelle,
Le rond avec l’aigu, le froid avec le chaud,
Le dur avec le mol, le bas avec le haut,
L’amer avec le doux : bref durant ceste guerre
La terre estoit au ciel et le ciel en la terre.
La terre, l’air, le feu se tenoyent logez dans la mer :
La mer, le feu, la terre estoyent logez dans l’air,
L’air, la mer, et le feu dans la terre : et la terre
Chez l’air, le feu, la mer. Car l’Archer du tonnerre
Grand Mareschal de camp, n’avoit encor donné
Quartier à chacun d’eux. Le ciel n’estoit orné
De grands touffes de feu : les plaines esmaillees
N’espandoyent leurs odeurs : les bandes escaillees
N’entrefendoyent les flots : des oiseaux les souspirs
N’estoient encore portez sur l’aille des Zephirs.
Tout estoit sans beauté, sans reglement, sans flamme,
Tout estoit sans façon, sans mouvement, sans ame :
Le feu n’estoit point feu, la mer n’estoit point mer,
La terre n’estoit terre, et l’air n’estoit point air :
Ou si ja se pouvoit trouver en un tel monde,
Le corps de l’air, du feu, de la terre, et de l’onde :
L’air estoit sans clarté, la flamme sans ardeur,
Sans fermeté la terre, et l’onde sans froideur.
(« Le premier jour » in La Sepmaine

Mais avant les Baroques, il y eut Baudelaire (alexandrin volontaire !)
Sa « Charogne » relit le corps charogneux de Chassignet, Baudelaire selon moi contribua à l’éon baroque, prolonge une vision baroque du monde qu’on retrouvera, je prends de sacrés raccourcis, dans une façon différente, chez Denis Roche.

Gonflé comme une grenouille de lectures, je trime alors comme un bœuf pour obtenir ne serait-ce qu’un petit bout de moelle pour me sustenter l’esprit et transformer ce petit bout en dose énergétique d’incertitude. Blô.

Jean-Pascal

©Jean-Pascal Dubost, Poezibao, Florence Trocmé – tous droits réservés


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