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Philippe Petit “La France qui souffre”

Publié le 30 novembre 2008 par Colbox

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la psychiatrie française perd la tête

source : www.magazine-litteraire.com

Si un tabou subsiste dans la France contemporaine, c’est bien celui de la souffrance psychique lourde. De ce point de vue, La France qui souffre, enquête de Philippe Petit, rédacteur en chef à Marianne, relève d’une démarche salutaire. Revisitant les coulisses contemporaines du « psychopouvoir » théorisé par son ami philosophe Bernard Stiegler, l’auteur enracine sa réflexion dans un paradoxe inaugural : en ce début de xxie siècle, note t- il, le spectre de la souffrance psychique et sociale se superpose à une quête de fête, de réussite et de jouissance – un vertige d’« éclate » et de divertissements. « Derrière l’impératif de la performance, la pâle injonction au bonheur pour tous, au travail salvateur mais peu intégrateur, faute de motivation, il se profile une organisation confuse, et néanmoins appliquée, de la misère morale, qui prend des formes très variées pouvant aller de la simple plainte à la franche pénibilité au travail, à l’obsession du harcèlement, à la morbidité en prison, voire au passage à l’acte violent. »

Ne nous y trompons pas : héritier critique de Michel Foucault, Petit se démarque de la démarche antipsychiatrique. Il ne remet pas en cause l’institution médicale en tant que telle mais décrit et dénonce la dérive néoscientiste des traitements psychiatriques. Dérive néoscientiste ? L’hygiène ou la santé mentale occupent selon lui la même place hégémonique que l’hygiène sociale à la fin du xixe siècle. Or cet emballement normatif, que reflète l’explosion de la consommation de psychotropes, ne se contente pas de flatter « l’idéal d’une santé parfaite, conforme aux besoins de la société ». Quand les acteurs du système de soins français sont incités à aborder les troubles de conduite ou les troubles psychiques par la référence étroite à un « état de bien-être », ils ne bafouent pas seulement l’idéal d’assistance et de secours, cher à la médecine française depuis Ambroise Paré. Ils dénaturent le savoir psychiatrique. Car, comme s’en inquiète l’auteur dans une charge vibrante contre le DSM – cet outil de classification nord-américain qui inventorie et définit les troubles mentaux –, l’institution psychiatrique, sous l’influence du culte de la « bien-portance », s’est éloignée du cours le plus profond de sa tradition. Dans des pages captivantes où il alterne visites dans les hôpitaux des quartiers nord de la cité phocéenne et considérations sur l’histoire de la psychiatrie, Petit montre que le traitement des maladies en vient à effacer la singularité des malades ; il souligne que plus rien n’empêche désormais l’administration hospitalière de s’adonner à des réductions drastiques de coûts, réductions dont la dimension humaniste de la pratique psychiatrique fait la première les frais ; il s’alarme enfin de constater que, dans bien des lieux de l’institution psychiatrique, le colloque du patient et de son thérapeute se laisse désormais engloutir dans une « chaîne de soins » où prévalent l’anonymat et l’irresponsabilité.

Plongée dans les arcanes de la médecine psychiatrique, La France qui souffre est aussi un manifeste engagé : Petit, ancien élève de Georges Canguilhem, a fait sien le conseil foucaldien de déchiffrer une époque en s’intéressant à ce qu’elle dissimule, en recueillant ses sécrétions involontaires. Or, tout comme, dans le domaine économique, l’idéologie de la « mondialisation heureuse » a rendu impossible une anticipation de la crise des subprimes, Philippe Petit suggère que le tournant normatif et cognitiviste de la médecine de l’esprit a relégué dans l’ombre ce qu’il appelle la « vieille souffrance subjective ». Oubliée, l’attention à la « pénombre des âmes » à propos de laquelle Arthur Schnitzler rappelait à son ami Sigmund Freud qu’elle devait être l’objet ultime de la psychanalyse… Enserrée dans des procédures, la maladie mentale s’est retrouvée progressivement expulsée du champ social.

À l’encontre de cet escamotage, La France qui souffre ne se borne pas à condamner la dégradation du sujet (psychique) en individu (social). L’essai cherche aussi un sauf-conduit, s’enquiert d’un frayage libérateur, moins chimérique que l’« hypercritique » de l’institution asilaire chère aux antipsychiatres. Et cette voie de traverse, il la trouve dans une réplique républicaine aux errances actuelles d’une partie de la psychiatrie française livrée à la démiurgie du comportementalisme. Après avoir invoqué les mânes « du premier aliéniste, Philippe Pinel, et du psychiatre Henri Ey », attachés à l’idéal de « protection des déviants et malades de toutes sortes », cet ouvrage élargit la perspective jusqu’à la « dépression française ». Rejetant dos à dos « la gauche victimaire et la droite décomplexée », il évoque cette « fatigue inavouée » qu’« aucune mystique du changement pour le changement ne parviendra à chasser ». Pourtant, il suggère que le désespoir n’emportera pas les Français et croit même pouvoir prédire un fiasco du « management moderniste » : « L’idéal de santé mentale promu par la poussée hygiéniste et l’idéal du travail promu par le laisser-faire seront battus en brèche. » Aussi en appelle-t-il à l’avènement d’une « nouvelle conscience collective


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