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« introduction À la stratÉgie » par andrÉ beaufre - 3

Par Francois155

VUE D’ENSEMBLE DE LA STRATÉGIE

La stratégie est « certainement l’un des termes courants dont le sens est le moins bien connu », affirme l’auteur avec justesse, avant d’examiner « les raisons de cette ignorance ».

Historiquement, et étymologiquement[1], « ce vieux mot n’a désigné longtemps que la science et l’art du commandant en chef, ce qui évidemment ne concernait qu’un très petit nombre de gens ». Lorsque la guerre n’évoluait que lentement, le savoir empirique des grands chefs (« les tours de main », comme le note Beaufre) suffisait à fournir des outils pour la conduire. Mais, « dans les périodes d’évolution (…), l’application des tours de main traditionnels s’avérait inefficace. (…) Cette faillite posait publiquement le problème stratégique à l’ensemble des élites et non plus seulement au prince ou au maréchal. (…) Il en résultait un mouvement intellectuel relatif à la stratégie. » Ainsi, de Végèce, durant la Renaissance, à Clausewitz (« dont les interprétations romantiques n’ont pas été étrangères à la forme outrancière des guerres du 20éme siècle », écrit d’ailleurs Beaufre), chaque époque de mutation a produit des auteurs qui tentaient d’apporter des réponses aux nouvelles questions soulevées par les évolutions de la guerre.

André Beaufre constate cependant que « la stratégie subit une grave éclipse à un moment capital : la stabilisation de 1914-1918 est jugée comme « la faillite de la stratégie » alors qu’elle ne représente que la faillite d’une stratégie ». On le sait, car l’auteur a déjà évoqué ce drame de l’art stratégique, pour lui fondamental, dans son introduction : de cette fausse interprétation, il date une époque nouvelle qui donne « la préséance au matériel sur les concepts, aux potentiels sur la manœuvre, à l’industrie et à la science sur la philosophie. Cette attitude d’apparence réaliste conduit à considérer les « stratèges » comme des attardés prétentieux et à concentrer les efforts sur la tactique et le matériel, au moment précis où la rapidité de l’évolution eut requis une vision d’ensemble particulièrement élevée et pénétrante que seule la stratégie pouvait procurer ».

Si cette illusion est, pour Beaufre, la cause de tous les malheurs connus par la France et l’Europe jusqu’à son époque, il relève néanmoins une volonté, notamment américaine (quoiqu’elle soit, précise-t-il, plus particulièrement l’œuvre des milieux universitaires et intellectuels que militaires), d’en revenir aux fondamentaux de la stratégie. Ouvrons ici une parenthèse pour noter que Beaufre n’est pas le seul stratège ou penseur français de son temps à admirer ouvertement la vitalité des centres de recherche américains : on pense bien sûr à David Galula (qui publia initialement son fameux traité pour le compte de la RAND) ou, dans un autre domaine, à René Girard qui exposera pour la première fois sa découverte du « désir mimétique » en 1961, alors qu’il travaille à l’université Johns Hopkins. Aujourd’hui, la France dispose d’organismes indépendants, mais nombreux sont ceux qui regrettent, et souvent à juste titre, le manque de liaison existant encore entre les stratégistes militaires, civils et les décideurs. Mais ceci est un vaste débat…

Du reste, Beaufre, après cette trop longue éclipse de la stratégie, perçoit l’ouverture d’une ère nouvelle : « l’importance du fait atomique comme les résultats décevants des campagnes d’Indochine, d’Égypte et d’Algérie font sentir plus ou moins confusément le besoin d’une meilleure compréhension des phénomènes relatifs à la guerre. La stratégie, condamnée en 1915, devrait normalement connaître un nouvel épanouissement ».

ANALYSE DE LA STRATÉGIE.

Définition de la stratégie :

L’auteur, fort logiquement, commence par donner une définition de l’objet de son étude. Partant de « la notion ancienne de la stratégie militaire », il commence par mentionner qu’il s’agit de « l’art d’employer les forces militaires pour atteindre les résultats fixés par le politique ». Mais cette formulation, issue de Clausewitz puis reprise par Liddell Hart et Raymond Aron, lui semble « étroite ».

En effet, d’une part « elle ne concerne que les forces militaires », or Beaufre a déjà affirmé dans son introduction que la stratégie ne pouvait être que « totale » ; d’autre part, puisqu’elle se rapporte à « l’ensemble de l’art militaire », elle fait également référence à la tactique (« l’art d’employer les armes dans le combat pour en obtenir le rendement le meilleur ») et à la logistique (« la science des mouvements et des ravitaillements ») : or, « si la stratégie n’est pas la tactique ni la logistique, qu’est-elle ? » Amendant la définition déjà citée plus haut à l’aune de ces réflexions, il propose donc à son tour : « l’art de faire concourir la force à atteindre les buts de la politique ».

Puis, Beaufre poursuit son raisonnement en s’intéressant à l’opposition faite par Napoléon entre « la partie divine » et « la combinaison des choses matérielles ». Puisque dans cette dernière on peut classer la tactique et la logistique déjà citées plus haut, la stratégie, de fait, serait de l’ordre de la « partie divine »… Mais cet appel à « l’étincelle du génie » ne convainc pas l’auteur : en effet, « le génie n’est le plus souvent qu’une longue patience. Divine ou pas, la stratégie doit être pensable, raisonnable. Qu’est-elle donc si elle ne se situe ni sur le plan des choses matérielles, ni sur le plan de la politique ? »

Ainsi, déroulant sa pensée et prenant en compte les objections émises, André Beaufre en arrive à cette définition lumineuse, qu’il convient de citer en entier :

« Je crois que l’essence de la stratégie gît dans le jeu abstrait qui résulte, comme l’a dit Foch, de l’opposition de deux volontés. C’est l’art qui permet, indépendamment de toute technique, de dominer les problèmes que pose en soi tout duel, pour permettre justement d’employer les techniques avec le maximum d’efficacité. C’est donc l’art de la dialectique[2] des forces ou encore plus exactement l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit. »

Le lecteur doit bien entendre cette formulation, à la fois abstraite, générale et rationnelle, car « c’est bien à ce niveau qu’il convient de placer la stratégie, si l’on veut comprendre son mécanisme de pensée et les lois que l’on peut y découvrir ».

Nous verrons d’ailleurs de manière plus précise dans le chapitre suivant, consacré au but de la stratégie, tout l’intérêt de la définition retenue par Beaufre.



[1] Rappelons que le nom « stratégie » a été formé à partir des deux racines grecques : « stratos » (armée) et « agein » (conduire).

[2] Le mot « dialectique » a plusieurs acceptations suivant le contexte dans lequel on l’emploie. Pour le cas présent, on peut définir la dialectique comme l’art de raisonner en utilisant une méthode d’analyse de la réalité qui met en évidence ses contradictions et cherche à les dépasser.


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