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Qu'on lui coupe la tête

Publié le 11 décembre 2008 par François Monti

Voilà une bonne heure que j’écris, efface, réécris, efface encore le paragraphe introductif du bref papier que je tente d’écrire sur le dernier roman paru en français de Brian Evenson. Rien ne vient et j’ai donc décidé de m’inspirer du titre du roman, d’amputer mon texte de son début, de trancher dans le vif du sujet.

Je pourrais faire de même avec le second paragraphe, puis le troisième.

Pourquoi pas avec le quatrième, et le dernier ? Couper court à tout désir de débattre, toute velléité d’analyse.

Notez que ces coupes sombres dans les effectifs paragraphesques habituels chez Tabula Rasa feraient de moi un cinq, c'est-à-dire pas grand-chose mais pas tout à fait rien non plus. Juste assez pour espérer en apprendre un peu plus de Monsieur Evenson.

Bien sûr, je dois bien me rendre compte avoir déjà écrit, même s’ils ne disent rien, quatre paragraphes et entamé le cinquième. Paragraphes inutiles, mais paragraphes quand même. Rien d’amputé donc. Bref, autant dire quand même quelques brefs et superficiels mots sur ce livre qui en mérite plus, vu où on en est…

Kline est un détective privé qui acquiert du jour au lendemain une petite célébrité dans le monde des tarés lorsqu’il se fait couper la main par un certain gentleman au hachoir et qu’il se cautérise la plaie lui-même avec un bête réchaud avant de mettre une balle dans l’œil de son agresseur. Harcelé par un étrange duo le long de dialogues, hmm, beckettiens, il finit, plutôt contraint, par se faire emmener dans la paisible retraite campagnarde pour y enquêter sur un meurtre. Ou un cambriolage. Tout ça est bien compliqué, d’autant plus que les seules personnes pouvant lui expliquer quelque chose refusent de lui causer : les disciples sont des mutilés volontaires et le système hiérarchique est d’une sévérité telle qu’on ne peut atteindre aux positions les plus élevées qu’en s’amputant de plus en plus. Si vous êtes, comme Kline, un pauvre 1 (un membre en moins), n’espérez rien obtenir d’un 10. Et le privé d’Evenson de se rendre compte, à mesure qu’il se défait de ses membres, qu’il est le dindon d’une farce macabre qui ne peut que très mal finir. Comme John Lennon il y a des années, on a envie de crier « You’d better run for your life if you can, little Kline, Hide your head in the sand little Kline » mais Kline ne court pas: il découpe, il flingue et il crame.

« La confrérie des mutilés », tel que publiée en français par le Lot 49, est une œuvre bien différente de celle présentée aux Etats-Unis en 2003 : lui est ajoutée deux parties. On se dit que « The brotherhood of mutilation », v.1 a dû être perçu comme un exercice de style, un petit délire d’Evenson dans le monde du polar, version sanglante, frappée et millénariste d’un Chandler. Dans un sens, cette impression n’est pas démentie par les membres retrouvés du texte pour cette édition. On est toujours dans le délire. Mais il y a plus : c’est dans ces nouvelles pages que le livre se fait vraiment evensonien et qu’on retrouve ses préoccupations religieuses d’une manière plus profonde que juste comme toile de fond d’une amusante digression gore. En fait, la construction est inverse à celle de « The open curtain » : on y avait les parties les plus fortes en apports théoriques – schizophrénie, religion et rites – au début pour finir dans le pur thriller alors qu’ici, c’est le contraire, puisqu’on ne se rend compte que petit à petit de la véritable dimension eschatologique du projet des mutilés.

Chaque fois que je lis Evenson, je suis séduit par son habileté à mêlé drôlerie (pour peu que le fait de lire en se demandant pourquoi le schisme s’est placé sous l’égide de l’apôtre Paul avant de réaliser que le nom vient du manchot des Wittgenstein soit propre à vous faire rire, bien sûr) et horreur, à utiliser les ressorts du genre pour composer une œuvre littérairement et philosophiquement ambitieuse. C’est un auteur à même de séduire un public varié pour autant qu’il soit intelligent : que le lecteur de polar ne laisse pas son enthousiasme se faire plomber par les thèmes profonds, que le lecteur dit sérieux ne s’arrête pas à l’habillage polar. C’est quand même le moins que l’on puisse demander.

Brian Evenson, La Confrérie des mutilés, Lot 49, 17€

Dans une note récente, Juan Asensio, reprochait à un texte de Bartleby sur « Inversion » de faire trop de place à l’analyse de la schizophrénie par Deleuze, appauvrissant ainsi le roman. C’est sans doute vrai qu’une telle analyse limite la portée d’ « Inversion », mais il me semble qu’il faudrait se souvenir que Bartleby s’intéresse à l’atopia, ce qui restreint inévitablement non seulement le champ des livres dont il va parler mais aussi focalise ses interventions sur certains aspects au détriment d’autres. Est-ce pour autant un appauvrissement ? Point du tout : il est, dans ce domaine là, plus riche que n’importe qui et il est, à mon sens, de la responsabilité du lecteur de ne pas attendre ce qu’on ne lui a pas promis. Ceci mis à part, j’ai été surpris, dans le texte de Juan, de lire qu’Evenson n’était pas un véritable romancier. Il en donne quelques explications, mais elles me semblent étrangement appauvrir autant le roman qu’il reprochait à Bartleby de le faire. Je suis aussi en assez grand désaccord avec lui sur la troisième partie du roman, guère convaincante selon Juan, admirablement construite à mon sens – et précisément preuve qu’on a là un romancier doué plutôt qu’un thésard mâtinant ses réflexions de fiction.


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