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Rodin - L'art, le beau, le laid et le caractère

Publié le 16 décembre 2008 par Stéphane Vial

« Dans l’Art, est beau uniquement ce qui a du caractčre. Le caractčre, c’est la vérité intense d’un spectacle naturel quelconque, beau ou laid ; et męme c’est ce qu’on pourrait appeler une vérité double : car c’est celle du dedans traduite par celle du dehors : c’est l’âme, le sentiment, l’idée, qu’expriment les traits d’un visage, les gestes et les actions d’un ętre humain, les tons d’un ciel, la ligne d’un horizon.

Or pour le grand artiste, tout dans la Nature offre du caractčre : car l’intransigeante franchise de son observation pénčtre le sens caché de toute chose. Et ce qui est considéré comme laid dans la Nature présente souvent plus de caractčre que ce qui est qualifié de beau, parce que dans la crispation d’une physionomie maladive, dans le ravinement d’un masque vicieux, dans toute déformation, dans toute flétrissure, la vérité intérieure éclate plus aisément que sur des traits réguliers et sains.

Et comme c’est uniquement la puissance du caractčre qui fait la beauté de l’Art, il arrive souvent que plus un ętre est laid dans la Nature, plus il est beau dans l’Art. Il n’y a de laid dans l’Art que ce qui est sans caractčre, c’est-ŕ-dire ce qui n’offre aucune vérité extérieure ni intérieure. Est laid dans l’Art ce qui est faux, ce qui est artificiel, ce qui cherche ŕ ętre joli ou beau au lieu d’ętre expressif, ce qui est mičvre et précieux, ce qui sourit sans motif, ce qui se maničre sans raison, ce qui se cambre et se carre sans cause, tout ce qui est sans âme et sans vérité, tout ce qui n’est que parade de beauté ou de grâce, tout ce qui ment.

Quand un artiste, dans l’intention d’embellir la Nature, ajoute du vert au printemps, du rose ŕ l’aurore, du pourpre ŕ de jeunes lčvres, il crée de la laideur parce qu’il ment. Quand il atténue la grimace de la douleur, l’avachissement de la vieillesse, la hideur de la perversité, quand il arrange la Nature, quand il la gaze, la déguise, la tempčre pour plaire au public ignorant, il crée de la laideur, parce qu’il a peur de la vérité. Pour l’artiste digne de ce nom, tout est beau dans la Nature, parce que ses yeux, acceptant intrépidement toute vérité extérieure, y lisent sans peine, comme ŕ livre ouvert, toute vérité intérieure. »

Auguste RODIN, L’Art, entretiens réunis par Paul Gsell, Grasset, « Cahiers rouges », p. 32-33.


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