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La belle personne

Par Sylvainetiret
De l'inutilité des choses
Tonton Sylvain n’est pas un fin lettré. Pas de quoi en être fier, mais c’est comme ça. Et encore moins en littérature classique, s’il est possible de trouver encore un moins à quelque chose. Alors dire qu’il avait d’emblée repéré que « La belle personne » de Christophe Honoré était une adaptation en 2008 de La Princesse de Clèves de Mme de Lafayette serait un gros et vilain mensonge. Non, il a fallu qu’on lui mette sous le nez et qu’il aille ensuite y voir de plus près. De là à dire qu’il s’est passionné pour la tâche, il y a plus qu’un pas. Une bonne distance à crapahuter sac au dos reflèterait davantage la réalité de son intérêt. Mais bon, on n’est pas obligé de se sentir concerné par les états d’âme de l’adolescence pour reconnaître qu’ils existent. Alors pourquoi pas se poser un instant et regarder le monde de ses contemporains tel qu’il est, avec ses humeurs et ses inutilités.

Affiche France (movieposterdb.com)
Pour resituer le contexte, et répéter simplement ce qu’on trouve partout comme une reprise de la présentation de son film par Christophe Honoré, l’idée de départ est née d’un agacement contre un propos de campagne du candidat Sarkozy vilipendant « l’imbécile ou le sadique » qui avait eu l’idée de poser des questions sur la Princesse de Clèves dans la cadre d’un concours administratif. Et pour en montrer l’importance et l’actualité, Christophe Honoré s’est mis en devoir d’adapter le roman au présent, dans un cadre adolescent convenant mieux à l’expression des sentiments, et remplaçant la cour royale par une cour de lycée.
Pour les incultes, comme ce pauvre Sylvain, qui auraient besoin de se mettre en tête, ou - soyons gentils - de se le remettre à l’esprit, l’intrigue concerne une jeune fille, Junie (Lea Seydoux), qui débarque dans un nouveau lycée peu après le décès de sa mère et son déménagement chez son oncle, sa tante, et son cousin Matthias. Au premier jour de lycée, dans la même classe que son cousin, elle se fait rabrouer par le professeur d’anglais avant d’être réconfortée par toute la bande de copains de Matthias (Esteban Carjaval-Alegria). Otto (Grégoire Leprince-Ringuet), le plus timide de la bande, est immédiatement séduit par Junie qui accepte rapidement ses avances pilotées par les garçons de la bande. C’est cependant sans compter sur l’apparition de Nemours (Louis Garrel), leur jeune et beau professeur d’italien qui s’entiche également de Junie. Matthias, de son côté, vit également de complexes et secrètes amours adolescentes avec un autre élève de la classe. Une lettre enflammée égarée met un peu plus de pagaille dans les cœurs. Nemours accepte de récupérer la lettre en prétendant qu’elle lui appartient pour sauver la mise à Matthias, son véritable auteur. La situation, néanmoins, rapproche Nemours et Junie. Avant que les choses n’aillent plus loin, Junie avoue son trouble à Otto qui finit par découvrir que Nemours en est la source. Ne supportant pas les choses, il met fin à ses jours tandis que Junie refuse les avances de Nemours et préfère retourner en province sans laisser d’adresse.
On aura naturellement ( !!!) reconnu les correspondances évidentes dans l’intrigue du roman de Mme de Lafayette : Junie / Mlle de Chartres – Mme de Clèves, Nemours / le Duc de Nemours, Otto / Monsieur de Clèves, Matthias / le Vidame de Chartres. Les correspondances de l’histoire ne sont pas une surprise puis le film est ouvertement une adaptation. D’autant plus que les dialogues, souvent littéraires dans leur forme, font écho à la célèbre préciosité du roman. Pas besoin d’aller chercher davantage de crédibilité dans cette adaptation que celle de l’emphase des sentiments : qui peut imaginer que des gamins de lycée - même du 16ème arrondissement où est censée se dérouler l’histoire - puissent s’exprimer ainsi ?, qui peut voir l’âge du rôle dans l’anatomie pulpeuse de Léa Seydoux ?, pas plus que l’âge de son rôle chez Louis Garrel qui ressemble davantage à un élève de la classe ?, qui ne tombe pas de son siège en entendant un professeur conclure une conversation téléphonique avec un élève de sa classe par un « Je t’embrasse » ?, qui peut regarder un professeur discuter en souriant avec un collègue de son amour pour une élève sans avoir les bras qui tombent en souvenir du « Mourir d’aimer » d’André Cayatte ? On a beau pimenter l’affaire d’une note homosexuelle banalisée, on reste dans la combustion qui se veut ardente d’une âme romantique avant (celle de Mme de Lafayette) ou après (celle de Christophe Honoré) l’heure. On est bien plus dans la peinture d’une réaction nucléaire rêvée dans le chaos des sentiments enfantins que dans la sociologie de l’adolescente exploration du passage à l’âge adulte. Dans le genre, le « Diabolo menthe » de Diane Kurys avait une autre allure, mais il est vrai qu’il ne se piquait pas - sauf erreur - d’être l’adaptation de quoi que ce soit.
Une fois admis le sujet du film, le reste n’a qu’assez peu d’importance. Christophe Honoré sait manier une caméra. Il se délecte bien un peu à filmer les visages, comme pour se concentrer sur ce qu’il y a dans la tête que sur ce qu’il y a autour. Il s’amuse bien un peu à remonter, comme pour des respirations en forme de clin d’œil, des scènes de La Princesse de Clèves pour les relier ensuite par une histoire à sa sauce. Il se plait bien à faire évoluer tout cela dans un temps d’hiver aussi gris que possible comme si le seul embrasement des sentiments devait suffire à illuminer l’écran. Il prend bien plaisir à faire passer à l’écran l’apparition de Chiara Mastroianni en souvenir de sa prestation dans « La lettre », la version de Manoel de Oliveira de La Princesse de Clèves. Après tout, c’est lui le réalisateur, et c’est bien le minimum que de lui reconnaître ces droits là. On n’est pourtant pas obligé d’adhérer. En particulier, reprenant la recette de « Les chansons d’amour », que le suicide d’Otto se déroule en forme de pastiche chanté de Jacques Demy ou d’ « On connait la chanson », peut au choix renforcer la sensation de rêverie romantique ou finir d’irriter ceux qui voient comme imbécile ou sadique d’interroger sur La Princesse de Clèves les candidats à un poste dans la fonction publique.
On peut au bout du compte admirer le talent de Christophe Honoré à traiter ce genre de sujet. On peut aussi s’interroger sur l’inutilité des choses. Libre à quiconque de se complaire dans l’exploration emphatique. Libre à quiconque de s’en taper complètement.

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