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Francis POICTEVIN par Félix Fénéon et Remy de Gourmont

Par Bruno Leclercq

Francis Poictevin... j'attendais, je ne sais quel texte rare, quelle illustration inédite pour lui consacrer un billet, les moissons étant de plus en plus rares, ne mettant la main sur aucun document, j'en oubliais de fêter le curieux et rare écrivain. Afin de combler cette lacune, qui mieux que Félix Fénéon et Remy de Gourmont
Félix Fénéon, Revue Indépendante. Novembre 1884 Tome II N° 1

FRANCIS POICTEVIN
La Robe de Moine (Paris, 1882, Sandoz et Thuillier). - Ludine (Bruxelles, 1883. H. Kistemaeckers). - Songes (Bruxelles, 20 septembre, 1884. H. Kistemaeckers).

I


Les personnages de M. Francis Poictevin, à caractères inconsistants, sont frappés d'impuissance volitionnelle, sans résistance aux influences ambiantes, vivant pour percevoir des sensations lumineuses et abdiquant leur personnalité dès qu'un spectacle accapare leurs yeux. Ludine et, dans Songes, Jacques et Licette, - êtres tout en dedans. Le contact humain les horripile ; nullement armés pour la lutte, ils ne feront jamais un effort pour rien prévoir ou rien éviter ; et les événements qui, semble-t-il, pourraient modeler à leur guise des natures d'une telle plasticité ne parviennent cependant pas à les pétrir, car elles se dérobent devant la vie, toujours prête au recul. Le petit Charles Hysonne, de la Robe du Moine, passe, dans le château moyen-âgeux de ses parents, une jeunesse solitaire ; il reste des heures devant le tourbillon des feuilles mortes. « Ludine redoutait l'attention. Il ne fallait pas qu'on l'examinât, la touchât. Ce que, sans savoir, elle cherchait, c'était, si on on peut dire, à s'esquiver d'elle. » « Licette, si on lui parle, ne répond pas... Elle ne se plaint pas, elle ne désire rien. » Ce qui intéresse Jacques, c'est l'illimité confidence que les coquillages lui murmurent. Plus tard, Licette et Jacques « ont de ces termes qui se créent peu à peu, dont le charme est de rester incompris de quiconque. » Dès que, échappés de leur milieu d'enfance, ils sont l'un et l'autre, toutes relations sociales sont rompues, et l'homme cesse d'exister pour eux, sinon comme tache de couleur sur des toiles de fond : deux vieux Bretons, une nonne du béguinage de Bruges, un horloger et une hôtelière de Blankengerghe, un cordonnier de Remagen. Ludine, sans vive incitation sexuelle, se laisse couler dans une vie de pseudo-prostituée, simplement parce que Nice est propice aux amours faciles ; mais on ne pénètre pas profondément dans son intimité ; « elle ne supporte que des tangences ; » - à peine s'aperçoit-elle du départ de Demathaz, son mari, qui va mourir en Afrique ; - au salon de lecture de Monaco un décavé près d'elle se suicide ; le lendemain, elle joue ; - sa démarche est fluente, et son esprit ; - elle est placide, en somme, acceptant la vie ; et sans cesse elle stagne en une attente, mais sans postulations précises. Des constantes récurrences vers ses premières années ; dans son luxe, elle est restée la fille de minimes commerçants campagnards du Jura. En ses jours d'isolement, lui reviennent aux lèvres des dictons populaires, des refrains ; ses mains projettent sur le mur des ombres de bêtes ouvrant des geules, ou tricottent, ou cherchent l'avenir dans les cartes ; les odeurs trop embaumantes des daturas, la fragance des tubéreuses la fatiguent, elle regrette le serpolet de son pays, ne touche pas au coulis d'écrevisses, se fait servir une soupe paysanne, trouve des jouissances à remuer les vieilles choses éteintes de sa malle.
Dans la Robe de Moine, tels passages étaient arbitraires : la coïncidence, par exemple, de la mort du P. Hysonne avec l'arrivée de Mlle Hévert à Saint-Jean-de-Luz. Mais Ludine, composée de quatre-vingt-trois courts chapitres, et Songes, sont d'un vérisme manifeste, d'une singulièrement pénétrante observation, toujours documentaires.
« Dans les deux ou trois premières années, ce sont les sensations objectives qui dominent ; la vie de l'enfant est avant tout extérieure ; il se regarde d'abord lui-même comme un objet parmi les autres objets ; la notion du moi ne se dessine que peu à peu et après celle de beaucoup d'autres choses. Une grande obscurité règne encore sur ces développements de l'intelligence et beaucoup d'observations et d'études nouvelles seront nécessaires pour éclaircir ce sujet. » (A. Ott, Critique de l'Idéalisme et du Criticisme. Paris, 1883. Fischbacher, éditeur). Ces observations nouvelles, M. Poictevin nous les fournit. Par ses notes sur la toute jeunesse de Ludine, de Jacques, de Licette, il ajoute un appoint d'une valeur précieuse aux constatations scientifiques de M. H. Taine et de M. Perez sur l'éveil de la conscience chez l'enfant, sur les premières sensations durables, les premières conceptions de la vie. Voir encore à ce sujet l'Elève Gendrevin que M. Robert Caze a fait paraître le 20 octobre.
Et sans que l'auteur de la galerie des révérends pères carmes (la Robe de Moine) ait désormais recours au procédé banal du portrait, les personnages émergent peu à peu du livre, se lignent. Episodique, le sujet étant Ludine, - Hardy, Lazarine, Mme Delamousse, Dani, Larive, Carl, Mme Giacometti, Nathaniel, ne sont connus dans aucun de leurs antécédents ; ils entrent dans l'action, traversent quelques chapitres, disparaissent : le livre prend une perspective profonde où ils circulent, d'une netteté toujours rigoureusement proportionnelle à leur importance, les uns découpés sans bavures, les autres aux contours indécis, aux teintes effacées ; des figures évasivent errent, généralement inquiétantes et comme rêvées : l'Anglais malade, possesseur d'une grande ville asyùétrique, qui au passage picote Jacques et Licette de son oeil de souris, et va, muni d'un pliant, d'un plaid et d'un parapluie, visiter au cimetière d'Arcachon la place qu'il doit incessamment occuper ; un certain monsieur à la maison cachée par des marronniers ; une vieille à béquilles qui a des verrues ; Wyl, l'oblique commensal du vague Slave amant de Ludine ; Giulio, un jeune homme tendre, blotti dans un hôtel de Nice avec un monsieur sénile qui ne le quittait pas ; le commissionnaire Luigi, Italien des Abruzzes, à la flamboyante cravate et qui fut comte ; une raccrocheuse poitrinaire ; et, dans la Robe du Moine, M. Mérane et l'homme de Saint-Jean-de-Luz, au dos bombé, ancien chanteur aux « Folies Bordelaises », redevenu paysan.
Poictevin excelle à décrire des états d'existence, il trace rapidement la ligne qui relie deux de ces états ; à toutes les coudures de ses romans, des solutions de continuité : la séduction de Ludine, le passage du P. Hysonne de la vie monacale à la vie séculière, la jonction de Jacques et de Licette, sont peu ou pas indiqués.
Ces livres impressionnent le lecteur, comme le récit dans lequel Ludine relate sa vie impressionne Carl : « Des grands coins tout noirs le heurtaient dans son amour. Des liens manquaient à tels récits. Il voyait tel commencement d'histoire, puis la suite rentrait dans un plein inconnu. » Mais que l'on considère que c'est précisément ainsi que nous apparaît la vie sous un regard rétrospectif : des actes minuscules se forjettent ; d'autres sombrent, qui furent décisifs ; puis des lacunes ; des réminiscences d'enfance obstinément cramponnées à la mémoire ; des incidents récents oblitérés ; des renversements de chronologie ; les ficelles des événements coupées ; des êtres connus sous une face et dont l'autre reste obscure ; les individus longtemps coudoyés dont le mécanisme ne nous est pas livré ; des parents, des amis dont l'existence passée ne provoque ni enquête ni curiosité, - et l'on conviendra que ces romans sont peut-être de la vie la représentation la plus vraie, la plus naïvement naturaliste qui soit.


II


La phrase de M. Francis Poictevin est caractérisée par une concision qui, moins claire, se pourrait qualifier de mallarméenne, par l'audace des élipses, l'absence des conjonctions et des pronoms relatifs, l'obstiné retour aux sens étymologiques, l'horreur des formes locutionnelles. Le mot, pesé sur d'infaillibles trébuchets, est toujours du titre le plus pur ; entre deux termes de même signification – mais en est-il ? - le plus rare sera toujours élu. M. Poictevin a fouillé les coins les plus inexplorés des arrières-boutiques du vocabulaire. Aussi, certaines de ses pages ont-elles un hérissement de vocables inusités, mais qui ne sont presque jamais des néologismes. « Et les mots, est-il dit dans Songes, étaient des symboles sans synonymie possible, qui demandent pour dégager tout leur éclat qu'on scrute leurs origines ; dans le commun des bouches, ils s'encroûtent de tartre. »
Et toujours il a su traquer le mot farouche qui, par sa place dans la phrase, par sa sonorité propre, par la vibration qu'il communique aux mots voisins, par même son aspect graphique, exprime toutes les qualités de l'objet représenté. Certes, pour ne pas parler des relations des sons avec les saveurs, avec les odeurs, leur relation avec les couleurs est sensible pour tout système nerveux affiné : le centre cortical des perceptions des couleurs et celui des images auditives étant, ainsi que leurs anastomoses, localisés dans une même et fort restreinte région de l'écorce cérébrale – s'actionnent mutuellement ; et le sonnet de M. Arthur Rimbaud :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ! Voyelles !

Est un scolie des travaux de MM. Pedrono et Pouchet et des récents ophtalmologues. Sa phrase, - indépendamment du sens des mots, - à l'indiscrétion d'appareils de physique très perfectionnés. Dans le chapitre I de la Robe du Moine (le meilleur du livre et qui fut probablement écrit le dernier) n'est-elle pas thermométrique avec ses syllabes glaciales et lointainement scintillantes ? Toutes les ressources de l'harmonie imitative lui sont, d'ailleurs, familières. Il fait bourdonner le « bruit des voitures, des omnibus, sur le macadam qui amortit l'effet des roulements des roues et renvoie un écho sourd » (la Robe du Moine) ; il montre, la nuit, la bonne de Ludine « hanchant démesurément dans sa retraite à long pas doux. »
Dans les comparaisons, l'image pour plus de précision est poussée jusque dans ses retranchements techniques ; les termes spéciaux de tous les métiers, mais surtout le vocabulaire minéral, sont mis à contribution. Dans la Robe du Moine : « le P. Larchaud à la figure en forme de citron légèrement safrané » - « le P. Tellier dont le crâne nu semblait recouvert 'une couche de craie, ici et là, strié de ligne d'usure » - « la mer bouillonne avec une teinte céruléenne de sulfate de cuivre » - « Mme Raffy semblait toute ligneuse, qui sait, en bois mort peut-être. » Dans Ludine : « le lac, une nappe de malachite plissée » - « à ces reproches, Ludine coupa court par un de ces regards foubis qui incisent. » Ces particuliarités imbriquent le style de Ludine et de Songes ; nous en avons donc relevé les exemples surtout dans la Robe du Moine, où elles sont moins fréquentes et, d'ailleurs, manipulées avec moins de maîtrise.
Et son amour du détail, - qui le pourrait faire assimiler aux paysagistes préraphaélites Hook, John Linnell, Charles Lewis et qui lui fait décrire, dans une fleur de datura subodorée par Jacques et Licette, les retroussis, le tyautement du limbe acuminé, l'érection des styles, des filets safranés à petites têtes trilobées, - ne nuit nullement à l'ampleur de ses paysages ; les pulvérulences de pierres précieuses et les vapeurs métalliques qu'il emploie ne leur donnent pas la rigidité minérale du « Rêve parisien » dédié à Constantin Guys. Ils ont, ces paysages, une place prépondérante dans son oeuvre. Dans la Robe du Moine, le P. Nauders – en qui l'on reconnaît le P. Didon – voit la Normandie, Rome, Lerici, Florence, Pise, Livourne, Bastia ; Ludine, - la Franche-Comté, Nice, Paris, le Léman, les bors de l'Atlantique, les lacs Lugano et des Quatre-Cantons, Ravenne, Rimini ; Jacques, - l'Escaut, Pontorson, Genève, Lerici, Rome, Salzbourg, Innsbrück; Jacques et Licette, - Montreux, Mausanne, le Cervin, Thun, Rabenfluh, le Blauensee, la Bretagne, Fontarabie, Arcachon, Paris, Spa, Hastières, Han, Anvers, Bruges, Blankenberghe, Cologne.
La troisième partie des Songes est toute en descriptions, coupées de loin en loin par un mot de Jacques ou de Licette, car le dialogue, qui implique une activité, est exclu de ce livre. Déjà Ludine perdait la notion de l'heure dans la contemplation d'un rais de soleil, était abolie devant l'ardent ruissellement des pierres précieuses du Russe ; mais voici Jacques et Licette : près d'Arcachon, en forêt, ils deviennent ces choses qui les entourent ; incapables de stopper nulle part, avides de monstrueusement s'assimiler de nouveaux aspects de forêt, de fleuves, de pics, ils sont en fuite à travers l'Europe ; dès qu'un spectacle frappe leurs yeux, ils sont plongés en une ataraxie ; ils s'abîment védiquement en la Nature. Là, M. Poictevin est étrangement évocatoire. Son style devient d'une sensibilité chimique, s'affecte des nuances les plus fugaces, les plus atténuées – tous hyalins se muant en opale, fauves reflets perplexes, diaphanéités un rien ambrées, mauves débiles, jaunes évanouis.
Ses campagnes ont, telles fois, le calme de celles qui somnolent dans le Verlaine de ces dernières années. Nul n'a su comme lui, indiquer un paysage de fluides, avec des miroitements sur l'eau, des frottis de brume, des touches de vert léger, des souffles d'air, des blancs de montagnes ; et encore des étendues de pays crépusculeux, des demies-teintes douloureuses, des formes se résolvant en des « noircissures tomenteuses, » et toujours de l'eau, des glissements d'eau éclaboussés de lumière ou des nappes immobiles où viennent blêmir les nénuphars. Un vague immatérialise ces réalités, suscitées par des phrases, s'évaporent. Et les personnages, pour celés qu'ils soient, ne sont pas absents ; mais – en de tels livres, triomphantes applications de la théorie des « idées suggérées » familière aux poètes Mallarmé, Ch. Vignier et Rossetti – il les faut découvrir, et de la description du décor induire la psychologie de ces voraces contemplateurs, intéressant toujours car « dans l'infinitésimal d'une sensation trémule l'extrême des joies et des douleurs. »
Voilà sur les extrêmes confins de la littérature goncourtienne un écrivain des plus intense, singulièrement sincère avec un délicieux coin de fantaisie on dirait japonaise, psychologue renseigné, musical paysagiste de l'insaisissable, armé d'un style personnel et fébrilement délicat, versé dans tous les lexiques, - un romancier qui, après la Robe du Moine, dont la langue est hésitante et l'arrangement maladroit, a écrit Ludine, au style un, à la trame solide, puis Songes où le style trop jadis convulsé trop chargé de broussailleuses incidentes, s'ordonne, s'éclaire et s'affermit, - un artiste enfin, qui malgré son inquiète préoccupation de l'opinion public, n'a jamais consenti à faire un pas vers le succès vulgaires et la caresse des foules.


Félix Fénéon

Remy de Gourmont, Francis Poictevin dans Portraits du prochain siècle, Edmond Girard, 1894 & L'Arche du livre, 1970

Après avoir, par amour pour leur style subtil, précis et révolté, suivi le mode d'écrire et un peu de voir des Goncourt, M. Francis Poictevin, depuis six à sept ans, et autant de petits tomes, s'est libéré de l'état de disciple – même exceptionnel – en avouant simplement l'exaspération de son inquiètude. Oui, c'est un délicieux inquiet et qui ne se contente ni d'un site, ni d'un style ; il veut tout voir et il veut tout dire, et, ayant vu de l'oeil le plus vif et le plus lynx, il dit sa vision avec une préciosité minutieuse et neuve. Il a le génie de la métaphore nouvelle – et même si nouvelle qu'on h »site parfois à la goûter du premier coup, comme on recule à respirer, sans en avoir fait plusieurs fois le tour, une fleur inconnue. Mais la connaissance faite, on joui singulièrement de la rare fleur à la bonne odeur. Cette fleur est essentiellement une fleur mystique, la seule de cette sorte qui fleurisse à cette heure sous notre climat de sensualité. Etre un « mystique », c'est être un interprète des mystères, de tous les mystères épandus par le Maître de la Vie et offerts à la sagacité des élus : M. Poictevin cherche des interprétations, et il en trouve dans une branche de lilas blanc comme dans le regard des madones allemandes, dans les cheveux pâles d'une fillette malade comme dans l'âme de Faust. Tout ne lui est pas ouvert, mais tout peut s'ouvrir à lui, car il connaît l'alphabet des Signes supérieurs.

Remy de Gourmont.


De Gourmont, encore, voir le texte sur Poictevin du Livre des Masques et les notices consacrées à Presque et Heures, sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont.

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